Numéro 22 (1988))

Jouve et le mangeur de brumes

par Claude Minière

« Le diable, sans doute, veut que, dans le moment juste où l’homme approche de son but, il in vente aussi des pouvoirs sur l’énergie qui vont le jeter en dehors. Les intrusions du mécanique et du technique arrivent à se produire dans l’Art ; en supprimant le sens de notre profond jeu, elles doivent anéantir la forme - l’idée même de forme. » [1]

« De la tentation d’aimer Jouve » écrivait un jour dans les pages de TEL QUEL Denis Roche. Que perdrions-nous à l’aimer ? Peut-être quelque chose de la modernité [2]. Peut-être quelque chose de la modernité car Jouve croit au diable (« Le diable, probablement », Bresson) et le jeu chez lui est toujours ressenti comme « profond », jamais comme pratiques critiques de « surfaces » d’intertextualité [3]. Il manifeste toujours, surtout dans ses romans, ce goût (surréaliste) pour le hasard tragique plutôt que pour une « découverte de la logique » [4] qui s’interrogerait et s’étonnerait visiblement (« naïvement ») sur les enchaînements de l’énonciation. Nous avons une conception différente du « chant », de la musique dans la poésie, et n’avons plus la même idée de la forme, chez lui comme contours d’une sublimation. Nous n’avons certainement pas, propre à lui, cette passion sorale (soeur de sang) - surréaliste encore ? - qui l’enveloppe dans son écriture. Mais nous avons appris aussi quelque chose de lui : son rapport au texte comme imprégné (Sueur de Sang) d’une transpiration de l’esprit [5]. Et cette surprise, malgré tout, de l’ampleur d’« aban-don » à l’association libre, à l’automatisme, qui en quelque sorte, au-delà du rationalisme du XVIII°s., au-delà de l’académisme philosophique d’un Char ou d’un Bonnefoy, « accomplit » le mouvement de Baudelaire [6]. Telle en ce vers :

J’en appelle aux noires tiédeurs dans la pierre ponce de ton âme. [7]

Elle est trop, la poésie ! Too much,ce radeau de la Méduse, corde frottée rongée élimée, planche poncée par les appels de toutes parts aux vagues de son extérieur abrasif, plateau lavé par les courants de toutes parts qui la traversent et mettent en position critique la planche de salut. Ce n’est même plus l’idéogramme dont Claudel disait que le concept ressemble à « un seau de ménagère, percé et qui fuit de partout ».
Changement de décor : Han-shan, dit « Le Mangeur de brumes » [8]. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que si ce poète chinois du VIII°s. a été « redécouvert » au début de notre siècle c’est à l’occasion de débats linguistiques et sur la question de la datation. Si, selon ce qu’on pourrait appeler une tradition philosophique, Han-shan vise l’anonymat,

J’habite un village,
Mais je n’ai ni papa ni maman,
Ni nom, ni prénom, ni chiffre,
Et les gens m’appellent Chang ou Wang…

il se distingue cependant par « une suprême irrévérence » car c’est avec entrain qu’il cultive les préceptes religieux : dans la méditation prépoétique il pratique, nous dit Patrick Carré, une espèce de « coït intérieur » mais ses poèmes nous le montrent « porté sur le saut direct dans l’absolu » alors que la sage observation des préceptes d’école l’aurait forcé à « l’ascension graduelle - et psychologiquement encombrante - d’une montagne technique purement conventionnelle » [9]. Que nous dit-il ?
Je suis bouleversé par tous ces gazouillis, Alors, je vais dormir dans une petite hutte. Rouges, les cerisiers brillent comme des feux, Aux saules pendent droits mille chatons velus… [10]
Tradition, et saut d’écart. Ecart pour balayer le « fatras conventionnel » (P. Carré), tradition pour reposer la question de la langue, et de la poésie. Et transformer, c’est transformer son corps (Han-shan). Loin du fatras conventionnel, loin des poètes-philosophes fascinés par la Méduse et cherchant toujours la sentence lapidaire qui traduirait le mouvement vers LA vérité, qui toucherait le point G du sublime, il n’y a peut-être que deux manières de dire ce qu’il y a : le coup de serpe du Chinois fauchant en plein vol les attentions flottantes, mâchant leur évaporation ; la « liquidité » de Jouve, qui oublie tout point de départ et se précipite, avec inquiétude (le lyrisme ayant pour fonction…), langoureusement vers sa perte.




[1] Pierre Jean Jouve, « EN MIROIR -Journal sans date », Mercure de France, 1954.

[2] Modernité où Jacqueline Risset voit la poésie affronter les rapports de « l’historique » et du « poétique » (cf. « Marcelin Pleynet », dans la collection « Poètes d’Aujourd’hui », Seghers, 1988).

[3] « l’espace de Pollock est un plateau, le plateau de la scène, car il se joue à plat et poursuit —il s’agit de poursuite — la revendication moderniste d’un plan sans profondeur ». Bernard Blistène, in catalogue Cy Twombly, Musée National d’Art Moderne, Paris, mars 1988.

[4] Pierre Guyotat, La découverte de la logique.

[5] nous l’avons appris aussi, mais autrement, d’Artaud.

[6] « le lyrisme ayant pour fonction de décharger une angoisse indicible dans son étendue », Marcelin Pleynet à propos de Baudelaire.

[7] « Ode », Editions de Minuit, 1950.

[8] « Le Mangeur de brumes », traduction et présentation de Patrick Carré, Phébus, 1985.

[9] op. cit. pages 36, 46 et 47. C’est moi qui souligne.

[10] op. cit. poème 130 (L’ouvrage en recueille 311).