Raphaël EDELMAN
Le comique et son rapport à la liberté d'expression

La présente étude invite à réfléchir, comme son nom l’indique, sur l’émotion et l’expression. L’émotion en question est celle du rire et l’expression, celle de l’expression libre. Pour déterminer brièvement le sens de cette étude, dont l’objet principal est en somme le comique, il serait instructif de préciser quelle fut pour moi la réflexion qui la précédait, de déterminer succinctement le sens de cette étude et d’indiquer la direction dans laquelle ce travail pourra être poursuivi. Je voudrais d’abord montrer que, à partir d’une préoccupation extra philosophique, je me suis peu à peu orienté vers un problème philosophique particulier.
Avant de m’intéresser à la philosophie, mon intérêt se portait sur la littérature. La question qui se posait à moi était celle, assez baroque, du rapport entre l’essai et la fiction. La conjugaison de ces deux activités chez un grand nombre d’écrivains (Voltaire, Diderot, Sartre, Bataille) laissait supposer un lien précieux entre invention et découverte que la philosophie traditionnelle tend malheureusement à négliger. Soit dit en passant, d’un point de vue pratique, je jugeais plus difficile, paradoxalement, d’écrire de la fiction que de l’essai. C’est sans doute ce constat qui m’amena à m’intéresser à cette question. Mais quel rapport y a-t-il, me dira-t-on, entre cette question de l’essai et de la fiction et l’étude philosophique du comique ? C’est qu’il faut considérer d’abord que le comique dépend du simulacre, du faire semblant et donc de la fiction. Il y a bien un lien étroit entre le comique et la fiction. Ce lien tient à la pratique commune au deux de la simulation.
Or, le philosophe se fait généralement une vertu d’aborder avec sérieux la question de l’illusion. A cette attitude correspond le style de l’essai, dont le sérieux consiste, par principe, à repousser au plus loin la fiction en lui refusant une valeur philosophique. Il y a donc une analogie entre le rapport de l’essai à la fiction et celui de la philosophie au comique. Ce rapport est-il nécessairement un rapport d’opposition ? Le philosophe ne pourrait-il pas également dénoncer les limites du sérieux et la vertu cognitive du comique ? Ne pourrait-il pas souligner la complémentarité entre le sérieux et le comique ?
Le but recherché alors ne sera pas tant de remplacer la philosophie par la comédie, mais de souligner le rôle du comique, ou d’un de ses aspects, dans la recherche philosophique. On trouve en philosophie, sous la forme de l’ironie, une version du comique (il faut distinguer cette ironie philosophique, qui consiste à interroger, de l’ironie ordinaire, qui consiste simplement à dire le contraire de ce que l’on pense). Le sourire philosophique, peut-on dire, tempère dans ce cas le sérieux du dogmatisme.
Quant au fait d’être rationnel, le comique ne l’est pas moins que le sérieux. La fausseté comique n’est pas mensongère ni erronée. Elle est heuristique. Lorsqu’une chose est faite pour rire, il est entendu de tous que cette chose a lieu pour de faux. C’est la confusion du comique avec le ridicule, lequel peut être effectivement aveugle ou sectaire, qui a suscité le rejet philosophique du comique. Car, on peut légitimement condamner le rire dans les cas de la raillerie et de la moquerie, lorsqu’elles vise à humilier au fond avec sérieux. On a peut être vu ces photographies de bourreaux riant des sévices qu’ils infligeaient à leur victime. Nous ne devons donc pas confondre le comique avec le ridicule qui, effectivement, peut être aveugle et sectaire, vil et calomnieux. Il importe de bien distinguer en outre la comédie (Bergson), l'humour (Breton), l'ironie (Kierkegaard) et l'esprit (Freud) de la dérision, de la raillerie, du grotesque et de la moquerie. C’est ce que je tente de faire dans la présente étude.

Pour ce faire, il fallait rappeler que, dès l’antiquité, les Sophistes et les Poètes furent considérés comme des illusionnistes manquants de sérieux par les philosophes Platoniques. Pour pouvoir contempler les idées, nous devrions nous abstraire des apparences auxquelles la sophistique, la tragédie et la comédie ont affaire. Platon a sans doute raison de prôner une certaine distance lucide, mais il a tort de nier au comique, sous une certaine forme, la capacité de l’acquérir.
Plus précisément, au lieu de polariser les contradictions, le comique est l’art de concilier les oppositions, comme l’abstrait et le concret, le général et le particulier, la tradition et l’innovation etc. Le comique est une façon artificielle et artistique de traiter la contradiction sans réellement la résoudre pour autant. Nous pourrons voir que cet aspect, déplaisant pour Hegel, suscite un vif intérêt chez Kierkegaard.
De plus, le rire est une réaction qui signale un intérêt naissant - plutôt qu’un rejet inconditionnel comme la colère. De Bussy et Manet ont provoqué les deux réactions du rire et de la colère. Mais le rieur semble se tenir au seuil du compréhensible et de l’incompréhension alors que l’indigné en reste à ce dernier stade. Un peintre me dit un jour qu’il préférait voir les gens rire de son travail que de les voir outrés ou même encore indifférents. Comparé au rejet inconditionnel de l'objet dans la colère, le rire témoigne d'un intérêt naissant. La première refuse l'altérité sous le moindre de ses aspects ; tandis que le second présente une dimension d'ouverture, de propédeutique à la compréhension. Le comique est l'amorce d'un véritable désintéressement, d'une prise de distance vis-à-vis de l'objet. Il est par conséquent l'antidote contre la fermeture unilatérale de notre opinion. Cela ne signifie pas que le comique soit la philosophie ultime mais qu’un aspect du comique sert à l’esprit pour s’élever.
Il faut considérer que la colère habite la théorie, lorsque nous nous maintenons dans l'ignorance avec nos croyances ; elle habite également la pratique, lorsque nous devenons des criminels aveuglés par la foi. C'est donc au comique de relayer, sous une forme évoluée, la colère ; de transposer les conflits réels dans un mode virtuel pour les rendre féconds. Il y a un lien entre essai et colère qui pourrait être étudié (voir Le Rire et la colère, à paraître ultérieurement). Car si l’on assimile simplement l’essai au sérieux, cela implique que l’apathie est à l’origine de l’essai, ce qui paraît contradictoire si l’on considère que l’apathie n’est à l’origine de rien. En vertu de la thèse selon laquelle nous accédons d'autant mieux à la vérité que nous supprimons les affections sensibles, la contemplation philosophique fut parfois envisagée comme séparée de l'affectivité. Mais ne sommes-nous pas davantage motivés que désintéressés lorsque nous défendons nos croyances et nos actions ? Derrière le sérieux de la science et la foi aveugle peut même agir une colère haineuse et mal intentionnée. Il ne saurait, en vérité, y avoir d'expression sans émotion. L'histoire de la philosophie, par exemple, peut être envisagée comme l'expression de l'indignation polie et argumentée de philosophes contre d'autres, plutôt que comme la somme des produits des méditations isolées de chacun. Cette conception dialectique, qui suppose l'affectivité, s'oppose à la conception solipsiste de la philosophie selon laquelle le sage, en se coupant de la vie pratique, élèverait seul son âme vers les idées intelligibles à la manière de Descartes dans son poêle. La sagesse, pour le coup, devient le fruit d’un dialogue rendu possible par des modifications émotives.

Ce sont donc des émotions qui sont à l’origine de notre expression et il n’y aurait aucun sens à faire découler une expression d’une absence d’émotion. Derrière le sérieux de la science et la foi aveugle peut agir également une colère haineuse et mal intentionnée. C’est pourquoi la philosophie doit savoir conserver, face aux abus de la science et de la religion, le goût du jeu et le sens de l’insoumission. C’est par une sorte d’effet comique que la philosophie parvient à mettre en cause des certitudes qui resteraient autrement dogmatiques.
Le rire peut reprendre la colère sous une forme pacifique et féconde, une fois transposée sur le mode virtuel. Il y a des essais nés de la contestation et qui utilisent le rire et l’ironie comme procédés argumentatifs. Ce rire, qui n’est pas nécessairement manifeste sous sa forme la plus apparente, consiste en un dépassement de la réaction basique et en une amorce de réflexion. Contrairement à une idée reçue, le comique a des vertus et le sérieux, des vices. Grâce à sa portée critique, le comique est capable de lutter contre son contraire : le trop sérieux de l'assurance aveugle. Souvenons-nous de l'ironie de Socrate face au sérieux des Sophistes et des Physiciens. La réhabilitation du comique et de l'émotion en philosophie s'oppose donc moins à la philosophie elle-même, qu'elle ne dément une lecture caricaturale de la philosophie. Face aux erreurs ou aux mensonges du savant, le comique maintient le goût du jeu et le sens de l'insoumission. De plus, la simulation comique reste consciente et volontaire. Elle se présente comme factice, sans tromper, sans se faire passer pour vraie. Il faut distinguer le fait de rire au dépend de quelqu’un, en lui cachant la vérité, de celui de rire avec quelqu’un, en s’amusant de ce que l’on imagine.
Quant à la fiction (le pour de faux ou le pour rire), il est injustifié de la qualifier de non philosophique. Pourtant, la philosophie, en revendiquant un genre de discours propre, a parfois refusé de considérer son propre manque de sérieux et a nié la part d'invention attachée à ses découvertes. N’est-il pas troublant de voir Platon critiquer poètes et comiques alors même que ses dialogues sont clairsemés de mythes et d’ironie ?

(voir aussi la préparation du texte :« L'impertience », et sa suite, « Le rire et la colère »)

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"Rien n'est plus sot que de traiter avec sérieux de choses frivoles ; mais rien n'est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses" (Erasme, Eloge de la folie).

INTRODUCTION


D'Aristophane à Woody Allen, en passant par l'humour quotidien, le comique conserve son aspect ludique et distrayant. Spontané chez l'enfant en âge de faire de l'esprit, il peut être contrôlé et devenir un art. Cela réclame un certain talent : celui de contenir l'indignation qu'appelle le mauvais goût chez l'adulte. Car le rire dénude et découvre la crudité des choses qui sont d'habitude respectées. Le comique maladroit risque de scandaliser. La maîtrise technique du comique attire au contraire l'admiration. Or, si le comique peut être adroit, c'est qu'il vise une fin à atteindre. Il faut donc déterminer quel est ce but pour que soit garantie la validité du comique.
Le comique s'oppose au sérieux dans le jugement qu'il porte sur l'objet. A quoi ressemble la mise en scène comique ? Pourquoi est-elle drôle ? Pourquoi fait-elle rire? Le point de vue sérieux, plus neutre, est capital. Il s'impose en interdisant de rire. Il est possible de rire de tout, mais pas tout le temps ni n'importe comment. La connaissance médiate des causes du rire annule la manifestation comique immédiate. Pour autant le comique n'est pas inconscient. C'est seulement un mode de conscience ordinairement incompatible avec l'activité spéculative. La conscience est donc soit sérieuse, soit comique, cette dernière étant plus exceptionnelle que la première.
Lorsqu'une intention implicite, une feinte apparente, un sens figuré, derrière une conduite en apparence maladroite est décelée, cette conduite peut être jugée comique ou au contraire scandaleuse selon le contexte. En outre, une situation malheureuse peut devenir comique lorsque, après coup, l'impression d'un jeu cohérent est donnée. Le comique spiritualisant ainsi les faits s'expose au jugement moral. L'évaluation de la portée morale d'une attitude comique dépend du rapport de l'intention au contexte. Une conduite comique peut être accidentelle, feinte, mal intentionnée, ironique, cynique etc.… L'intention sérieuse est respectueuse du contexte originel ou commun. L'intention comique consiste au contraire à s'écarter de ce contexte.
Il existe plusieurs types d'interprétation du comique. Deux tendances sont couramment discernées : l'une sensualiste ou phénoméniste et l'autre intellectualiste ou cognitiviste. Dans chacun des cas, le comique est envisagé en terme de structure ou de mécanisme et comme l'effet d'une détermination. L'objectif consiste à dégager quelques lois physiologiques ou psychologiques. Cependant, le comique doit également être perçu comme échappant à une détermination absolue en tant qu'il manifeste une part de liberté individuelle. Le fondement de la liberté est l'opposition de l'exception à la loi.
Les histoires drôles et les gags circulent et se transmettent. Elles forment un sédiment culturel commun. Mais leur réactualisation réclame de chacun une compétence particulière et circonstanciée. Ce défaut de détermination inhérent à la singularité fait du comique un objet problématique pour la science. L'analyse du comique dépasse donc le cadre d'un déterminisme psychophysique strict parce qu'il exprime la liberté individuelle. L'interprétation individualiste doit s'accorder une marge d'indétermination pour élucider le phénomène comique.
L'évaluation du phénomène comique singulier est controversée. C'est pourquoi il faudra s'interroger, en deçà des préjugés théoriques de la philosophie (I), sur le sujet comique (II). Les approches philosophiques véhiculent des préjugés que l'analyse psychologique du sujet peut dissiper. Le thème de la spontanéité comique (III) sera ensuite développé au niveau propre (IV) et collectif (V) de façon plus objective. Il s'agira de comprendre le rapport de la conscience propre et de la conscience commune à l'exception. Enfin, seront considérés les effets de l'action volontaire et réfléchie du comique dans la société (VI). Il importe d'indiquer la responsabilité qui est celle du comique. En ce qui concerne plus généralement le rapport du comique à la liberté d'expression, l'expression normale et commune sera démontrée compatible avec l'existence libre et spontanée des individus. L'expression commune et l'existence singulière sont complémentaires. Et le comique, au même titre que les attitudes sérieuse ou tragique, exprime d'abord cette complémentarité.

