La présente étude invite à réfléchir, comme
son nom l’indique, sur l’émotion et l’expression. L’émotion
en question est celle du rire et l’expression, celle de l’expression
libre. Pour déterminer brièvement le sens de cette étude,
dont l’objet principal est en somme le comique, il serait instructif de
préciser quelle fut pour moi la réflexion qui la précédait,
de déterminer succinctement le sens de cette étude et d’indiquer
la direction dans laquelle ce travail pourra être poursuivi. Je voudrais
d’abord montrer que, à partir d’une préoccupation
extra philosophique, je me suis peu à peu orienté vers un problème
philosophique particulier.
Avant de m’intéresser à la philosophie, mon intérêt
se portait sur la littérature. La question qui se posait à moi
était celle, assez baroque, du rapport entre l’essai et la fiction.
La conjugaison de ces deux activités chez un grand nombre d’écrivains
(Voltaire, Diderot, Sartre, Bataille) laissait supposer un lien précieux
entre invention et découverte que la philosophie traditionnelle tend
malheureusement à négliger. Soit dit en passant, d’un point
de vue pratique, je jugeais plus difficile, paradoxalement, d’écrire
de la fiction que de l’essai. C’est sans doute ce constat qui m’amena
à m’intéresser à cette question. Mais quel rapport
y a-t-il, me dira-t-on, entre cette question de l’essai et de la fiction
et l’étude philosophique du comique ? C’est qu’il faut
considérer d’abord que le comique dépend du simulacre, du
faire semblant et donc de la fiction. Il y a bien un lien étroit entre
le comique et la fiction. Ce lien tient à la pratique commune au deux
de la simulation.
Or, le philosophe se fait généralement une vertu d’aborder
avec sérieux la question de l’illusion. A cette attitude correspond
le style de l’essai, dont le sérieux consiste, par principe, à
repousser au plus loin la fiction en lui refusant une valeur philosophique.
Il y a donc une analogie entre le rapport de l’essai à la fiction
et celui de la philosophie au comique. Ce rapport est-il nécessairement
un rapport d’opposition ? Le philosophe ne pourrait-il pas également
dénoncer les limites du sérieux et la vertu cognitive du comique
? Ne pourrait-il pas souligner la complémentarité entre le sérieux
et le comique ?
Le but recherché alors ne sera pas tant de remplacer la philosophie par
la comédie, mais de souligner le rôle du comique, ou d’un
de ses aspects, dans la recherche philosophique. On trouve en philosophie, sous
la forme de l’ironie, une version du comique (il faut distinguer cette
ironie philosophique, qui consiste à interroger, de l’ironie ordinaire,
qui consiste simplement à dire le contraire de ce que l’on pense).
Le sourire philosophique, peut-on dire, tempère dans ce cas le sérieux
du dogmatisme.
Quant au fait d’être rationnel, le comique ne l’est pas moins
que le sérieux. La fausseté comique n’est pas mensongère
ni erronée. Elle est heuristique. Lorsqu’une chose est faite pour
rire, il est entendu de tous que cette chose a lieu pour de faux. C’est
la confusion du comique avec le ridicule, lequel peut être effectivement
aveugle ou sectaire, qui a suscité le rejet philosophique du comique.
Car, on peut légitimement condamner le rire dans les cas de la raillerie
et de la moquerie, lorsqu’elles vise à humilier au fond avec sérieux.
On a peut être vu ces photographies de bourreaux riant des sévices
qu’ils infligeaient à leur victime. Nous ne devons donc pas confondre
le comique avec le ridicule qui, effectivement, peut être aveugle et sectaire,
vil et calomnieux. Il importe de bien distinguer en outre la comédie
(Bergson), l'humour (Breton), l'ironie (Kierkegaard) et l'esprit (Freud) de
la dérision, de la raillerie, du grotesque et de la moquerie. C’est
ce que je tente de faire dans la présente étude.
Pour ce faire, il fallait rappeler que, dès l’antiquité,
les Sophistes et les Poètes furent considérés comme des
illusionnistes manquants de sérieux par les philosophes Platoniques.
Pour pouvoir contempler les idées, nous devrions nous abstraire des apparences
auxquelles la sophistique, la tragédie et la comédie ont affaire.
Platon a sans doute raison de prôner une certaine distance lucide, mais
il a tort de nier au comique, sous une certaine forme, la capacité de
l’acquérir.
