Numéro 11 (1979))

cummings anamorphoseur

par Christian Prigent

Ecorchage

Prenez le corps de la langue et faites-lui la peau. Montrez son écorché. Et que ce monstre tienne debout, négatif affirmé. La maladie (la vie) de l’écrit-cummings, c’est ça : cummings est l’anti-taxidermiste ; il dénaturalise la langue, interdit le ça-va-de-soi, dépèce le corps glorieux du poème. Prenez un poème plutôt banal (bucolico-métaphysique, amoureux, satirique). Distendez ses figures et ses lignes jusqu’à obtenir une silhouette monstrueusement contorsionnée, à la limite de l’"illisible". La forme de l’écrit-cummings, c’est ça : une anamorphose écrite.

Anamorphose

Pour anamorphoser la vision frontale (naturalisée), cummings pulvérise l’unité-langue : les formants deviennent autonomes, leur spécialisation s’annule, conjonction et relatifs peuvent servir de verbes ou de noms, etc. [1]. La cohérence hiérarchisée des mots (sa verticalité) explose, s’aplatit et fait place à une horizontalité sans point focal (all over). L’écrit organise une sorte de connexion désarticulée. Disjoints du noyau-langue, les atomes (typographie, ponctuation, syntaxe, prosodie, lexique) exposent le fonctionnement différencié de la machine à faire du sens. cummings tente une autre liaison verbale, dont le flottement lié toucherait, parce que flottant (ménageant issue pour l’impulsion inconsciente) ET lié (faisant langue contre toute dérive "folle"), à quelque chose de cette "langue de rêve" dont parle Freud : le mélange de vitesse désinvolte et d’épaisseur ankylosée qui caractérise ses poèmes est l’effet de cette détermination ; le poids de ces textes, leur violente hétérogénéité à l’habituel ectoplasme dit "poésie" en est fonction. La danse autonome des lettres, des signes de ponctuation et des mots anamorphose la surface des textes. Le pavé imprimé s’opacifie et s’évide en même temps, forçant la lecture, dénaturalisée, à une épreuve (une autre vitesse de déroulement) qui lui fait toucher au poids de la langue, sorti du sac de peau qui l’annulait en discours.

Eléphantiasis

Le matériau verbal attrape un éléphantiasis carabiné : déplacement ostentatoire de la structure textuelle par hypertrophie de ses composantes techniques : lettres traîneuses, sorties du bas de casse, prometteuses d’anagrammes ou de rébus qu’elles ne réalisent pas en sens ; coupures prosodiques arbitraires ; significations à double ou triple piste [2]. La syntaxe qui en résulte est comme réifiée et saturée : l’accumulation massée des adjectifs [3] et l’excès des incises [4] la distendent et la truffent, ceinture cloutée dont le poids ralenti fait symptôme de ce qui, du corps écrivant, résiste à la résolution en phrases.

Coupure dé-hiérarchisante de la bonne circulation linguistique et investissement maximum accordé à chaque élément verbal défont l’hallucination de "réalité" que fixe l’usage légal de la chaîne linguistique.

Ce que pointe cette compulsion maniériste à faire éprouver le poids du signifiant, ce que dansent ces contorsions syntaxiques, ces étirements prosodiques, ces éclairages artificiels, cette Grande Rhétorique en somme, c’est que le "réel" qui impulse l’écriture ne se parle pas dans la phrase, le discours, les figures organisées devant la vision frontale, la fuite orchestrée des lignes, des tracés et des signes vers la minceur totalisatrice de l’énonciation narrative ou lyrique. Le biais anamorphique que machine cummings décolle le face à face halluciné avec la syntaxe discursive/figurative. II incite à voir la "vérité" ailleurs et autrement. Pour ce faire sont requis une sorte de torsion perverse de la lecture, un oeil exorbité par l’étrangeté du spectacle typographique proposé, un empêchement difficultueux du bon régime du moteur-lecture. Ce qui est pressenti là, c’est que la "place" du réel dans la représentation symbolique n’a lieu qu’à perturber les codes et dériver du côté de cette distorsion "illisible". Autrement dit : le maniérisme de l’écrit-cummings "représente", en son défaut même (en son absence de "sens"), le pressentiment de la violence négative de l’instance du réel, la torsion sans substance qu’il impose à l’écrit. Quelque chose de "l’antériorité logique à tout éveil du signifié" vient s’y manifester, insensé et suspendu, parce que témoignant de la vérité du signe comme coupure du réel.

Volume, vide

"La poésie, dit cummings, c’est ce qui est intraduisible" : la mise en perspective anamorphosée du volume verbal fait sens en tant que telle et non selon le tracé déformé qu’elle élabore et qui serait supposé révélateur de ce qu’elle déforme(rait). La minceur du "contenu" des poèmes de cummings est la plupart du temps extrême (thèmes amoureux ou satire sommaire et énoncés agressifs au tout premier degré [5]). Mais ce qui intéressant, c’est l’intrication de cette banalité de fait à la complexité de la mise en scène formelle : d’un côté le maintien de la double version (platitude du signifié ET complexité de son anamorphose rhétorique), l’énoncé simultané de la forme et de la déformation fait diverger la lecture, la dédouble et fait question pour son unité et pour l’identité qui s’y assure ; de l’autre, la complexité vide de la distorsion maniériste devient elle-même le signifiant global d’une générativité qu’aucun plein signifié ne vient résorber et clôturer. La torsion ne tord rien, mais fait signe de cette torsion elle-même. La vérité de l’écriture résiderait dans ce geste précipité-manifesté de la mise en travers du réel (l’impulsion à écrire) dans la fluidité du discours. D’où cette sorte de dédoublement volumétrique qui donne son poids à la poésie de cummings ("now the ears of my ears are awake and/now the eyes of my eyes are opened") : elle "figure" l’écartèlement de qui torture la langue dont il est torturé, la danse déhanchée qui répond à l’impulsion (au "désir") dont l’énoncé positif ne peut nommer la négativité sans formes.