I. PHILOSOPHIE.


Une philosophie dionysiaque, héritière d'Aristophane, permettra de critiquer la philosophie apollinienne héritée de Socrate. Les différentes acceptions du concept de catharsis traduisent cette tension. Le dilemme entre philosophies dionysiaque et apollinienne se retrouve dans l'interprétation de ce concept entendu soit comme purgation soit comme purification. Sur le plan éthique, la complémentarité entre ces deux interprétations équivaut celle entre la liberté et la justice. Pour le philosophe apollinien, le comique exprime une liberté contraire à la justice, tandis qu'il peut être juste pour le philosophe dionysiaque. Pour ce dernier, la liberté d'expression symbolise la complémentarité de la liberté et de la justice. Pour lui, le bien n'est pas inconditionné, la liberté n'est pas indéterminée, et la loi ne doit pas régner sans accomplir la liberté et le bien.


1. Le sérieux.

Le sérieux philosophique exige de la volonté le détachement de l'esprit par rapport à l'indétermination des sensations. Cet ascétisme intellectuel est souvent réfractaire à l'expérience qualitative de l'être. Il en cherche une vision a priori et universelle. Par conséquent, le sérieux implacable, la gravité, est aveugle au déploiement du réel délaissé pour l'infaillibilité de l'idée. Il saisit l'essence et l'ordre des choses à travers leur apparence chaotique. A l'indétermination universelle répond donc l'idée, comme une grâce accordée, par Dieu ou la Nature, à l'homme. Cette distinction opérée par les philosophes entre le monde des idées et celui des choses à comme défaut d'exclure a priori du domaine de l'analyse l'instantanéité et l'immédiateté caractéristique du comique. En somme, la philosophie tente d'étudier la nature de façon universelle et nécessaire. Elle écarte le contingent et le singulier. Elle recherche l'ordre et l'harmonie. Le comique lui paraît alors insignifiant.
"Le comble du sérieux, écrit Jankélévitch, ce serait de vivre purement et simplement sans poser aucune question et d'adhérer intimement à l'évidence de ses propres organes" (L'Ironie). Le sérieux est plus exactement une manière de se comporter exclusivement fonctionnelle par rapport à la nature du corps et de l'esprit. La notion de sérieux philosophique est d'ailleurs quelque peut contradictoire : une philosophie digne d'intérêt incorpore le tragique et le comique. Le comportement humain n'est pas uniquement fonctionnel et sérieux. L'homme a conscience du tragique de l'existence. Il est également libre d'y réagir de façon comique.
Puisque la clé du phénomène serait celée dans le noumène et que celui-ci, qui contiendrait l'explication dernière des choses, résisterait à l'entendement, alors la possibilité permanente de l'erreur autoriserait le mauvais usage de la liberté, l'abus de pouvoir et la volonté du mal. Platon prétend que le mal n'est commis que par ignorance. Et Kant doute à son tour que le savoir puisse même écarter le mal. Il affirme l'irréductibilité de la contingence et l'idéalité du bien. La contradiction entre une exigence de vérité absolue et une conception du monde comme source permanente d'erreur interdit la communication des essences de la justice et de la liberté. Les catastrophes entraînées par les tentatives modernes d'harmonisation forcée de la société ont d'ailleurs contribuées à éteindre l'espoir adamique de la disparition du mal. Le totalitarisme procède du désir d'abolir les libertés. Il revendique une justice universelle en menant en réalité une politique partisane et fanatique. Il brandit constamment la menace d'une contamination anarchique, alors que la société à moins à craindre un retour à l'état sauvage que l'oppression de la liberté par la justice.
Il n'y a de science, pour Aristote et les platoniciens, que de l'universel. Reine des sciences, la philosophie s'occupe d'objets intelligibles et du général. La justice, qui est donc l'éthique selon la science, ne peut être dégagée du comique tant que celui-ci est considéré comme contingent. Aucun progrès politique ne pourrait s'appuyer sur ce prétendu dérèglement des sens. En outre, le comique, amalgamé au ridicule, paraît dominé par l'iniquité. La pratique comique serait instable et corrosive. Elle menacerait les sages. Les rationalistes stricts appréhendent ainsi le comique comme un phénomène négatif parce qu'individuel et réfractaire au traitement scientifique. Le comique n'a pour eux aucun intérêt philosophique ou cognitif. Il s'agit bien évidemment là d'un portrait radical du rationalisme, davantage destiné à illustrer une hypothèse philosophique simple qu'à traduire une vérité historique et philologique complexe. Le rire étant, pour le rationaliste caricatural, le seul critère décisif du comique, il prend l'effet pour la cause en dénonçant la sensualité du comique. Le rire devient, pour ce sage, une passion répréhensible. La pratique comique ne pouvant, selon lui, pas être consciemment dirigée, elle conserve un caractère maléfique. Elle est assimilée à une perte de moyen. Ce rationaliste, comme s'il n'avait pas songé aux malheurs du monde industriel, ne doute pas des vertus de sa raison, ne redoute pas que ses lumières puissent brûler ni que son ordre puisse étouffer la liberté. En dépit de la fécondité théorique du modèle mathématique en science, son usage systématique peut avoir des conséquences pratiques néfastes. Il suffit de songer aux dérives de la physiognomonie, de l'eugénisme, du taylorisme, du collectivisme etc... Une science du particulier est nécessaire pour limiter les dommages de la raison et pour réviser ses lacunes. Qu'est-ce qui garantit d'ailleurs que ce qui n'est pas objet d'une science universelle doit être négligé ? Ce qui n'apparaît pas obéir à une loi définie est-il systématiquement funeste aux hommes ? En outre, une science de l'individuel est-elle vraiment impossible ? L'histoire n'en est-elle pas une ? Ces questions invitent à enrichir d'exemples le savoir théorique et encouragent la transformation minutieuse, prudente et impartiale des modèles scientifiques et éthiques dans l'intérêt de la nature et de l'homme.

Pour les anciens, la liberté devait être universalisable, tandis que pour les modernes elle reste individuée. Socrate représente la philosophie traditionnelle et Aristophane, rétrospectivement, la philosophie moderne. Cette distinction entre tradition et modernité est aussi artificielle que la figure du rationalisme proposée précédemment. Seul compte le fait que cette conception moderne de la liberté recoupe ce que les anciens pensent de l'injustice. Les anciens se figurent que la liberté humaine engendre le mal et que celui-ci n'est que le fils de l'ignorance, qu'il est le fruit de la méconnaissance du Vrai et du Bien. Les philosophes modernes, quant à eux, reconnaissent la valeur éthique du comique. Les anciens soulignaient l'origine affective du comique. Sa spontanéité relevait de notre finitude. L'esthétique de la spontanéité moderne sert au contraire l'éthique. Elle dégage de la structure sensible le singulier du général. Percevoir et penser sont devenus mettre en rapport le libre et le contingent avec le nécessaire et l'universel. En retour, l'idée d'une justice universelle n'a plus de sens qu'appliquée à la réalité concrète. La liberté comique peut s'accorder avec la justice. Les modernes s'opposent ici aux anciens comme l'empirisme au rationalisme. L'éthique abstraite d'inspiration kantienne, par exemple, appartient encore, selon cette définition, à l'ancien modèle.
Les Platoniciens, songeant à la raillerie ou à la satire, remarquent que le rire divise et avilit. Le rire témoigne de l'irrespect. Sa nature principalement corporelle est incompatible avec une exigence rationnelle de justice. Il est maudit au même titre que de nombreuses passions. Le rire constitue une menace pour la cohésion sociale et religieuse. Les vertus du comique ne peuvent être reconnues par les régimes austères. En effet, le comique est perçu comme une manifestation spontanée liée à l'intérêt égoïste du railleur. Le caractère subversif du comique n'est donc pas sous-estimé. Le comique est critiqué avec l'égoïsme et l'individualisme. La seule ironie tolérée à l'encontre des idées reçues est celle d'une élite philosophique qui ne reconnaît pas l'ironie comique. Le comique représente un défit pour ceux qui ont pour idéal une communauté homogène. La concorde semble réclamer une attitude politique respectueuse et sérieuse, apparentée davantage au détachement contemplatif religieux qu'à la farce, la bouffonnerie ou la mascarade. L'austérité de la foi et de la vertu paraît inconciliable avec la trivialité du rire. Le bouffon du roi, en même temps que la charge de distraire ce dernier, avait celle de domestiquer le comique et d'en réduire la portée subversive. Cet hommage à la distraction visait en fait à protéger l'élite du ridicule. Les régimes autoritaires ont comme alternative d'interdire ou de domestiquer le comique.
Le fidèle doit renoncer à l'immédiateté des penchants charnels. Le rire, à ce titre, est plus que profane, il est diabolique. Si l'on considère le rire comme déraisonnable, passionnel et Dieu comme source de sagesse, alors le comique semblera blasphématoire. "Le sage (philosophe ou dévot) ne rit qu'en tremblant" écrit Baudelaire ("De l'essence du rire", Ecrits sur l'art). Le sage, précise-t-il, craint le rire comme il craint les spectacles mondains et la concupiscence. Est diabolique le désordre engendré par la sensualité. Le sain est débarrassé de la concupiscence du mondain. Comme Bossuet et De Maistre, Baudelaire souligne le caractère diabolique du comique en dénonçant l'orgueil du rieur par rapport à son objet. Déjà Hobbes a décrit le rire comme une subite poussée d'orgueil, un triomphe de l'amour propre, et Descartes l'a défini comme une joie médiocre mêlée d'admiration ou de haine (Les Passions de l'âme, III, 124). De nombreux philosophes suivirent ainsi ce conseil d'Epictète : "Garde-toi d'exciter le rire. On est conduit ainsi à agir en non philosophe". Au plan politique, la manifestation individuelle du comique diviserait au lieu de fédérer les citoyens et les fidèles. Alors que la puissance politique conduit à l'unification, le rire conduit à la dispersion. La critique et la subversion comique rivalise avec l'ironie et le doute philosophique.
Pourtant, comme le cynique, le comique est paradoxal. "Le Tartufe, Le Misanthrope, Les Femmes savantes, nous obligent à réfléchir à cette question : quelle est dans la vie de société la place que peuvent occuper la dévotion, la franchise, la science (…). Rousseau, ajoute J. Calvet, voulant se reconnaître en lui (l'Alceste du Misanthrope), en fait un héros de vertu et reproche à Molière d'avoir ridiculisé la vertu en le ridiculisant ; il ne remarque pas que le même homme peut être vertueux sur certains points et ridicule sur d'autres et même ridicule en donnant à la vertu des outrances déplacées" ("Molière", Dictionnaire des lettres françaises). Rousseau est un moraliste inflexible, tandis que Molière médite sur la vertu librement et avec légèreté.
La perfection de la vie politique et religieuse réclame l'abolition des pratiques individualiste. Le rire est une manifestation égoïste du corps. Il s'oppose au sérieux d'une collectivité ordonnée selon le Vrai. Le rire est imprévisible et ne peut être programmé. L'humour d'un intervenant n'est qu'un artifice rhétorique trompeur. Si l'unique destination des individus est d'unir leurs pratiques dans un corps politique, alors l'activité du comique apparaît dans ce cadre celle d'un fourbe ou d'un fou. Ce platonisme extrême conserve la sagesse en abandonnant le cynisme qui fut celui de Socrate. Sa dénégation du comique efface la valeur dynamique et interindividuelle décelable dans l'ironie socratique. Platon maîtrise pourtant l'oralité dans ses dialogues et conserve le sens de la réparti. La vie commune suppose en fait une cohérence des multiples traits individuels entre eux. L'humour d'une personne traduit sa personnalité propre. Le comique naît de la dialectique du général et du particulier constitutive d'une communauté vivante. S'il y a de bonnes raisons de condamner le comique irréfléchi et récréatif, il y en aura également de bonnes de défendre le comique poétique et créatif.