Plus précisément, au lieu de polariser les contradictions, le
comique est l’art de concilier les oppositions, comme l’abstrait
et le concret, le général et le particulier, la tradition et l’innovation
etc. Le comique est une façon artificielle et artistique de traiter la
contradiction sans réellement la résoudre pour autant. Nous pourrons
voir que cet aspect, déplaisant pour Hegel, suscite un vif intérêt
chez Kierkegaard.
De plus, le rire est une réaction qui signale un intérêt
naissant - plutôt qu’un rejet inconditionnel comme la colère.
De Bussy et Manet ont provoqué les deux réactions du rire et de
la colère. Mais le rieur semble se tenir au seuil du compréhensible
et de l’incompréhension alors que l’indigné en reste
à ce dernier stade. Un peintre me dit un jour qu’il préférait
voir les gens rire de son travail que de les voir outrés ou même
encore indifférents. Comparé au rejet inconditionnel de l'objet
dans la colère, le rire témoigne d'un intérêt naissant.
La première refuse l'altérité sous le moindre de ses aspects
; tandis que le second présente une dimension d'ouverture, de propédeutique
à la compréhension. Le comique est l'amorce d'un véritable
désintéressement, d'une prise de distance vis-à-vis de
l'objet. Il est par conséquent l'antidote contre la fermeture unilatérale
de notre opinion. Cela ne signifie pas que le comique soit la philosophie ultime
mais qu’un aspect du comique sert à l’esprit pour s’élever.
Il faut considérer que la colère habite la théorie, lorsque
nous nous maintenons dans l'ignorance avec nos croyances ; elle habite également
la pratique, lorsque nous devenons des criminels aveuglés par la foi.
C'est donc au comique de relayer, sous une forme évoluée, la colère
; de transposer les conflits réels dans un mode virtuel pour les rendre
féconds. Il y a un lien entre essai et colère qui pourrait être
étudié (voir Le Rire et la colère, à paraître
ultérieurement). Car si l’on assimile simplement l’essai
au sérieux, cela implique que l’apathie est à l’origine
de l’essai, ce qui paraît contradictoire si l’on considère
que l’apathie n’est à l’origine de rien. En vertu de
la thèse selon laquelle nous accédons d'autant mieux à
la vérité que nous supprimons les affections sensibles, la contemplation
philosophique fut parfois envisagée comme séparée de l'affectivité.
Mais ne sommes-nous pas davantage motivés que désintéressés
lorsque nous défendons nos croyances et nos actions ? Derrière
le sérieux de la science et la foi aveugle peut même agir une colère
haineuse et mal intentionnée. Il ne saurait, en vérité,
y avoir d'expression sans émotion. L'histoire de la philosophie, par
exemple, peut être envisagée comme l'expression de l'indignation
polie et argumentée de philosophes contre d'autres, plutôt que
comme la somme des produits des méditations isolées de chacun.
Cette conception dialectique, qui suppose l'affectivité, s'oppose à
la conception solipsiste de la philosophie selon laquelle le sage, en se coupant
de la vie pratique, élèverait seul son âme vers les idées
intelligibles à la manière de Descartes dans son poêle.
La sagesse, pour le coup, devient le fruit d’un dialogue rendu possible
par des modifications émotives.
Ce sont donc des émotions qui sont à l’origine de notre
expression et il n’y aurait aucun sens à faire découler
une expression d’une absence d’émotion. Derrière le
sérieux de la science et la foi aveugle peut agir également une
colère haineuse et mal intentionnée. C’est pourquoi la philosophie
doit savoir conserver, face aux abus de la science et de la religion, le goût
du jeu et le sens de l’insoumission. C’est par une sorte d’effet
comique que la philosophie parvient à mettre en cause des certitudes
qui resteraient autrement dogmatiques.
Le rire peut reprendre la colère sous une forme pacifique et féconde,
une fois transposée sur le mode virtuel. Il y a des essais nés
de la contestation et qui utilisent le rire et l’ironie comme procédés
argumentatifs. Ce rire, qui n’est pas nécessairement manifeste
sous sa forme la plus apparente, consiste en un dépassement de la réaction
basique et en une amorce de réflexion. Contrairement à une idée
reçue, le comique a des vertus et le sérieux, des vices. Grâce
à sa portée critique, le comique est capable de lutter contre
son contraire : le trop sérieux de l'assurance aveugle. Souvenons-nous
de l'ironie de Socrate face au sérieux des Sophistes et des Physiciens.