Private language

"to me to you nothing is/what particularly/matters"

C’est du vide que fait la négativité dans le plein du langage que l’objet-langue fait masse. L’artifice maniériste incarne massivement le désir d’écriture comme rejet de l’assujettissement au signe. La souveraineté du geste écrit se mesure alors paradoxalement au poids de la rhétorique sophistiquée qu’il machine. Sa vitesse est d’une extraordinaire lenteur. Sa calligraphie d’autant plus déliée qu’elle rature obstinément la spontanéité de son tracé. D’où une langue absolument privée, affirmant, par la négation, le caractère de revendication violemment individuelle qui motive son énonciation. Le fameux "individualisme" de cummings (et, pour le meilleur et pour le pire [6], ses effets "politiques") prend racine là, bien ailleurs qu’au plan du "choix" idéologique ou éthique, dans ce qui, linguistiquement, le définit comme "écrivain".

Graphisme, lexique, son

Ceci, cependant, à mesurer : ce que le travail de cummings valorise malgré tout, c’est la dimension graphique de l’écrit, son aspect visuel (sans qu’il s’agisse pourtant de calligramme : pas de retour systématique à une mimologique figurative). Comme si l’éclatement du noyau discursif n’aboutissait pas à la mise au point d’une matrice d’énonciation capable de faire jouer la totalité des effets libérés, c’est-à-dire aussi l’inventivité lexicale (rare chez cummings) et la dimension phonique (vocale) de la langue (la poésie de cummings donne peu à l’oreille et ses transcriptions du style "parlé" ou "argotique" ont surtout pour effet d’accentuer l’étrangeté graphique du texte et/ou son but satirique). Quelque chose de l’épaisseur sonore et sémantique de la matière verbale se trouve aminci, élidé (on sait qu’elle constitue par contre le fond de l’écrit joycien ou du "zaoum" de Khlebnikov). C’est sans doute que la logique de l’anamorphose (en peinture cette logique traite exclusivement le dessin et évite la question-couleur) [7] n’y opère pas. Et c’est sans doute en ce sens que l’oeuvre de cummings signe la fin de quelque chose, le pourrissement (cf Denis Roche) à la fois gai et crispé d’un genre (la "poésie") : opération négative, rature limite qui fige l’énoncé "poétique" dans une pose désormais cadavéreuse. De la langue a pesé là. Par en-dessous fuit, indéfinissable, informe et pléthorique, la masse romanesque d’"Eimi", fantastique pot-pourri d’énonciations hétérogènes.

and to succeed in not dying

"L’écriture est un bond hors du rang des meurtriers" KAFKA

Reste l’étrangeté absolue de la langue dite e.e.c. : réponse négative têtue à l’entropie discursive, dans la débâcle gaie de l’ordre poétique et des lois linguistiques. Entreprise réglée, usant à la fois de l’en-deçà (enfantin, joueur, mimant le parlé bas, argotique) et de l’au-delà (maniériste, sophistiqué, savant) de la norme communautaire. Grande Rhétorique affirmant la complexité de ses "voix" (cf "Him", la pièce de théâtre que cummings écrivit en 1928), son Je Protée, jamais réductible aux énoncés ponctuels qu’il produit, rebelle à toute croyance ("Les kommrades espèrent/Freud sait pourquèrent"), pesant son poids de langue vivante et résistant pied à pied à l’uniformisation mortifère des langues et des corps :

"come (all son mischief- hatchers hatch mischief) all you

guilty scamper (you bastards throw dynamite) let knowings magic with bright credos each divisible fool (life imitate gossip fear unlife mean -ness, and to succeed in not dying)" [8]

Donc…




[1] Cf le texte de J. Demarcq cummings en poids plume . Même souci chez Gertrude Stein : "Il y a eu une jolie histoire au sujet de Puis et de Quand".

[2] Dans "her/flesh/Came/at/meassadca V/ingint/oA/chute", on peut lire à la fois (cf D. Rigal in "Sud" N° 19 p. 66) : "her flesh came at me as sand caving into a chute", et : "her Flesh came at me ass and ca…"(etc.) : anamorphose de l’obscène dans l’érotico-amoureux.

[3] « The darling benevolent mindless/he-and She-"

[4] cf. 95-33.

[5] "Why must itself up every of a park/anus stick some quote statute unquote to/prove that a hero equals any kerk/who was afraid to dare to answer "no" ?".

[6] "l’intransitivité" de la torsion verbale n’implique pas que cummings ne dise rien !… Voir, par exemple, dans "Eimi" (1931), les remarques, pour le moins actuelles, sur l’URSS, "super-état sous-humain" et son obsession du "mausolée" . Comme quoi "la notion de mausolée dans le marxisme" n’est pas entièrement une idée neuve en Europe.

[7] Je renvoie ici à mon intervention ("Aux grands anamorphoseurs") au Congrès de psychanalyse de Milan ("De l’art.., les bords"), novembre 1978.

[8] "venez (tas de fauteurs/de troubles fautez des/troubles)tas de/coupables/détalez (espèces de salauds jetez de la dynamite)/que des savoirs magiquent/par des credos brillants chaque fou divisible/(vie imite bavardage peur nonvie/bas/-sesse, et/réussir à ne pas mourir)" (trad. D.Jon Grossman).