2. L'imitation.

Dans le cadre de la théorie platonicienne des idées, l'activité poétique est à la contemplation ce que l'imitation est au modèle : elle accomplit une image dégradée de l'idée. Eléate et héraclitéenne, la dialectique platonicienne exige de la pensée dialoguée son élévation vers l'inconditionné. La manœuvre comique et poétique, au contraire, est jugée aveugle par Platon. Il ne distingue pas nettement le comique poétique et élaboré du comique spontané, ni non plus Aristophane du moqueur. Le comique ne répond qu'incidemment au exigences de la science. L'œuvre des hommes, généralement conduite par la passion, leur masque la vérité. L'allégorie de la caverne est l'illustration de cette thèse (République, VII). Alors que le poète comique s'épargne l'ascèse du philosophe contemplatif, ce dernier adopte le point de vue indifférent de la raison pour mieux saisir l'idée. Mais le poète travaillant à son œuvre est-il réellement esclave de ses passions ? Pas davantage en réalité que le philosophe ne le serait de la raison.
Le philosophe ne tolérerait le poète que lorsque son sujet serait noble et qu'il n'abaisserait pas l'homme à des passions triviales. Le poète ne répond qu'incidemment à cette exigence. Cette analyse de la poésie répond à un enjeu moral. Platon, tout en initiant l'attitude scientifique, a conservé de Socrate les préoccupations morales. L'imitation, art du vraisemblable, n'est tolérable qu'à condition d'exercer une influence bénéfique. Elle ne doit traiter que de sujets nobles, et ceci de façon châtiée. Le discours philosophique équilibre la forme et le fond. Le comique, en raison de sa trivialité potentielle, serait donc d'une espèce poétique inférieure.
Mais l'ironie socratique ne revêt elle pas elle-même un aspect paradoxal ? L'esprit de contradiction est le moteur des dialogues de Platon. Ses conclusions s'opposent à l'opinion commune. Elles sont difficiles à faire reconnaître. Il est tentant de ne pas les prendre au sérieux. Le Socrate historique fut un cynique décrié. Il n'est pas utile d'évoquer sa fin tragique pour le faire reconnaître. Par ailleurs, Platon a peut-être discrédité le comique dans La République pour prémunir contre le rire l'ironie socratique. Le rigorisme moral de Platon viserait alors à protéger le sage des pressions démagogiques. Platon serait devenu plus dogmatique que son maître afin d'épargner aux philosophes un destin identique à celui de Socrate.
La poésie, pour le philosophe soucieux d'établir une république juste et harmonieuse, ne propose que du vraisemblable tandis que la raison atteint le vrai. La poésie est manipulatrice et polémique ; la philosophie, émancipatrice et irénique. Or, ce qui vaut pour la poésie vaut nécessairement pour le comique. Le platonisme réclame cette assimilation. L'imitation de l'idée engendre le multiple. Platon tient le comique pour vraisemblable, c'est une espèce d'imitation. Restreindre ainsi le comique à la satire ou à la raillerie conduit à ne plus le concevoir que comme une sorte d'imitation destinée à humilier. Le comique a pu être identifié de la sorte à la raillerie pour des motifs théoriques. L'imitation n'a pas pour Platon, comme elle aura pour Aristote, de valeur artistique ou cathartique. Plutôt que de condamner seulement le comique, Platon argumente contre l'imitation. Il écrit : "Le même homme peut-il imiter plusieurs choses aussi bien qu'une seule ? (…) La bassesse, (les gardiens de la cité) ne doivent ni la pratiquer ni savoir habituellement l'imiter, non plus qu'aucun des autres vices, de peur que de l'imitation ils ne recueillent le fruit de la réalité" (République, III, 395). L'imitation suppose que l'on feigne d'avoir diverses compétences. Or, on ne peut avoir, selon Platon, de réel talent que pour une spécialité à la fois. Il n'est d'ailleurs jamais question pour lui, semble-t-il, du talent du comédien ou de celui de faire rire. Chacun est destiné à occuper une fonction donnée. Tout simulateur est par conséquent dépravé.
L'éducation requiert l'imitation. L'élève simule le geste du maître avant de le maîtriser à son tour. De sorte qu'un mauvais modèle risquerait de diffuser de mauvaises habitudes. Les dommages qu'occasionnerait l'enseignement controuvé d'un précepteur facétieux sont faciles à concevoir. Pour qu'aucun vice ne se diffuse de proche en proche, un modèle se doit d'être exemplaire. Platon méprisait la poésie homérique et s'insurgeait contre son panthéon déréglé. L'imitation comique ne fera en fin de compte que creuser l'écart entre le modèle et la copie, entre le vrai et le vraisemblable. Falsifier les faits et travestir la vérité afin de railler quelqu'un, c'est commettre un double sacrilège : une énormité logique pour une finalité malveillante. Le comique apparaît alors être le pire des poètes à plus d'un titre. Mais à travers son hostilité et son mépris, Platon est sensible au rôle morale des poètes et au lien qui unit l'éthique à l'esthétique.

Il est nécessaire de considérer le comique comme un art de l'imitation. Car le comique n'est pas le ridicule. Il suppose une maladresse simulée plutôt que réelle. Le comique est un acteur et non un étourdi. Jouer la comédie n'est pas non plus simuler pour tromper, ce n'est pas un leurre performatif. La feinte comique est apparente et non pas dissimulée. Le comique suggère qu'il fait semblant. Ses manières sont poétiques.
Si la poésie et la philosophie étaient naturellement inconciliables, celle-ci devrait s'ériger sur les ruines de celle-là. Platon admet difficilement qu'il soit possible d'appréhender la réalité à travers la poésie. Le cheminement dialectique de la science évolue en sens inverse de celui de l'imitation poétique. L'imitation est donc contraire à la science pour Platon. Mais elle ne l'est pas pour Aristote. Pour celui-ci, l'imitation n'est pas un voile mais un filtre. L'imagination stimule la pensée plus qu'elle ne l'obscurcit. La fiction importe en philosophie. En témoignent les nombreux mythes auxquels recours Platon pour illustrer son propos. Le scientifique, s'il convoque le mythe, doit reconnaître son recours à la fiction. Le mythe apparaît chaque fois qu'une réponse convaincante comble coûte que coûte une absence d'explication pour un phénomène. Le savant ne peut décemment pas se contenter de poser des questions. Platon est forcé pour fournir certaines réponses de faire de son Socrate un poète. Le mythe de l'immortalité de l'âme, de sa localisation au-delà du monde sensible, dépend, comme l'affirme Bréhier, de la théorie de la réminiscence qui est une condition de la science (Histoire de la philosophie).
Le comique oppose aux mythes son scepticisme. Il tourne en dérision les artifices de la science. Le philosophe doit également douter s'il veut critiquer le mythe. Socrate exerce son ironie contre le sens commun. Il peut donc être aussi bien comique que poète. Ne peut-il pas être philosophe, poète et comique à la fois ? Dans cette étude, la philosophie succède au comique puisqu'elle prend le comique pour objet. La philosophie est d'abord une méthode et ne peut se passer d'objets. L'analyse du comique présente un intérêt philosophique. Ce qui ne signifie pas que le comique en acte ait toujours une portée philosophique. Un ouvrage philosophique peut traiter de la violence sans que la violence ait elle-même de vertu philosophique. En l'occurrence ici, la matière est comique et la forme philosophique. Il se peut toutefois que des problèmes philosophiques soit ailleurs abordés de manière comique. Il suffit de songer aux exercices ludiques de Lewis Carroll, à sa Logique sans peine, ou encore à l'enseignement suggestif des cyniques ou des bouddhistes qui répondent aux questions abstraites par des actions concrètes. Elias rapporte que "pour défendre le maître qui avait posé l'être comme immobile quelqu'un avançait cinq arguments en faveur de cette immobilité de l'être. Incapable de contredire ces gens, Antisthène le cynique se leva et se mit à marcher, convaincu qu'une démonstration par les faits était bien plus puissante que toute autre contrepartie verbale" (Sur Les Catégories).
Forme et contenu sont solidaires lors de la satisfaction intellectuelle. Freud remarque, à ce propos, qu'on ne peut pas distinguer clairement quelle partie du plaisir vient de la forme spirituelle et quelle partie vient du contenu de pensée dans la satisfaction procurée par le mot d'esprit. Le comique serait un gai savoir, une façon agréable de connaître. Freud présente l'intérêt ici de réduire la distinction entre la forme et le contenu utilisée par Platon pour condamner le comique. La forme comique n'est pas dénuée de contenu. Il rapporte cet exemple : "où vas-tu ?", dit l'un. "A Cracovie", répond l'autre. "Vois quel menteur tu fais", s'exclame le premier. "Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais bien que tu vas vraiment à Cracovie. Pourquoi alors mentir ?"(Le mot d'esprit et son rapport à l'inconscient). Les artifices de la narration sont évidemment indispensables à l'effet comique. Mais derrière se profile cette leçon de morale : la réelle sincérité consiste à tenir compte de la personne de l'auditeur. Autrement dit, la sincérité dépend de la pratique et non de la théorie. Mais le dire aussi sérieusement peut sembler paradoxale. Cette formulation littérale et générale est moins vivante que le dialogue qu'elle explique. En somme, Freud laisse penser que le plaisir esthétique procuré par la poésie pourrait avoir une portée philosophique.