La réhabilitation du comique et de l'émotion en philosophie s'oppose
donc moins à la philosophie elle-même, qu'elle ne dément
une lecture caricaturale de la philosophie. Face aux erreurs ou aux mensonges
du savant, le comique maintient le goût du jeu et le sens de l'insoumission.
De plus, la simulation comique reste consciente et volontaire. Elle se présente
comme factice, sans tromper, sans se faire passer pour vraie. Il faut distinguer
le fait de rire au dépend de quelqu’un, en lui cachant la vérité,
de celui de rire avec quelqu’un, en s’amusant de ce que l’on
imagine.
Quant à la fiction (le pour de faux ou le pour rire), il est injustifié
de la qualifier de non philosophique. Pourtant, la philosophie, en revendiquant
un genre de discours propre, a parfois refusé de considérer son
propre manque de sérieux et a nié la part d'invention attachée
à ses découvertes. N’est-il pas troublant de voir Platon
critiquer poètes et comiques alors même que ses dialogues sont
clairsemés de mythes et d’ironie ?
(voir aussi la préparation du texte :« L'impertience », et sa suite, « Le rire et la colère »)
INTRODUCTION
D'Aristophane à Woody Allen, en passant par l'humour quotidien, le comique
conserve son aspect ludique et distrayant. Spontané chez l'enfant en
âge de faire de l'esprit, il peut être contrôlé et
devenir un art. Cela réclame un certain talent : celui de contenir l'indignation
qu'appelle le mauvais goût chez l'adulte. Car le rire dénude et
découvre la crudité des choses qui sont d'habitude respectées.
Le comique maladroit risque de scandaliser. La maîtrise technique du comique
attire au contraire l'admiration. Or, si le comique peut être adroit,
c'est qu'il vise une fin à atteindre. Il faut donc déterminer
quel est ce but pour que soit garantie la validité du comique.
Le comique s'oppose au sérieux dans le jugement qu'il porte sur l'objet.
A quoi ressemble la mise en scène comique ? Pourquoi est-elle drôle
? Pourquoi fait-elle rire? Le point de vue sérieux, plus neutre, est
capital. Il s'impose en interdisant de rire. Il est possible de rire de tout,
mais pas tout le temps ni n'importe comment. La connaissance médiate
des causes du rire annule la manifestation comique immédiate. Pour autant
le comique n'est pas inconscient. C'est seulement un mode de conscience ordinairement
incompatible avec l'activité spéculative. La conscience est donc
soit sérieuse, soit comique, cette dernière étant plus
exceptionnelle que la première.
Lorsqu'une intention implicite, une feinte apparente, un sens figuré,
derrière une conduite en apparence maladroite est décelée,
cette conduite peut être jugée comique ou au contraire scandaleuse
selon le contexte. En outre, une situation malheureuse peut devenir comique
lorsque, après coup, l'impression d'un jeu cohérent est donnée.
Le comique spiritualisant ainsi les faits s'expose au jugement moral. L'évaluation
de la portée morale d'une attitude comique dépend du rapport de
l'intention au contexte. Une conduite comique peut être accidentelle,
feinte, mal intentionnée, ironique, cynique etc.… L'intention sérieuse
est respectueuse du contexte originel ou commun. L'intention comique consiste
au contraire à s'écarter de ce contexte.
Il existe plusieurs types d'interprétation du comique. Deux tendances
sont couramment discernées : l'une sensualiste ou phénoméniste
et l'autre intellectualiste ou cognitiviste. Dans chacun des cas, le comique
est envisagé en terme de structure ou de mécanisme et comme l'effet
d'une détermination. L'objectif consiste à dégager quelques
lois physiologiques ou psychologiques. Cependant, le comique doit également
être perçu comme échappant à une détermination
absolue en tant qu'il manifeste une part de liberté individuelle. Le
fondement de la liberté est l'opposition de l'exception à la loi.
Les histoires drôles et les gags circulent et se transmettent. Elles forment
un sédiment culturel commun. Mais leur réactualisation réclame
de chacun une compétence particulière et circonstanciée.
Ce défaut de détermination inhérent à la singularité
fait du comique un objet problématique pour la science. L'analyse du
comique dépasse donc le cadre d'un déterminisme psychophysique
strict parce qu'il exprime la liberté individuelle. L'interprétation
individualiste doit s'accorder une marge d'indétermination pour élucider
le phénomène comique.