3. Aristophane.

Aristophane représente la contre figure de Platon. Cette perspective illustre ici rétrospectivement une conception positive du comique, à tendance épicurienne, qui voit dans le rire un moyen d'émancipation spirituelle et lui reconnaît une dimension philosophique. La poésie comique a chez Aristophane une portée philosophique.
Dans Les Nuées, Aristophane présente Socrate comme un sophiste. Et même parmi les sophistes, que celui-ci combat pourtant dans toute l'œuvre de Platon, comme le pire parce que le plus éloigné de la réalité. Le sophiste participe à la vie civique avec le commerce de son savoir. Le caractère apollinien de Socrate, sa vantardise philosophique, le désigne d'emblée comme une figure comique moins sympathique encore qu'un Thalès tombant dans un puis à force de contempler les étoiles. Autrement dit, dans le cadre dionysiaque du comique, Socrate paraît ridicule et son détachement des choses temporelles vain. Par contre, Aristophane représente dans ses pièces, même si le texte est fabuleux, la vie courante. La présence sur la scène politique exige une immersion active dans le monde actuel, c'est-à-dire un dialogue parfois moqueur avec les figures contemporaines.
Aristophane était un poète engagé. Il participa à sa façon aux débats houleux de son époque. Son Socrate doit ressembler à l'homme tel qu'il apparut aux athéniens, c'est-à-dire une figure excentrique. Aristophane reproche implicitement à Socrate son manque d'engagement. Platon loue par contre l'implication indirecte et originale de son maître. Le Socrate de platon est une figure littéraire dont la volonté commande aux actes. La volonté du Socrate de Platon est pour ainsi dire davantage rationnelle que passionnelle. Cependant, Platon a bien veillé à atténuer la vanité de son maître. Il attribue à Socrate, dans le Théétète, le rôle de sage-femme et non de devin. La métaphore de la sage-femme est destinée à distinguer Socrate des sophistes. Car lui n'est pas un marchand d'artifices rhétoriques. C'est un sage et un fidèle serviteur de la vérité. La façon dont Platon réunit à cette occasion la sainteté et l'humilité est admirable. Elle protège Socrate du ridicule en faisant de sa naïveté son mérite. A l'inverse des sophistes, Socrate n'ignore pas son ignorance. Enfin, quant à Socrate lui-même, nul doute qu'Aristophane dut lui paraître tel que Platon le montra : un poète comique davantage sophiste que philosophe.
Aristophane doute, pour sa part, du mérite de Socrate. Il défend la pratique contre la théorie. Sa défiance à l'égard du philosophe autoproclamé est toute philosophique. Certes, comme le précise B. Didier, le comique des pièces d'Aristophane procède d'un rire peu littéraire, celui des bacchanales, celui des bouffonneries et des farces érotiques (Dictionnaire universel des littératures). Mais ce rire populaire atteint aux préoccupations sociales et politiques temporelles. La remarque de Tertullien rapportée par Pascal définit assez justement le point de vue qui dut être celui d'Aristophane et celui de nombreux comiques engagés après lui : "Il y a beaucoup de choses qui méritent d'être moquées (…) de peur de leur donner trop de poids en les combattant sérieusement" (Provinciales, XI). L'engagement comique d'Aristophane suppose une attaque légère et poétique de ses contemporains contre laquelle aucun argument ne peut rien.
Les conséquences mondaines du comique d'Aristophane sont cependant aussi néfastes que bénéfiques et en somme difficilement contrôlables. Car s'il caricature la vanité des hommes et dénonce par ce biais la cause de la guerre, il contribue également à faire accuser et à condamner Socrate à boire la ciguë. Pour Aristophane, la justice ne peut qu'être liée à la pratique, car ce sont les actions avec leurs conséquences qui sont justes ou injustes. Le pragmatisme et le perspectivisme d'Aristophane visent à dénoncer l'idolâtrie des idées. La critique ne porte plus, comme chez Platon, sur l'aspect démagogique de l'action politique, mais au contraire sur la foi en l'existence d'un arrière-monde des idées surnommé "coucouville-les-nuées". Léo Strauss a proposé une lecture assez nietzschéenne d'Aristophane (Socrate et Aristophane). La poésie d'Aristophane constitue un moyen politique de contrer le dogmatisme et d'inviter à la prudence ou au scepticisme. A sa façon, Aristophane propose une alternative à l'ironie socratique. Celle-ci, présentée comme le moyen de l'élévation dialectique de la pensée discursive vers l'essence, ne mène, aux yeux d'Aristophane et sous la lentille de Léo Strauss, qu'au néant d'un arrière monde mythique. Au contraire, Aristophane, consentant à la polémique mondaine, valorise la portée pragmatique du comique.

L'action engage l'individu comme être libre. Elle est locale et singulière. A chaque problème particulier correspond une solution particulière. La justice suppose la liberté davantage qu'elle ne s'y oppose. Il n'y a pas de justice a priori, de règle adaptée à toutes les circonstances. La sincérité, par exemple, est une vertu parfois néfaste. Il arrive que le mensonge, sans devenir pour autant vertueux, soit préférable à la sincérité. Dire systématiquement la vérité au cœur d'un conflit revient parfois à le favoriser. Il est évident que l'homme qui se cache d'un criminel ne doit pas être trahi et livré à son bourreau.
La justice s'établit en conséquence d'initiatives et d'actes. Ses décrets sont destinés à être appliqués. Les lois ont l'action particulière pour origine et finalité. Aristophane se moque d'une justice fondée sur l'inaction et critique la contemplation socratique. La justice ne peut être établie en marge de l'action et encore moins contre elle. Aristophane est démocrate et anti-élitiste. Son éthique repose sur le débat à chaud, sur la participation de chacun. Il ne croit pas que l'au-delà puisse assumer la totalité de l'homme. Il revient aux hommes de légiférer et non à Dieu d'instituer la vie bonne. Le qualifier rétrospectivement d'athée et de libertin serait à cet égard tentant. Il semble croire, comme eux plus tard, en l'autonomie de l'homme et ne veut faire exception d'aucun de ses attributs. Le rire semble être pour lui le fils de l'étonnement, un gai savoir positif et sans tabou. Aristophane et Platon défendent donc des conceptions de l'homme à peu près antagonistes. Pour le premier, l'homme est souverain ; pour le second, il est sujet. De plus, l'un est démocrate, tandis que l'autre est aristocrate.
Aristophane oppose à la dialectique platonicienne le dialogue démocratique. Il est cependant incapable de fournir un principe de l'action juste en général, ce qui était vraisemblablement le problème de Socrate. Aristophane ne se demande pas ce qu'est l'essence de la justice. Comme les sophistes, il cultive plutôt les équivoques et sème la discorde. Le comique paraît en effet irréfléchi. Il permet le pire comme le meilleur. Comme l'écrit La Bruyère : "Il semble que l'on ne puisse rire que de choses ridicules : l'on voit néanmoins de certains gens qui rient également de choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré et qu'il vous échappe quelque impertinence, ils rient de vous ; si vous êtes sages, et que vous disiez que des choses raisonnables et du ton qu'il faut, ils rient de même" (Caractères). Si le comique peut ridiculiser indifféremment ce qui est ou n'est pas ridicule, il est incapable d'enseigner quoique ce soit.
Le comique avoue implicitement son incompétence à fournir la raison dernière des phénomènes. Le comique n'est pas un bon modèle pour le sage. Platon revendique une solution ultime. Pour l'idéaliste, tout est déductible et cohérent. Platon conserve la foi en une justice divine qui gouvernerait les phénomènes, tandis qu'Aristophane défend avant tout la liberté des hommes. Deux conceptions de l'homme séparent le savant méditatif et le poète engagé. Socrate et Aristophane figurent en fin de compte l'alternative sur le comique opposant la condition transcendante de l'homme à sa condition immanente. La retraite du philosophe réfléchissant aux conséquences d'une action, et surtout à la cause d'une action juste en général, le retranche de l'action même. Son indifférence à l'action contingente le soustrait à l'élan particulier qui initierait cette action. L'action possible est de la sorte élaborée en marge de l'action réelle et de ses conséquences. L'activité philosophique de Socrate ne guide aucune action concrète. Or, le philosophe ne doit pas se satisfaire de définitions générales mais s'intéresser également aux actions réelles. L'activité théorique est donc pragmatiquement aveugle. Elle ne fait qu'élaborer, à partir du concept de cause suprême, celui de toute action possible qui subsumerait une quantité innombrable d'occurrences. Tenir compte au contraire des facteurs contingents, sans lesquels rien ne pourrait être interprété en propre, c'est atteindre l'action réelle. Le philosophe ne doit pas trop s'écarter de l'action individuelle et relative. Néanmoins, le comique spontané et hasardeux lui parut longtemps accessoire. Et le comique volontaire fut également dévalué avec la poésie. La philosophie s'opposa de la sorte à la liberté d'expression.

4. La catharsis.

En pratique, selon les termes de P. Ricoeur, une argumentation en faveur du juste n'est jamais développée purement en marge d'un contexte interprétatif (Le Juste). Les lois sont à la fois éternelles et temporelles. Les principes juridiques établis dans La République s'entendent par rapport à la crise politique athénienne. La position implicite d'Aristophane dégagée par Léo Strauss répond à une double influence politique et philosophique. Il ridiculise les seigneurs et les savants. Le comique d'Aristophane n'est pas dénué de réflexion ; pas plus que Socrate ou l'écriture de Platon ne manquent d'ironie. Le premier n'agit pas sans raison ; pas plus que le second n'agit sans passion.
La compatibilité au niveau pratique de l'argumentation et de l'interprétation s'explique par l'émergence de principes au moment même de la compréhension d'un contexte. Celui-ci engage les faits ainsi que leur abrégé sous forme de considérations générales. C'est en fonction d'un contexte que l'ironie ou que la réflexion interprètent et argumentent. Ils sont des moyens de mieux le comprendre. Toute implication pratique appelle l'interprétation, laquelle cherche à se stabiliser au niveau réflexif dans l'argumentation. L'exemple et la loi sont par conséquent inséparables. L'interprétation concerne l'analyse des finalités particulières et des facteurs de réussite du comique ; tandis que l'argumentation repose sur une approche plus générale du comique entendu comme une modification du sérieux. La diversité de ce qui est comique possède des propriétés communes. Aussi, il n'est pas vain d'analyser le comique plutôt que de l'écarter hâtivement. La théorie vise à comprendre plutôt qu'à interdire. L'argumentation est utile à mieux diriger l'action. Un bon comique est un comique expérimenté mais également conscient des qualités de son art. La pratique enveloppe la théorie. Et la théorie est construite comme abrégé des faits pour diriger la pratique.