L'évaluation du phénomène comique singulier est controversée.
C'est pourquoi il faudra s'interroger, en deçà des préjugés
théoriques de la philosophie (I), sur le sujet comique (II). Les approches
philosophiques véhiculent des préjugés que l'analyse psychologique
du sujet peut dissiper. Le thème de la spontanéité comique
(III) sera ensuite développé au niveau propre (IV) et collectif
(V) de façon plus objective. Il s'agira de comprendre le rapport de la
conscience propre et de la conscience commune à l'exception. Enfin, seront
considérés les effets de l'action volontaire et réfléchie
du comique dans la société (VI). Il importe d'indiquer la responsabilité
qui est celle du comique. En ce qui concerne plus généralement
le rapport du comique à la liberté d'expression, l'expression
normale et commune sera démontrée compatible avec l'existence
libre et spontanée des individus. L'expression commune et l'existence
singulière sont complémentaires. Et le comique, au même
titre que les attitudes sérieuse ou tragique, exprime d'abord cette complémentarité.
I. PHILOSOPHIE.
Une philosophie dionysiaque, héritière d'Aristophane, permettra
de critiquer la philosophie apollinienne héritée de Socrate. Les
différentes acceptions du concept de catharsis traduisent cette tension.
Le dilemme entre philosophies dionysiaque et apollinienne se retrouve dans l'interprétation
de ce concept entendu soit comme purgation soit comme purification. Sur le plan
éthique, la complémentarité entre ces deux interprétations
équivaut celle entre la liberté et la justice. Pour le philosophe
apollinien, le comique exprime une liberté contraire à la justice,
tandis qu'il peut être juste pour le philosophe dionysiaque. Pour ce dernier,
la liberté d'expression symbolise la complémentarité de
la liberté et de la justice. Pour lui, le bien n'est pas inconditionné,
la liberté n'est pas indéterminée, et la loi ne doit pas
régner sans accomplir la liberté et le bien.
1. Le sérieux.
Le sérieux philosophique exige de la volonté le détachement
de l'esprit par rapport à l'indétermination des sensations. Cet
ascétisme intellectuel est souvent réfractaire à l'expérience
qualitative de l'être. Il en cherche une vision a priori et universelle.
Par conséquent, le sérieux implacable, la gravité, est
aveugle au déploiement du réel délaissé pour l'infaillibilité
de l'idée. Il saisit l'essence et l'ordre des choses à travers
leur apparence chaotique. A l'indétermination universelle répond
donc l'idée, comme une grâce accordée, par Dieu ou la Nature,
à l'homme. Cette distinction opérée par les philosophes
entre le monde des idées et celui des choses à comme défaut
d'exclure a priori du domaine de l'analyse l'instantanéité et
l'immédiateté caractéristique du comique. En somme, la
philosophie tente d'étudier la nature de façon universelle et
nécessaire. Elle écarte le contingent et le singulier. Elle recherche
l'ordre et l'harmonie. Le comique lui paraît alors insignifiant.
"Le comble du sérieux, écrit Jankélévitch,
ce serait de vivre purement et simplement sans poser aucune question et d'adhérer
intimement à l'évidence de ses propres organes" (L'Ironie).
Le sérieux est plus exactement une manière de se comporter exclusivement
fonctionnelle par rapport à la nature du corps et de l'esprit. La notion
de sérieux philosophique est d'ailleurs quelque peut contradictoire :
une philosophie digne d'intérêt incorpore le tragique et le comique.
Le comportement humain n'est pas uniquement fonctionnel et sérieux. L'homme
a conscience du tragique de l'existence. Il est également libre d'y réagir
de façon comique.
Puisque la clé du phénomène serait celée dans le
noumène et que celui-ci, qui contiendrait l'explication dernière
des choses, résisterait à l'entendement, alors la possibilité
permanente de l'erreur autoriserait le mauvais usage de la liberté, l'abus
de pouvoir et la volonté du mal. Platon prétend que le mal n'est
commis que par ignorance. Et Kant doute à son tour que le savoir puisse
même écarter le mal. Il affirme l'irréductibilité
de la contingence et l'idéalité du bien. La contradiction entre
une exigence de vérité absolue et une conception du monde comme
source permanente d'erreur interdit la communication des essences de la justice
et de la liberté. Les catastrophes entraînées par les tentatives
modernes d'harmonisation forcée de la société ont d'ailleurs
contribuées à éteindre l'espoir adamique de la disparition
du mal. Le totalitarisme procède du désir d'abolir les libertés.