L'argumentation nécessite le retrait ; l'interprétation, l'implication. L'argumentation est la forme de la justice. Elle réclame une catharsis différente de celle, plus libre, de l'interprétation. Deux interprétations du terme aristotélicien "catharsis" sont possibles. Les réconcilier revient à ne privilégier ni le corps ni l'esprit afin de rendre compatible la liberté et la justice. Ce qui est envisageable avec le comique.
Aristote et Platon abordent différemment le thème de l'imitation. Platon met en évidence l'influence du modèle sur le spectateur. Il insiste sur les risques de détérioration par rapport au modèle, sur la nécessité de parfaire la copie. L'imitation doit s'écarter le moins possible de l'idée ou la forme parfaite. Les œuvres humaines doivent rester fidèle à la nature. L'art est par essence inférieur à la science. Aristote au contraire valorise l'imitation en tant qu'entreprise de modélisation. L'imitation à des vertus heuristiques et cathartiques. Platon prescrit d'expliquer les choses sur le modèle mathématique. Aristote recommande la compréhension des multiples sens de l'être pour ne pas en effacer le mouvement effectif.
Aristote écrit : "(…)le comique consiste en un défaut ou une laideur qui ne causent ni douleur ni destruction" (Poétique, V). La thèse de la purification des passions par la catharsis développée à propos de la tragédie rend-elle bien compte de la nature dialectique du comique ? La thèse de la catharsis traduit le passage du temporel à l'éternel qui a lieu lorsque le contenu concret est écarté pour la forme poétique de la fiction. Cette élévation distrayante de l'esprit soulage. La disposition à la catharsis se retrouve dans la vie comme dans l'art. Les peines légères sont réduites par des artifices ludiques. Comme le formule G. M. Guyau, "toute résistance facilement vaincue cause le plaisir d'un déploiement de puissance" (L'Art au point de vue sociologique). Seulement, le comique n'atteint pas la pure joie. Il reste sensuel et tragique, c'est-à-dire immanent. L'activité comique consiste en un jeu libérant la forme du contenu, lequel n'est pas tant annulé que momentanément neutralisé et implicitement persistant.
L'article de D. Deleule sur la catharsis repose sur l'ambiguïté des traductions de ce terme. "A l'origine de la catharsis-purification, il y aurait toujours la crainte de la mort (…) ; la catharsis est alors renonciatrice, elle est mort du désir, affirmation du moi sur le mode apollinien. La catharsis-purgation serait quant à elle une façon de communiquer dans l'exaltation comme l'enseignent les rites bachiques de la Grèce archaïque : elle est libératrice du désir, affirmation des puissances de la vie et de l'ego sur le mode dionysiaque" (Encyclopédia universalis, "La contemplation esthétique").
"Le rire, écrit Joubert un millénaire après Aristote, naît de la contrariété entre deux affections, tenant le milieu entre joie et tristesse"(Traité du ris). La joie est probablement celle du plaisir du à la forme comique. La tristesse viendrait de la gravité implicite de son contenu. Le comique suscite le détachement en même temps que l'implication. Le détachement a lieu en vertu de l'attention portée à la forme. L'implication se manifeste par le ridicule, la trivialité, l'échec patent. Le comique est d'ailleurs supérieur au ridicule. Le rire associé au ridicule est aveugle ; celui associé au comique est clairvoyant, il est joyeux et pas uniquement exaltant. Le comique invente des formes plaisantes et réconfortantes alors que, sans son secours, le ridicule reste désagréable et blessant.
Le comique n'est envisageable qu'à condition que l'attention soit portée au monde temporel et immanent. C'est à peu près la position Spinoza : "Le rire est une pure joie, c'est-à-dire une augmentation de la perfection" (Ethique, VI, 43). La joie est selon lui une amélioration à la fois de la puissance et de la sagesse. C'est une élévation psychophysique et non pas, comme pour Descartes, uniquement l'effet de la considération du Bien (Les Passions de l'âme). Pour ce dernier en effet, le comique étant une joie médiocre mêlée d'admiration et de haine, chacune de ces passions trouble la raison.
La joie, en tant que passion rationnelle, témoigne du statut équivoque du plaisir humain. "Le mot joie, lit-on chez Thomas, ne s'emploie que pour des plaisirs consécutifs à la raison. Aussi n'attribuons nous pas aux bêtes la joie mais seulement le plaisir" (Somme théologique, 31, 4). Or, la joie, faut-il ajouter, si humaine soit elle, n'est pas vide de plaisir. La réflexion peut être menée avec enthousiasme. Une prière peut être sonore et agitée. Si la catharsis élevait l'âme et écartait seulement la douleur, elle serait alors moins plaisir qu'absence de déplaisir et joie contemplative. En revanche si, comme pour Spinoza, le plaisir et la joie sont mêlés, raison et passion sont compatibles. Dans ce cas le comique n'est pas seulement, comme l'affirme Joubert, un mélange de joie et de tristesse, mais aussi un composé de joie et de plaisir.
Le comique n'est pas exclusivement temporel. Il naît du mélange du temporel et de l'éternel. L'homme est à la fois singulier et universel, terrestre et céleste. Dans le comique, pourrait-on dire avec Kiekegaard, "L'exception pense le général en même temps qu'elle se pense elle-même pour s'examiner à fond"(Post-sciptum…). Le comique n'est donc pas exclusivement sensible ou intelligible. L'immanence de l'homme au monde n'est pas celle de l'animal. A la fois ange et bête, l'homme est suspendu à l'éternel et au temporel en même temps. Par conséquent, l'analyse du comique ne peut faire l'économie d'aucune des deux acceptions du terme "catharsis".


5. La liberté.

Le Talmud, né de l'amour des hommes pour la création dans son actualité et pour la Loi dans son existence, s'accommode des univers oniriques et comiques. Il cherche l'équilibre entre justice et liberté. Les discussions talmudiques sont pour cela réputées paradoxales et tout remettre en question. Les talmudistes ne manquent ni d'humour ni d'ironie. Tout ce qui émane de la puissance divine, le noble comme le trivial, mérite d'être considéré. Et la licence logique des talmudistes confirme cette thèse. La bonté de Dieu s'est manifestée lorsqu'il a donné la Loi aux hommes. A l'homme revient la liberté d'appliquer la Loi au mieux dans le monde. Le Talmud témoigne de cette tension, avec le travail de l'interprétation incessante de la Loi, entre l'éternité de la Loi mosaïque et le foisonnement des contradictions temporelles. "Les Maîtres du Talmud, explique M. A. Ouaknin, développent une philosophie du sujet, où la personnalité de chaque homme est le centre de la réflexion. Chaque homme doit essayer de faire émerger ce qu'il y a d'unique en lui, ce en quoi il est le possesseur d'une question, la sienne" (Le Livre brûlé). Les talmudiste ne sont pas pour autant des sophistes pour qui l'homme serait, comme pour Protagoras, la mesure de toutes choses. Ils tentent seulement de conserver les reliefs individuels de la création. Il y a chez eux toute la dynamique poétique par laquelle les hommes s'efforcent d'être justes. Les hommes n'étant pas Dieu, leur liberté est difficile à concilier avec la justice. Les écrits talmudiques expriment ce rapport de l'homme au transcendant. Ils insistent sur la puissance de Dieu et le rôle du fidèle interprète de la loi. La perfection de la justice reste directrice et inaccessible. L'homme n'est pas davantage maître du noble et du trivial que du juste et de l'injuste. Il est résolument plongé dans l'actualité du monde. Il accueil de Dieu autant le sérieux et le comique que le réel et le fictif. Le talmudiste entretient donc une relation exemplaire avec la loi. Il est motivé par son respect. Il conserve en même temps une grande liberté d'expression. Respecter la loi ne consiste pas tant à adhérer à une opinion unique qu'à rassembler des avis différents.
Que la liberté puisse, en se conservant, atteindre la justice peut sembler paradoxal. Ca ne l'est que si la justice est conçue sur le modèle d'une nécessité mécanique à laquelle s'opposerait la liberté comme contingence. Or, il est possible que la justice et la liberté se complètent sans se nuire. Justice et liberté se rejoignent lorsqu'un modèle de justice trouve à s'appliquer. Ceci n'a lieu seulement que si la loi prévue est applicable. Les modèles traduisent la logique du réel et permettent de prédire les phénomènes probables dans la mesure où ils restent conditionnels et malléables. La liberté ne peut être considérée comme absolument indéterminée ni catégoriquement anarchique. L'individu est libre, non parce qu'il agit sans contrainte, mais parce qu'il n'obéit pas inconditionnellement aux lois. Celles-ci sont tout simplement destinée à fixer les conditions nécessaire à un nombre indéfini de faits, comme par exemple la gravitation pour le mouvement des corps. Mais l'individu peut être à la fois libre et respectueux de la loi, tout comme le philosophe peut aimer la sagesse sans vouloir la posséder.
Le tragique est l'expression de la finitude humaine. Le comique, pour sa part, est libérateur. Il n'est ni sérieux ni tragique. Il permet à l'homme d'agir même si son action apparaît vaine ou gratuite. Comique et tragique sont contingents et particuliers. Le tragique exprime l'action des choses ; le comique, l'activité de l'homme en tant qu'il s'émancipe de la fatalité. Le sérieux réclame l'émancipation ascétique du désordre et le dévouement envers l'ordre des choses. Le comique est lui détaché et de l'ordre et de l'entropie. Il est libre d'aller de l'un à l'autre. Plus que le savant, le comique jouit de cette liberté. Il est, en résumé, entre le sérieux et le tragique, entre l'ordre et l'entropie. Si grande soit elle, sa liberté n'est cependant pas absolue. Car le comique n'est pas un insensé, il reste intelligible.
Avec le comique, la norme et l'exception se croisent. Le sujet fait l'expérience du temporel et de l'éternel à travers sa confrontation obéissante ou transgressive au général. Le comique connaît la norme qu'il enfreint et jouit de la transgresser. Les lois auxquelles se réfère la liberté la renforcent, de même que le comique apparaît en référence aux règles qu'il viole. La liberté suppose la conscience de quitter l'aliénation. L'effet de cette transgression notamment sur le plan sémantique, selon J. Bouveresse, est remarquable dans la pratique philosophique autant que dans celle du comique. "La proposition philosophique et le witz grammatical ont tous les deux un rapport direct avec la question des limites du sens et semblent s'opposer l'un à l'autre un peu comme le plaisir du non-sens à ce qu'on pourrait appeler par contraste la douleur, l'impuissance et la frustration du non-sens" (Dire et ne rien dire). Le philosophe et le comique sont tout deux conscients des limites de leur entendement, mais ils le vivent différemment : le premier en pâtit tandis que le second en joue. Le philosophe n'est satisfait qu'une fois atteint un sens qui obéit à des règles convenues. L'exception provoque chez lui la frustration du non-sens. Mais le goût de l'ordre ne doit pas épuiser celui de l'énigme. Avide de nouveauté et de surprise, le comique est pour sa part déçu par l'évidence de ce qui apparaît trop immédiatement significatif. Il aime s'attarder aux énigmes. Bien qu'il ne fasse parfois que résoudre superficiellement des questions mal posées, cette opération le réconcilie avec l'exception. Le comique associe ainsi de manière ludique et sensée justice et liberté. L'absence de sens serait impropre à témoigner sa liberté. Il lui faut seulement reconquérir sa liberté contre la gravité. Le comique simule plus souvent l'ordre qu'il ne le dévoile et lui préfère manifestement l'énigme. Mais il n'est pas pour autant l'ennemi de l'ordre puisque c'est par rapport et grâce à lui que l'énigme apparaît. Celle-ci est simplement privation de l'ordre désiré par l'esprit.
Le comique réussit là où il est valorisé par le sens commun. Une fois tolérée, la liberté acquiert d'autant plus de dignité qu'elle est justifiée. Une norme qui ne serait pas directrice pour la liberté et n'en serait que la négation serait moins juste que tyrannique. La philosophie classique loue la théorie au dépend de la pratique. L'expérience esthétique se voit attribuer un rôle perturbateur et trivial. La philosophie moderne parvient à réhabiliter les phénomènes et à valoriser l'activité interprétative. La transgression de la norme apparaît alors comme un moyen d'affirmer sa liberté. En somme, la licence poétique et la liberté d'expression réclament cette transgression. L'amoureux de la sagesse possède lui aussi cette exigence. Il oppose la docte ignorance à l'ignorance savante. Il doit défendre cette liberté non pas en s'opposant à la raison ou à la science mais en les relativisant.

II. PSYCHOLOGIE


Le comique fut déconsidéré en vertu de son caractère contingent. La tragédie de la science consiste à ne pas pouvoir réduire la contingence. Il faut, pour réhabiliter le comique, en considérer la nécessité. Les comiques supportent également difficilement que leur art, tout en contingence, s'échoue ainsi dans des théories rigides. Cependant, considérer la nécessité du comique ne signifie pas fournir une méthode préalable mais dégager le caractère commun de ce qui est comique.


1. La structure.

Comment déceler la nécessité derrière la contingence ? La science aspire à dresser le patron du plus grand nombre possible de phénomènes. Elle cherche les lois communes à une pluralité d'expériences. La science est d'abord le mouvement spontané par lequel la pensée se dégage du sensible. Il n'y a de sensation qu'en tant qu'on y pense et il n'y a de pensée qu'en tant qu'il y a eu des sensations : tel pourrait être l'axiome de la psychologie. La conscience consiste à accorder spontanément du sens à l'expérience.
Conscience et sensation sont distincts. Les sensations sont chronologiquement premières et contingentes. Et les pensées sont logiquement parallèles aux sensations. Il n'y a rien dans l'esprit qui n'est d'abord été dans les sensations. Tel était la thèse d'Aristote contre la multiplication platonicienne des idées abstraites. Les sensations sont premières et les idées dérivées. Une fois acquises, les idées précèdent et peuvent s'appliquer à de nouvelles impressions. Les idées sont acquises et consistent en des épures du sensible. Les phénomènes sensibles singuliers sont connaissables par les idées. L'esprit est caractérisé par sa disposition à ordonner les faits. Chaque événement acquiert une signification en fonction des autres faits auxquels l'esprit le rapporte. Les phénomènes constituent pour l'esprit des indices. Il dégage d'eux la trame objective du monde. Comment est-ce possible?
Une part naturelle de l'esprit, structurée par essence, a été découverte. Les idées sont acquises mais la structure du psychisme est innée. La psychologie s'efforce de démontrer que d'une certaine façon l'esprit procède de la même manière en toutes circonstances. Or, l'esprit est avant tout l'instrument de la connaissance. Le maniement de l'instrument est associé à son objectif. Il est donc à peu près aussi difficile de retrouver l'instrument à partir de son produit que de reconstituer avec l'analyse d'un édifice une pratique architecturale tombée dans l'oubli. Et s'il est indubitable que les plans et les pioches furent nécessaire, ils ne reste parfois que de maigres indices de leur forme.
Le psychisme est structuré, conformément à la nature rationnelle du sujet, sans pour autant que la structure en question soit donnée comme telle à la conscience. Les inconscients théoriques sont structurés : celui des phénoménologues sert l'ontologie formelle ; celui des psychanalystes, la métapsychologie. La philosophie moderne aurait donc pénétré plus à fond dans le domaine propre à l'esprit pour en dégager la structure naturelle.
Le monde objectif est clairement donné. Mais la constitution de ce donné reste, elle, opaque. Pour autant, ce mécanisme aveugle de la pensée, plus général que les affects contingents, est distinct d'eux. S'il est possible de décrire un objet de l'expérience, il est par contre impossible de décrire rigoureusement la sensation ou le concept indépendamment de l'objet qui en résulte.
Le sujet est originairement aveugle au travail de sa propre pensée. L'observation n'est pas observable ; de même, la vision n'est pas visible. L'organe ne devient objet qu'en ne fonctionnant plus. Il ne devient clairement identifiable qu'une fois extrait du dispositif dans lequel il est naturellement intégré. Le vivant dynamique reste en quelque sorte secret. L'analyse physico-chimique du vivant peut provoquer sa mort. Il faut parfois se contenter d'observer les comportements vitaux indépendamment des processus qui les sous-tendent.
Les anciens définirent la vérité en méditant sur l'erreur ; les modernes comprirent l'esprit en s'attardant sur ses dysfonctionnements. Pour les anciens, ce qui était inconscient était contingent et négatif. Les modernes sauront réfléchir sur l'inconscient pour en dégager la logique. Ils aborderont alors le comique à partir d'éléments psychologiques et psychopathologiques. Le dysfonctionnement d'un organe révèle sa complexité. Observer les dérèglements de l'esprit sans les subir permet d'augmenter sa compréhension.
Les modernes ont contribué à réhabiliter l'individualité singulière jusqu'alors dénigrée pour son attachement au sensible. Au lieu de constituer pour la science la part négative de l'homme, la singularité est devenue la source de la créativité. La liberté individuelle est décrite en terme de transformation, modification des déterminations données par une cause librement déterminée dans l'acte créateur. Au contraire, l'adhérence aux déterminations données est signe d'une adhésion aveugle de l'individu à la totalité dont il est partie. Le sujet est en réalité une synthèse d'activité et de passivité, d'émancipation et d'aliénation, parce que l'autonomie humaine n'est pas détachée du monde et des autres. En réfléchissant sur le sens des attributs comiques, il faut donc considérer la réalisation de l'individu selon les différents moments de la libération de son individualité. Cette individualité est reconnue comme telle grâce à ses actes mais surtout au sens qu'ils prennent. L'action est compréhensible une fois rapportée à d'autres dont les implications sont déjà connues.

D'une part, l'environnement et la disposition des individus fournissent l'explication de leurs gestes, de leur comportement normal ou inédit. D'autre part, les actions involontairement commises peuvent être rapportées à des événements antérieurs. La compréhension du comportement individuel requiert la connaissance d'éléments objectifs extérieurs au sujet. L'enchevêtrement des événements objectifs et des dispositions subjectives détermine la structure de la personnalité dans le temps. Comprendre une personne, c'est donc déterminer son caractère propre en fonction d'un contexte général. Il faut connaître son passé, ses intentions, sa nature etc…
Soumis à la contingence, chacun fait l'expérience de l'absurde. Aussi réglé et régulier soit-il, le quotidien est riche d'une multitude d'accidents. Y réagir consiste à transposer cette expérience en termes objectifs partagés. L'expérience s'en trouve généralement réduite à ce qu'il y a de plus ordinaire. Par contre, le comique permet de communiquer quelque chose de subjectif qui déborde l'expérience commune. Le problème consiste à dégager la nature du rapport établi ou décelé entre les manifestations du corps subjectif et des conceptions matérielles ou morales, entre l'inédit et l'habituel. Il faudrait pour cela pouvoir décrire précisément la régularité et la légalité du rapport entre les impressions et le jugement. Une règle de correspondance entre les deux devrait pouvoir être découverte. L'expression d'une personne est chargée d'un vécu qui échappe à son interlocuteur. Ce vécu est communicable car il peut être comparé à celui d'un autre grâce aux symboles partagés. Les symboles assurent, non l'identité des expériences, mais leur équivalence.
La possibilité est offerte d'exprimer en termes objectifs quelque chose de l'expérience singulière. Ce monde en question est d'autant plus familier qu'il est d'une certaine façon immédiatement intelligible. Le phénomène comique ne peut être abordé autrement qu'à travers le sens que l'expérience comique à pour chacun. Bien que subjectif, le phénomène comique n'est qu'objectivement descriptible. La même blague racontée de nombreuses fois suscite des réactions chaque fois différentes chez le narrateur et l'auditeur. Mais elle reste identifiable comme blague indépendamment de ce qu'elle provoque ponctuellement.
Il n'y a pas d'expression comique qui ne soit l'effet d'un système latent susceptible d'en éclairer le sens. Sur cette structure repose l'explication sérieuse du comique. L'approche doit tenir compte des données positives et pragmatiques. Le contexte et l'histoire de l'agent aident à comprendre son attitude. Ils doivent permettre d'éclairer le problème de la spontanéité propre à un individu singulier. Les données objectives servent en ce sens à exprimer la singularité. Pour cela, ces données doivent pouvoir s'inscrire dans une structure. L'agent et son environnement sont rationnellement liés. Cette structure doit entre autre permettre de dégager le sens de ce qui n'est pas conscient pour un agent. Pour un tiers sérieux, l'agent comique obéit à des règles qui lui échappent. Dès lors que quelqu'un rit de quelque chose (Bergson) ou fait quelque chose de drôle (Freud), cela suppose de toute façon un processus présidant au rire. L'analyse de cet acte spontané permet de dégager, en même temps que sa structure, le sens latent et véritable du comique. Le comique est un phénomène précis quelle que soit la variété de ses aspects. Mais c'est une chose de comprendre le comique en général et c'est une autre de saisir un phénomène comique particulier. Il est possible de dégager la forme générale du comique et il est nécessaire que son contenu soit toujours compréhensible par un tiers.
Il n'est bien sûr pas utile de saisir le processus d'élaboration du comique pour commencer à rire. Pour dissiper toute équivoque, il est incontestable qu'aucune étude préalable du comique n'est requise pour y être sensible. Faits et recherche sont évidemment distincts et indépendants sans cesser d'appartenir à la même réalité. La recherche est impossible sans les faits sur lesquels elle porte. Le problème est de comprendre ce qui fait rire en amont du fait même de rire. Le problème du comique déborde largement celui du rire. Le rire reste une manifestation spontanée possible du comique. Il n'a de sens qu'en fonction du comique, du risible, de ce qui fait rire. Le rire suppose la compréhension du comique et non son explication qui revient à décrire comment il peut être compris par n'importe qui. En outre, l'explication du comique est différente de celle du rire qui n'accompagne pas le comique en toutes circonstances.
Le rire dépend du comique qui est communicable. L'interprétation du mot d'esprit nécessite, pour atteindre son but, la prise en compte de critères sémantiques sous-jacents. L'analyse du comique déborde donc le cadre du rieur lui-même. Des éléments communs, objectifs, subjectifs et antérieurs à l'événement comique, permettent d'en dégager le sens. Le comique est en quelque sorte une cause possible du rire. Il peut avoir pour autre effet de scandaliser ou d'apprendre. Et le comique a lui-même de multiples raisons qui en offre les explications sérieuses. L'étude du comique porte donc sur les conditions sémantiques de ce qui est comique. L'étude du rire réclamerait une analyse phénoménologique ou physiologique qui, bien que différente, pourrait être complémentaire.

La méthode générale de la science consiste à chercher le principe derrière l'apparence ou bien la cause derrière l'effet. Cette démarche, dans les sciences de la nature, est étayée par la vérification expérimentale. Seulement, lorsqu'il s'agit d'enquêter à propos de l'homme et du sens de l'expérience pour lui, il n'est plus toujours possible de bénéficier de cet appui. En quoi l'impossibilité de vérifier empiriquement des hypothèses entraîne-t-elle une inflation sémantique ? Parce qu'en l'absence d'une telle vérification les hypothèses ne sont pas réfutées mais confirmées. Seul un principe d'économie évite la prolifération du sens.
La culture opère la transmutation de la matière en traces symboliques composables. La découverte des lois dépend de cet appareillage symbolique. Peu à peu, l'avènement d'un univers mental éloigne des objets des sens. L'objet mental oubli l'expérience des qualités. Les univers fictifs se déploient dans la pratique symbolique commune. Puis, la réalisation des intentions corrompt les faits donnés en vue de bâtir l'occurrence du modèle qui a été fixé. L'humanité survit à la mort en opposant la culture à la corruption. C'est ainsi qu'est repoussée la limite de sa finitude, en créant le complément imaginaire et désincarné de l'expérience immédiate et consistante du monde. Certaines théories sont comme des cathédrales, chargées d'ornements exprimant l'humanité plutôt que la nature. Connaître les choses telles qu'elles sont suppose que les choses telles qu'elles se donnent soient modifiées. Cette manœuvre permet d'écarter bien des désagréments. Connaître, c'est déjà moins pâtir ; imaginer, moins subir.
Le dualisme épistémologique consiste à séparer la méthode explicative et nomothétique des sciences naturelles et celle compréhensive et idiographique des sciences humaines. La première, bénéficiant de la vérification expérimentale, fournit des lois. La seconde consiste à élaborer des hypothèses sur les motifs de l'action humaine. Les lois de la physique expliquent de façon univoque la chute des corps, la gravitation des astres. En revanche aucune loi psychologique ne saurait prévoir infailliblement les manifestations de la colère, de la joie, de la jalousie ni trouver une régularité aux symptômes de la vie intentionnelle. Les raisons de l'action pratique sont cohérentes mais polysémiques. Parallèlement, l'activité physique indépendante des motifs conscients donne l'occasion de vérifier les interprétations et de réduire leur équivocité. Les hypothèses psychologiques, ne pouvant être infirmées, ne peuvent qu'être confirmées. Lourdes d'idéologies, ces hypothèses sont néanmoins indispensables pour comprendre le sens des actions. C'est le propre des théories morales de n'avoir aucun moyen d'endiguer la discussion. L'interprétation des actions humaines reste hautement plurivoque. La supériorité d'une théorie sur une autre relèvera alors de sa capacité à réduire cette plurivocité pour expliciter le plus grand nombre de cas. Le phénomène général de l'activité libre n'est qu'approximativement connaissable. L'homme est connaissable parce qu'il est déterminé. Mais ne connaître que cette détermination revient à ignorer sa liberté. Celle-ci est considérée comme indéterminée. La liberté ne serait-elle que la négation de la réalité ? Bien qu'elle apparaisse manquer de sens, elle existe en proposant un excès de sens.
Une théorie strictement physicaliste du comique ne saurait en restituer le sens. Les lois de la physique, en dépit de leur rigueur, sont sémantiquement neutres. Seules les hypothèses concernant les intentions sont significatives. Celles-ci restent contingentes parce que le rapport entre les moyens et les fins est vague et inconsciemment déterminé. Les lois de la nature, quant à elles, sont neutres et ne signifient rien moralement. Déterminer les causes physiologiques du rire ne suffit pas à comprendre ce qui le motive. Le sens requiert la liberté et reste plurivoque.
La conscience est naturellement portée à qualifier l'affect ainsi qu'à en déterminer l'objet et le sens. A la dynamique de l'affect succède sa compréhension arrêtée. Il est important de ne pas oublier, en passant de l'un à l'autre, que l'affect est initialement particulier à chacun avant de représenter un quelconque agrément ou une certaine peine. Seulement, cette diversité des affects individuels n'est clairement intelligible qu'une fois ramenée à une chose uniforme et stable, un concept servant de critère de reconnaissance et grâce auquel la découverte émerge de la confusion des sens dans laquelle serait plongé un corps sans esprit.