Il revendique une justice universelle en menant en réalité une
politique partisane et fanatique. Il brandit constamment la menace d'une contamination
anarchique, alors que la société à moins à craindre
un retour à l'état sauvage que l'oppression de la liberté
par la justice.
Il n'y a de science, pour Aristote et les platoniciens, que de l'universel.
Reine des sciences, la philosophie s'occupe d'objets intelligibles et du général.
La justice, qui est donc l'éthique selon la science, ne peut être
dégagée du comique tant que celui-ci est considéré
comme contingent. Aucun progrès politique ne pourrait s'appuyer sur ce
prétendu dérèglement des sens. En outre, le comique, amalgamé
au ridicule, paraît dominé par l'iniquité. La pratique comique
serait instable et corrosive. Elle menacerait les sages. Les rationalistes stricts
appréhendent ainsi le comique comme un phénomène négatif
parce qu'individuel et réfractaire au traitement scientifique. Le comique
n'a pour eux aucun intérêt philosophique ou cognitif. Il s'agit
bien évidemment là d'un portrait radical du rationalisme, davantage
destiné à illustrer une hypothèse philosophique simple
qu'à traduire une vérité historique et philologique complexe.
Le rire étant, pour le rationaliste caricatural, le seul critère
décisif du comique, il prend l'effet pour la cause en dénonçant
la sensualité du comique. Le rire devient, pour ce sage, une passion
répréhensible. La pratique comique ne pouvant, selon lui, pas
être consciemment dirigée, elle conserve un caractère maléfique.
Elle est assimilée à une perte de moyen. Ce rationaliste, comme
s'il n'avait pas songé aux malheurs du monde industriel, ne doute pas
des vertus de sa raison, ne redoute pas que ses lumières puissent brûler
ni que son ordre puisse étouffer la liberté. En dépit de
la fécondité théorique du modèle mathématique
en science, son usage systématique peut avoir des conséquences
pratiques néfastes. Il suffit de songer aux dérives de la physiognomonie,
de l'eugénisme, du taylorisme, du collectivisme etc... Une science du
particulier est nécessaire pour limiter les dommages de la raison et
pour réviser ses lacunes. Qu'est-ce qui garantit d'ailleurs que ce qui
n'est pas objet d'une science universelle doit être négligé
? Ce qui n'apparaît pas obéir à une loi définie est-il
systématiquement funeste aux hommes ? En outre, une science de l'individuel
est-elle vraiment impossible ? L'histoire n'en est-elle pas une ? Ces questions
invitent à enrichir d'exemples le savoir théorique et encouragent
la transformation minutieuse, prudente et impartiale des modèles scientifiques
et éthiques dans l'intérêt de la nature et de l'homme.
Pour les anciens, la liberté devait être universalisable, tandis
que pour les modernes elle reste individuée. Socrate représente
la philosophie traditionnelle et Aristophane, rétrospectivement, la philosophie
moderne. Cette distinction entre tradition et modernité est aussi artificielle
que la figure du rationalisme proposée précédemment. Seul
compte le fait que cette conception moderne de la liberté recoupe ce
que les anciens pensent de l'injustice. Les anciens se figurent que la liberté
humaine engendre le mal et que celui-ci n'est que le fils de l'ignorance, qu'il
est le fruit de la méconnaissance du Vrai et du Bien. Les philosophes
modernes, quant à eux, reconnaissent la valeur éthique du comique.
Les anciens soulignaient l'origine affective du comique. Sa spontanéité
relevait de notre finitude. L'esthétique de la spontanéité
moderne sert au contraire l'éthique. Elle dégage de la structure
sensible le singulier du général. Percevoir et penser sont devenus
mettre en rapport le libre et le contingent avec le nécessaire et l'universel.
En retour, l'idée d'une justice universelle n'a plus de sens qu'appliquée
à la réalité concrète. La liberté comique
peut s'accorder avec la justice. Les modernes s'opposent ici aux anciens comme
l'empirisme au rationalisme. L'éthique abstraite d'inspiration kantienne,
par exemple, appartient encore, selon cette définition, à l'ancien
modèle.
Les Platoniciens, songeant à la raillerie ou à la satire, remarquent
que le rire divise et avilit. Le rire témoigne de l'irrespect. Sa nature
principalement corporelle est incompatible avec une exigence rationnelle de
justice. Il est maudit au même titre que de nombreuses passions. Le rire
constitue une menace pour la cohésion sociale et religieuse. Les vertus
du comique ne peuvent être reconnues par les régimes austères.
En effet, le comique est perçu comme une manifestation spontanée
liée à l'intérêt égoïste du railleur.
Le caractère subversif du comique n'est donc pas sous-estimé.
Le comique est critiqué avec l'égoïsme et l'individualisme.
La seule ironie tolérée à l'encontre des idées reçues
est celle d'une élite philosophique qui ne reconnaît pas l'ironie
comique. Le comique représente un défit pour ceux qui ont pour
idéal une communauté homogène. La concorde semble réclamer
une attitude politique respectueuse et sérieuse, apparentée davantage
au détachement contemplatif religieux qu'à la farce, la bouffonnerie
ou la mascarade. L'austérité de la foi et de la vertu paraît
inconciliable avec la trivialité du rire. Le bouffon du roi, en même
temps que la charge de distraire ce dernier, avait celle de domestiquer le comique
et d'en réduire la portée subversive. Cet hommage à la
distraction visait en fait à protéger l'élite du ridicule.
Les régimes autoritaires ont comme alternative d'interdire ou de domestiquer
le comique.
Le fidèle doit renoncer à l'immédiateté des penchants
charnels. Le rire, à ce titre, est plus que profane, il est diabolique.
Si l'on considère le rire comme déraisonnable, passionnel et Dieu
comme source de sagesse, alors le comique semblera blasphématoire. "Le
sage (philosophe ou dévot) ne rit qu'en tremblant" écrit
Baudelaire ("De l'essence du rire", Ecrits sur l'art). Le sage, précise-t-il,
craint le rire comme il craint les spectacles mondains et la concupiscence.
Est diabolique le désordre engendré par la sensualité.
Le sain est débarrassé de la concupiscence du mondain. Comme Bossuet
et De Maistre, Baudelaire souligne le caractère diabolique du comique
en dénonçant l'orgueil du rieur par rapport à son objet.
Déjà Hobbes a décrit le rire comme une subite poussée
d'orgueil, un triomphe de l'amour propre, et Descartes l'a défini comme
une joie médiocre mêlée d'admiration ou de haine (Les Passions
de l'âme, III, 124). De nombreux philosophes suivirent ainsi ce conseil
d'Epictète : "Garde-toi d'exciter le rire. On est conduit ainsi
à agir en non philosophe". Au plan politique, la manifestation individuelle
du comique diviserait au lieu de fédérer les citoyens et les fidèles.
Alors que la puissance politique conduit à l'unification, le rire conduit
à la dispersion. La critique et la subversion comique rivalise avec l'ironie
et le doute philosophique.
Pourtant, comme le cynique, le comique est paradoxal. "Le Tartufe, Le Misanthrope,
Les Femmes savantes, nous obligent à réfléchir à
cette question : quelle est dans la vie de société la place que
peuvent occuper la dévotion, la franchise, la science (…). Rousseau,
ajoute J. Calvet, voulant se reconnaître en lui (l'Alceste du Misanthrope),
en fait un héros de vertu et reproche à Molière d'avoir
ridiculisé la vertu en le ridiculisant ; il ne remarque pas que le même
homme peut être vertueux sur certains points et ridicule sur d'autres
et même ridicule en donnant à la vertu des outrances déplacées"
("Molière", Dictionnaire des lettres françaises). Rousseau
est un moraliste inflexible, tandis que Molière médite sur la
vertu librement et avec légèreté.
La perfection de la vie politique et religieuse réclame l'abolition des
pratiques individualiste. Le rire est une manifestation égoïste
du corps. Il s'oppose au sérieux d'une collectivité ordonnée
selon le Vrai. Le rire est imprévisible et ne peut être programmé.
L'humour d'un intervenant n'est qu'un artifice rhétorique trompeur. Si
l'unique destination des individus est d'unir leurs pratiques dans un corps
politique, alors l'activité du comique apparaît dans ce cadre celle
d'un fourbe ou d'un fou. Ce platonisme extrême conserve la sagesse en
abandonnant le cynisme qui fut celui de Socrate. Sa dénégation
du comique efface la valeur dynamique et interindividuelle décelable
dans l'ironie socratique. Platon maîtrise pourtant l'oralité dans
ses dialogues et conserve le sens de la réparti. La vie commune suppose
en fait une cohérence des multiples traits individuels entre eux. L'humour
d'une personne traduit sa personnalité propre. Le comique naît
de la dialectique du général et du particulier constitutive d'une
communauté vivante. S'il y a de bonnes raisons de condamner le comique
irréfléchi et récréatif, il y en aura également
de bonnes de défendre le comique poétique et créatif.