2. L'esprit.

Avec le concept d'inconscient, il s'agit de penser ce qui n'est proprement ni détermination physique ni intention délibérée. Une théorie de l'inconscient ne peut prendre la forme d'un discours définitif réduisant les phénomènes interprétés à des explications figées. Elle produit une structure permettant de comprendre des schèmes comportementaux. Il faut se résoudre à ce que la théorie ne puisse servir seulement qu'à diriger l'interprétation du phénomène comique sans en établir la loi générale. Les théories de l'inconscient usent de modèles déterministes pour interpréter l'individualité anomale de la personne. La notion d'inconscient présente l'intérêt de valoriser la personne singulière. Celle-ci s'affirme comme telle en exploitant créativement son caractère personnel. Ce travail consiste à rendre intelligible ce qui est obscur, à savoir les déterminations inconscientes qui l'habitent. L'exposition du point de vue individuel repose sur un certain travail d'objectivation. Dans l'acte créateur la conscience propre se réalise dans sa cohérence. Si comprendre le singulier, c'est le ramener au général, alors il ne peut être connu absolument. En postulant la motivation du désir d'affirmer sa liberté propre en terme d'exception, de présenter la forme d'une identité extérieure au tout dont elle est partie, l'œuvre d'art prend le caractère de la sublimation, du passage de l'inconscient au conscient. Le sujet comique se réalise objectivement. L'analyse du phénomène général de la liberté d'expression comique va au contraire de l'objet au sujet, de l'œuvre à l'artiste, de l'acte à l'agent. La psychanalyse postule l'autodétermination du sujet à travers ses actes pour pouvoir accorder un sens à ce qui semble ne pas en avoir.
La théorie freudienne explique l'actuel par le passé. L'étrangeté du mot d'esprit provient d'une sorte d'omission et d'oubli. Dés lors qu'un énoncé revêt un caractère surprenant, la signification désagréable d'une pensée est supposée être passée sous silence. Seulement, cette idée refoulée en vertu du désagrément que causerait son énonciation parvient à s'exprimer de façon partielle et suggestive. Ce passage à l'acte verbal tronqué présente l'intérêt d'épargner au psychisme la dépense qu'aurait nécessité le refoulement intégral d'une idée embarrassante. Le comique serait donc du sérieux tronqué. Habituellement, une situation appelle un souvenir ou un sens courant. Si cette évocation provoque un désagrément, la fuite de ce désagrément entraîne la bizarrerie comique. L'effort du refoulement est préférable à la peine du traumatisme. Le sens complet d'un acte comique comprend l'événement passé refoulé.
Toutefois, la disparition du traumatisme, avec la levée du refoulement, reste l'objectif épistémique et thérapeutique. Freud limite la portée du comique à l'une de ses fonctions. L'esthétique freudienne est gouvernée par l'enjeu psychologique. Le comique est dès lors moins motivé par la recherche du plaisir que par la fuite du déplaisir. En somme, un énoncé devient drôle dès lors qu'il ne traduit plus que partiellement une idée désagréable. L'énoncé est au contraire sérieux lorsque l'idée qu'il exprime n'est pas du tout refoulée. Le refoulement est nécessaire à l'énonciation. Il est la condition sine qua non du langage émancipé des affects. Mais lorsque le refoulement est partiel, le dire est mutilé et contient un non-dit lié à l'affect.
Le comique est annulé par son commentaire. Mais une conversion de la manière laisse intacte la matière de l'expression. Le sens d'un énoncé drôle dépend ainsi du rapport de cet énoncé à la forme entière d'un énoncé sérieux. La tendance à l'épargne qui domine la technique de l'esprit, selon Freud, contribue à la genèse de notre plaisir. L'anomalie comique est motivée par la fuite du désagrément qu'entraînerait l'énonciation normale. Cette stratégie de l'évitement épargne au sujet une conscience trop tragique de son existence. Le tragique de la vie consiste aussi bien à en pâtir qu'à s'efforcer de ne pas en pâtir. La légèreté apparaît alors comme un moyen de ne pas basculer d'un côté ou de l'autre dans la tragédie. Le comique suspend les passions sans peine et sans effort. Comme le remarquait G. Bataille dans son article "Attraction et répulsion", "c'est toujours une détresse, c'est toujours quelque chose de déprimant qui provoque le rire évolué. Tout au moins est-il nécessaire qu'une grande différence de tension soit introduite entre le rieur et son objet. La seule condition générale requise est que la détresse soit assez faible ou assez éloignée pour ne pas inhiber un mouvement de joie". Le comique répond à une stratégie de l'évitement. Il se substitue fréquemment à la peine, sans cesser pour autant d'être touchant. Le rieur est joyeux et sa joie est augmentée par le contraste entre le tragique ou le sérieux et le comique.

Plus généralement le phénomène comique acquière tout son sens lorsque sont décrites les dispositions fonctionnelles de l'esprit. La valeur de l'expérience en général dépend de la nature propre de la pensée. En réfléchissant sur la façon dont les événements se donnent à chacun, le monde devient davantage intelligible. Le sens du comique est donné avec l'attitude du sujet.
C'est, pour Bergson, en vertu même du caractère mécanique des productions de l'intellect que l'homme est susceptible de trouver la vie comique. Bergson définit le comique ainsi : "du mécanique sur du vivant". La vie est ontologiquement singulière. C'est l'esprit qui rapproche, souligne les ressemblances, au point de réduire l'être à des entités universelles, tout comme les mots rassemblent sous une même étiquette de phénomènes hétéronomes. Cette disposition oppose l'artifice au déroulement naturel des choses, au point parfois de nier la souplesse de la vie pour une certaine rigidité. C'est ainsi que le caractère mécanique de certaines manies apparaît comique. Le mot comique dénature la chose et l'usage. L'esprit, en réduisant l'aspect dynamique et contingent de l'existence et en grossissant les traits systématiques, produit le comique. Le comique est rationnel et réfléchi. Il est conscient de l'écart entre la réalité et son propos.
E. Aubouin renverse cette conception. Il tourne en dérision la thèse de Bergson, "du mécanique sur du vivant", de la façon suivante : "Qui est ridicule, le soldat qui marche au pas, le danseur qui suit le rythme de la musique et les évolutions des autres danseurs, les musiciens qui jouent en mesure (…)?" (Technique et psychologie du comique). La position d'Aubouin pourrait se résumer ainsi : "du vivant sur du mécanique", pour souligner l'élément de surprise apporté par le comique. Plier la chose au mot apparaît comique à Bergson. Mais c'est l'imperfection de cette opération qui est comique. Le vivant reste unique et singulier. Le mécanique est formel. L'un et l'autre ne sont pas en eux-mêmes comiques. Ils le deviennent quand apparaît l'impossibilité de les fondre ensemble. En réalité, ce qui peut être comique c'est, par exemple, de voir les gestes répétitifs et variés d'un chef d'orchestre à la télévision en ayant coupé le son. L'activité du guide a d'ordinaire pour fin le jeu de l'orchestre. Elle est en elle-même absurde. Les mimes et les dessinateurs n'ont pas manqué de caricaturer son aspect simultanément mécanique et vivant.
Il ne s'agit pas, chez Bergson, d'analyses pied-à-pied de phénomènes isolés comme il y en a souvent chez Freud. Ce dernier garde pour objectif clinique de comprendre les différentes pathologies mentales. L'objectif philosophique de Bergson est plutôt de dégager différentes fonctions générales de l'esprit. Néanmoins, tous deux s'efforcent de fournir une description psychologique féconde. Hors du champ empirique, le domaine psychique concerné reste celui de la spontanéité de l'esprit et non son usage réfléchi. La métapsychologie freudienne est elle aussi une théorie de la spontanéité. Mais tandis que pour Bergson le comique traduit l'aspect mécanique de la pensée, Freud explique le comique comme l'effet indirect de l'affect sur l'intellect à travers la poésie inconsciente de chacun. Le modèle bergsonnien, mécanique et rationnel, sert à décrire le comique comme l'effet de l'intellect ; celui freudien, dynamique et pulsionnel, comme l'effet de l'affect.
Le comique est communément perçu comme une perturbation de l'idée par rapport à l'affect (absent chez Bergson, refoulé chez Freud). Par rapport à l'affect, l'idée est mécanique pour Bergson, économique pour Freud. La production poétique spontanée du comique s'explique par la nature de l'activité spirituelle. Le comique traduit donc un écart spirituel radical (le ridicule chez Bergson) ou partiel (le witz chez Freud) par rapport aux affects. L'affect génère spontanément l'idée. En retour l'expression de l'idée suppose l'abolition de l'affect par sa représentation. Cette abolition, radicale en ce qui concerne le comique chez Bergson, renvoie directement au sens de l'expérience. Selon Freud, une idée comique est une idée qui se rapporte implicitement à un affect.


3. L'imagination.

Une théorie du sujet, avec l'analyse de la production de son imagination, est utile à l'interprétation du comique. Le comique, en tant que poésie, produit une image de la réalité. L'image dépend de la réalité dont elle est l'image et ne saurait provenir de rien. "Pour grande artiste et magicienne que soit l'imagination, elle n'est pas créatrice ; elle doit tirer des sens la matière de ses images"(kant, Anthropologie d'un point de vue pragmatique, I.1, §28). Voici, pour compléter, à peu près la même idée exprimée par Wittgenstein : "Il est évident que si différent que puisse être du monde réel un monde imaginé - il doit encore avoir quelque chose de commun - une forme - avec le monde réel" (Tractatus logico-philosophicus, 2.022).
Quel est le statut de l'objet comique ? Il est davantage que l'esquisse passive des choses perçues. Cet objet résulte de l'opération de l'esprit. Il consiste en une représentation qui diffère du donné brut. L'image comique de la réalité est une représentation chargée d'un sens spécial. Le comique joue avec les règles, il invente à partir de la réalité. L'objet comique est réel avant d'être comique. Il ne devient comique qu'en tant qu'il perd de sa réalité. L'image est différente de la réalité et de ses aspects perceptibles. Si l'image est perçue, alors elle est réelle. Ce n'est pas dans ce cas l'image fonctionnant comme image qui est perçue mais les qualités réelles de celle-ci. L'image ne fonctionne que si la pensée accorde ce qu'elle perçoit de l'image avec ce dont l'image est l'image.
Une théorie de la représentation doit permettre de souligner la production de l'esprit : une certaine poésie de la perception subjective liée à la création artistique. Un acte est subjectif en tant qu'il propose des images qui sont à interpréter. L'œuvre d'art réintroduit la conscience subjective des objets dans le domaine du savoir partagé. L'art récupère du réel plus que n'en évoque l'objet et lui confère un sens autre qu'objectif. Il jette une lumière nouvelle sur l'objet et ajoute à sa conception ordinaire de la complexité. L'art n'éclaircit pas son objet, comme la logique clarifie la pensée, mais donne de la clairvoyance. L'image artistique n'efface pas l'expressivité derrière le concept. En temps normal, l'image reste subordonnée au sensible qu'elle reconstitue. L'image figurée de l'art offre l'avantage de restituer les aspects qu'une image littérale aurait ignorés en généralisant tous les aspects possibles de l'objet. Une image devient métaphorique lorsqu'elle est employée en des circonstances inhabituelles. Ce qui a pour effet de solliciter l'imagination souvent au dépend de l'unité du concept. L'image figurée est construite indépendamment de la réalité. Son sens dépend alors des motifs subjectifs de sa construction.
Le sujet sera toujours capable de distinguer le réel du fictif. Les récits de fiction et les essais sont en quelque sorte des images de la réalité. Comment la fiction s'avoue-t-elle implicitement comme une feinte et comment le sérieux atteste-t-il de sa sincérité ? L'implicite est délivré par signes imperceptibles. Le comique s'insère sur ce point dans le cadre plus général d'une réflexion sur la production textuelle et sur la différence entre la fiction littéraire et l'essai théorique. Soit le récit attire le lecteur dans un univers imaginaire et donne le change en produisant un effet de réel ; soit l'exposé cherche à convaincre de sa vérité. Qu'est-ce qui signale dans un texte la nature de l'engagement de son auteur ? Comment savoir qu'un auteur utilise le langage pour inventer ou qu'il s'en sert pour restituer des faits authentiques ? Est-il toujours possible de bien distinguer le réel du fictif ? Le comique est fictif. Il soulage du réel auquel il se réfère et sur lequel il renseigne quoique indirectement. Pour cette raison la fiction diffère de l'essai. La forme du récit signale que son objectif n'est pas tant de décrire que d'inventer. Si ce signal n'apparaît pas, il ne s'agit plus de fiction mais de faux.

Les psychologues distinguent imagination et mémoire. La mémoire capitalise les impressions. L'imagination, spontanément ou volontairement, schématise ; elle synthétise le divers pour former des entités pensables. L'image est plus nettement séparée de la réalité avec l'étude de la mémoire et de l'imagination. Pour fonctionner, l'image trouve dans la mémoire ce dont elle est l'image.
La séquence objective image-réalité est donc relayée par la séquence subjective imagination-mémoire. L'imagination se distingue des impressions et des pensées sauvées dans la mémoire. L'imagination recycle le contenu de la mémoire et des sens. Plus précisément, elle réorganise la séquence mnésique et unifie le divers des sens. Par rapport à la mémoire, qui peut être qualifiée de passive, l'activité de l'imagination produit l'image de la réalité. En quoi cette activité diffère-t-elle selon que son produit est comique ou sérieux ? La synthèse et l'organisation du comique apparaît moins harmonique que celle opérée par le sérieux. Cette dysharmonie est le produit de l'activité du sujet dans le domaine de la fiction. La mémoire présente le contenu recueilli de l'expérience sur lequel s'exerce l'imagination. Mais cette activité devient ludique lorsqu'elle bouscule l'ordre offert par la mémoire.
La mémoire se trouve enrichie d'images et d'impressions dont le rapport originel est modifié par l'activité de l'imagination. Sans l'activité symbolique imaginaire, il serait impossible de prévoir des faits, d'imaginer des mondes fictifs, de reconstruire l'histoire, etc… L'imagination s'appuie donc sur la mémoire et la renforce. "La mémoire, affirme Condillac, est le commencement d'une imagination qui n'a encore que peut de force ; l'imagination est la mémoire même, parvenue à toute la vivacité dont elle est susceptible" (Traité des sensations, II, 29). L'imagination jalonne automatiquement le déroulement des choses de repères heuristiques et mnémotechniques. Elle permet la maîtrise symbolique et virtuelle du monde. Elle réorganise la mémoire. Sans elle, la mémoire resterait un amas d'impressions et de pensées confuses. Les sillages broussailleux de la mémoire ne seraient pas balisés. Et sans la mémoire, l'imagination n'aurait aucun contenu, elle ne serait qu'une disposition vide ou une faculté chimérique. L'imagination, l'entendement, la raison sont des facultés nécessaires les unes aux autres qui ne sont qu'abstraitement séparées. Elles symbolisent différents aspects généraux de l'activité mentale, certaines de ses tendances fondamentales plutôt que des entités autonomes.
Par rapport au flux et à la durée de la mémoire, l'imagination produit des entités statiques. Sans l'imagination les souvenirs se limiteraient à la résonance voilée d'impressions antérieures. Les échos proustiens sont autant d'interfaces figuratives entre une foule d'empreintes mnésiques. Ils s'ordonnent dans l'imaginaire de l'auteur à mesure que son écriture ressuscite des faits. L'imagination parvient à communiquer la singularité d'une impression.
Le jeu de l'imagination et de la mémoire permet d'abstraire de la durée des images claires et distinctes. L'imagination filtre la masse et le mélange des impressions afin d'en dégager des schèmes opérationnels pour la raison. L'imagination est nécessaire à la fabrique des symboles. Les calligrammes, les hiéroglyphes, les signes iconiques, les alphabets, empruntent leurs formes à l'activité figurative de l'imagination. Les symboles sont indispensables à la formalisation des raisonnements intuitifs pour en redresser les travers. L'imagination est le principe statique de la pensée sans lequel aucun élément simple ne pourrait être dégagé du devenir composé. L'expérience n'est connue que simplifiée par l'imagination qui permet, en plus de connaître, d'inventer.
La réalité ne devient connue que si elle est traitée autant qu'elle agit lorsque l'attention se porte sur tel ou tel de ses aspects. La conscience résulte de l'activité par laquelle un sujet appréhende les choses. Cette activité de l'esprit est facilitée par l'usage. Celui-ci privilégie l'attention à tel ou tel aspect du réel et dispense d'en considérer d'autres. D'après Bergson, "notre représentation de la matière est la mesure de notre action possible sur les corps ; elle résulte de l'élimination de ce qui n'intéresse pas nos besoins et plus généralement nos fonctions" (Matière et mémoire). Sont reconnus comme objets de conscience les phénomènes sensés, ceux qui sont intéressants. Les autres échappent à l'attention jusqu'à ce que l'artiste relègue le savant. L'usage perfectionne l'entendement mais réduit la réalité à sa fonctionnalité. L'inventeur, en science comme en art, s'émancipe partiellement de l'usage. "Le créateur d'une œuvre, écrit G. G. Granger, se voit contraint, pour continuer son travail, d'effectuer des opérations impossibles, c'est-à-dire interdites par les règles antérieurement applicables et appliquées, ou qui heurtent des croyances ou des savoirs qu'il admet par ailleurs. De telle sorte que si l'œuvre se produit, c'est sans que soit compris le succès de sa réalisation" (L'Irrationnel).
L'activité comique est cognitive. Le rire augment la conscience et invente la réponse. Le comique est un mode de conscience. Il a comme affinité avec la philosophie d'exprimer l'étonnement. La philosophie réclame une attitude sérieuse. Mais il ne suffit pas d'être sérieux pour être philosophe. Car il faut savoir également se départir avec légèreté des doctrines. Le philosophe pose parfois des questions paradoxales et déconcertantes. Le comique diffère de la philosophie par ses réponses spécieuses et impertinentes. Mais l'invention d'une justification de la maladresse est ce qui distingue le comique du ridicule. La portée cognitive du comique lui confère une valeur philosophique. Son propos est seulement moins abstrait que le discours philosophique.

L'imagination détache des éléments de la réalité et figure schématiquement leur relation. L'imagination accuse les traits décisifs, rend perceptibles les calculs, retrace la composition d'un tableau et concourt largement à la formation des modèles scientifiques. Ces schèmes peuvent être traités librement et rationnellement dans le sens de l'ordre réel des choses ou dans un ordre virtuel. L'imagination n'adhère pas strictement aux faits ni à la logique. L'image renvoie à ce dont elle est l'image lorsqu'elle est vraie et s'efface ainsi pour son objet. Mais lorsqu'elle est fictive, elle indique un objet qui n'existerait pas comme tel sans elle.
A ce qui est donné ou souvenu, s'ajoutent les relations et les termes élaborés par l'imagination. La fiction requiert l'imagination qui, à partir des éléments qu'elle a abstrait du réel, les réorganise à sa guise. Une logique objective est par conséquent construite conformément au donné, tandis que subjectivement la construction est plus libre. Il est difficile d'atteindre la raison sans imagination, de même que les mathématiques élémentaires peuvent être difficiles à pratiquer sans figures. L'imagination peut cependant être qualifiée de libre par rapport à la raison.
Dans un cas, imagination et mémoire sont déterminés par les faits. L'imagination sert à dégager des ressemblances, des répétitions et permet la stabilité de l'idée. Son rôle est intimement lié à celui de la mémoire. Dans un autre cas, l'imagination s'émancipe de la mémoire et du sensible. Les défaillances de la mémoire et la confusion des sens tendraient même à stimuler l'imagination et à encourager la fiction. Le jeu de l'imagination par rapport à la mémoire permet l'expression de la liberté.
L'imagination est davantage éloignée des impressions que ne l'est la mémoire. La mémoire est avant tout l'empreinte de l'impression et lui reste attachée. L'imagination repose, elle, sur la mémoire et ne dépend plus nécessairement des impressions. Elle ne subit plus le particulier dans son actualité évoquée mais en détache une idée simple et générale. Par elle, le repris de la mémoire, le répété par ressemblance, devient unité conçue. Cette unité de l'image réintègre ensuite la mémoire pour la clarifier et la renforcer contre l'usure. L'imagination est inductive, elle transforme les répétitions et ressemblances en images. La réflexion spontanée réinvestit les produits imaginaires dans l'expérience vécue. L'activité de l'esprit permet de détacher des entités stables du flux des vécus de pensée à travers le temps. La concaténation de différences et de ressemblances perçues forme dans le jugement un ensemble cohérent de notions. L'imagination, abolissant les différences perçues, est à rapprocher de la raison.
L'individu se conduit rationnellement. Il anime la matière dont il relève en y formant des symboles. Cette activité le soustrait au silence et au bruit en introduisant la distinction. L'unité particulière matérielle de l'individu se trouve relayée par une unité symbolique dans la communication avec autrui. L'activité imaginaire renvoie en même temps à elle-même, à son point d'énonciation à la fois public et individuel ainsi qu'à l'esprit qui se donne de façon continue sous de multiples aspects. Elle renvoie au savoir et à la connaissance, à la capacité transformatrice de chacun, à sa perfectibilité. Elle se détache de la nécessité matérielle pour affirmer les principes propres à l'individu qui lui permettent de s'affirmer et qui autorisent la reconnaissance d'une conscience autonome. Grâce à son imagination, l'individu se rend communément intelligible.
La simultanéité de la mémoire et de l'imagination en rend l'analyse difficile. Comment penser l'adéquation effective de la durée et de la stabilité ? Le lien entre l'enchaînement des impressions, leur répétition mentale et la conscience d'une cohérence des faits doit cependant être admis. Les séries sont perçues parce qu'elles apparaissent spontanément composées. Cette unité abstraite de la diversité est proche de l'essence séparée de l'existence. Bien qu'elles ne soient pas proprement des représentations, les essences détachées de l'existence le sont grâce à l'imagination. Elle assure la stabilité des objets malgré leur changement. Même un objet immobile, s'il n'était pas en même temps imaginé, ne serait peut être pas perçu de la même façon à chaque fois.
Sans la réflexivité de l'imagination, les temps et les univers seraient indistincts. L'usage conscient de l'imagination est en somme ce qui donne à la mémoire le critère du passé et de l'avenir ainsi que celui du réel et du fictif. Son produit garantit l'identité des objets remémorés. L'imagination a donc pour fonction d'assurer l'identité des objets dans le temps et, de manière spéculaire, de fournir un critère modal et temporel du jugement. La mémoire ne contiendrait rien d'imaginaire sans l'imagination. Elle se confondrait avec les sensation et mélangerait le passé au présent. Or, même si ce qui est passé s'est réellement produit, il est imaginé par rapport au présent.

L'image étant commune à une multitude d'impressions captées par la mémoire, elle n'en subit aucune en particulier. Et puisque le comique lui aussi libère du joug des émotions, il semble possible de faire découler le comique de l'activité de l'imagination. Ici, contrairement au poétique qui rapproche le sujet sentant et l'objet senti, le comique rend momentanément indifférent au monde. C'est cette indifférence qui, selon J. Cohen, suscite l'e