2. L'imitation.
Dans le cadre de la théorie platonicienne des idées, l'activité
poétique est à la contemplation ce que l'imitation est au modèle
: elle accomplit une image dégradée de l'idée. Eléate
et héraclitéenne, la dialectique platonicienne exige de la pensée
dialoguée son élévation vers l'inconditionné. La
manœuvre comique et poétique, au contraire, est jugée aveugle
par Platon. Il ne distingue pas nettement le comique poétique et élaboré
du comique spontané, ni non plus Aristophane du moqueur. Le comique ne
répond qu'incidemment au exigences de la science. L'œuvre des hommes,
généralement conduite par la passion, leur masque la vérité.
L'allégorie de la caverne est l'illustration de cette thèse (République,
VII). Alors que le poète comique s'épargne l'ascèse du
philosophe contemplatif, ce dernier adopte le point de vue indifférent
de la raison pour mieux saisir l'idée. Mais le poète travaillant
à son œuvre est-il réellement esclave de ses passions ? Pas
davantage en réalité que le philosophe ne le serait de la raison.
Le philosophe ne tolérerait le poète que lorsque son sujet serait
noble et qu'il n'abaisserait pas l'homme à des passions triviales. Le
poète ne répond qu'incidemment à cette exigence. Cette
analyse de la poésie répond à un enjeu moral. Platon, tout
en initiant l'attitude scientifique, a conservé de Socrate les préoccupations
morales. L'imitation, art du vraisemblable, n'est tolérable qu'à
condition d'exercer une influence bénéfique. Elle ne doit traiter
que de sujets nobles, et ceci de façon châtiée. Le discours
philosophique équilibre la forme et le fond. Le comique, en raison de
sa trivialité potentielle, serait donc d'une espèce poétique
inférieure.
Mais l'ironie socratique ne revêt elle pas elle-même un aspect paradoxal
? L'esprit de contradiction est le moteur des dialogues de Platon. Ses conclusions
s'opposent à l'opinion commune. Elles sont difficiles à faire
reconnaître. Il est tentant de ne pas les prendre au sérieux. Le
Socrate historique fut un cynique décrié. Il n'est pas utile d'évoquer
sa fin tragique pour le faire reconnaître. Par ailleurs, Platon a peut-être
discrédité le comique dans La République pour prémunir
contre le rire l'ironie socratique. Le rigorisme moral de Platon viserait alors
à protéger le sage des pressions démagogiques. Platon serait
devenu plus dogmatique que son maître afin d'épargner aux philosophes
un destin identique à celui de Socrate.
La poésie, pour le philosophe soucieux d'établir une république
juste et harmonieuse, ne propose que du vraisemblable tandis que la raison atteint
le vrai. La poésie est manipulatrice et polémique ; la philosophie,
émancipatrice et irénique. Or, ce qui vaut pour la poésie
vaut nécessairement pour le comique. Le platonisme réclame cette
assimilation. L'imitation de l'idée engendre le multiple. Platon tient
le comique pour vraisemblable, c'est une espèce d'imitation. Restreindre
ainsi le comique à la satire ou à la raillerie conduit à
ne plus le concevoir que comme une sorte d'imitation destinée à
humilier. Le comique a pu être identifié de la sorte à la
raillerie pour des motifs théoriques. L'imitation n'a pas pour Platon,
comme elle aura pour Aristote, de valeur artistique ou cathartique. Plutôt
que de condamner seulement le comique, Platon argumente contre l'imitation.
Il écrit : "Le même homme peut-il imiter plusieurs choses
aussi bien qu'une seule ? (…) La bassesse, (les gardiens de la cité)
ne doivent ni la pratiquer ni savoir habituellement l'imiter, non plus qu'aucun
des autres vices, de peur que de l'imitation ils ne recueillent le fruit de
la réalité" (République, III, 395). L'imitation suppose
que l'on feigne d'avoir diverses compétences. Or, on ne peut avoir, selon
Platon, de réel talent que pour une spécialité à
la fois. Il n'est d'ailleurs jamais question pour lui, semble-t-il, du talent
du comédien ou de celui de faire rire. Chacun est destiné à
occuper une fonction donnée. Tout simulateur est par conséquent
dépravé.
L'éducation requiert l'imitation. L'élève simule le geste
du maître avant de le maîtriser à son tour. De sorte qu'un
mauvais modèle risquerait de diffuser de mauvaises habitudes. Les dommages
qu'occasionnerait l'enseignement controuvé d'un précepteur facétieux
sont faciles à concevoir. Pour qu'aucun vice ne se diffuse de proche
en proche, un modèle se doit d'être exemplaire. Platon méprisait
la poésie homérique et s'insurgeait contre son panthéon
déréglé. L'imitation comique ne fera en fin de compte que
creuser l'écart entre le modèle et la copie, entre le vrai et
le vraisemblable. Falsifier les faits et travestir la vérité afin
de railler quelqu'un, c'est commettre un double sacrilège : une énormité
logique pour une finalité malveillante. Le comique apparaît alors
être le pire des poètes à plus d'un titre. Mais à
travers son hostilité et son mépris, Platon est sensible au rôle
morale des poètes et au lien qui unit l'éthique à l'esthétique.
Il est nécessaire de considérer le comique comme un art de l'imitation.
Car le comique n'est pas le ridicule. Il suppose une maladresse simulée
plutôt que réelle. Le comique est un acteur et non un étourdi.
Jouer la comédie n'est pas non plus simuler pour tromper, ce n'est pas
un leurre performatif. La feinte comique est apparente et non pas dissimulée.
Le comique suggère qu'il fait semblant. Ses manières sont poétiques.
Si la poésie et la philosophie étaient naturellement inconciliables,
celle-ci devrait s'ériger sur les ruines de celle-là. Platon admet
difficilement qu'il soit possible d'appréhender la réalité
à travers la poésie. Le cheminement dialectique de la science
évolue en sens inverse de celui de l'imitation poétique. L'imitation
est donc contraire à la science pour Platon. Mais elle ne l'est pas pour
Aristote. Pour celui-ci, l'imitation n'est pas un voile mais un filtre. L'imagination
stimule la pensée plus qu'elle ne l'obscurcit. La fiction importe en
philosophie. En témoignent les nombreux mythes auxquels recours Platon
pour illustrer son propos. Le scientifique, s'il convoque le mythe, doit reconnaître
son recours à la fiction. Le mythe apparaît chaque fois qu'une
réponse convaincante comble coûte que coûte une absence d'explication
pour un phénomène. Le savant ne peut décemment pas se contenter
de poser des questions. Platon est forcé pour fournir certaines réponses
de faire de son Socrate un poète. Le mythe de l'immortalité de
l'âme, de sa localisation au-delà du monde sensible, dépend,
comme l'affirme Bréhier, de la théorie de la réminiscence
qui est une condition de la science (Histoire de la philosophie).
Le comique oppose aux mythes son scepticisme. Il tourne en dérision les
artifices de la science. Le philosophe doit également douter s'il veut
critiquer le mythe. Socrate exerce son ironie contre le sens commun. Il peut
donc être aussi bien comique que poète. Ne peut-il pas être
philosophe, poète et comique à la fois ? Dans cette étude,
la philosophie succède au comique puisqu'elle prend le comique pour objet.
La philosophie est d'abord une méthode et ne peut se passer d'objets.
L'analyse du comique présente un intérêt philosophique.
Ce qui ne signifie pas que le comique en acte ait toujours une portée
philosophique. Un ouvrage philosophique peut traiter de la violence sans que
la violence ait elle-même de vertu philosophique. En l'occurrence ici,
la matière est comique et la forme philosophique. Il se peut toutefois
que des problèmes philosophiques soit ailleurs abordés de manière
comique. Il suffit de songer aux exercices ludiques de Lewis Carroll, à
sa Logique sans peine, ou encore à l'enseignement suggestif des cyniques
ou des bouddhistes qui répondent aux questions abstraites par des actions
concrètes. Elias rapporte que "pour défendre le maître
qui avait posé l'être comme immobile quelqu'un avançait
cinq arguments en faveur de cette immobilité de l'être. Incapable
de contredire ces gens, Antisthène le cynique se leva et se mit à
marcher, convaincu qu'une démonstration par les faits était bien
plus puissante que toute autre contrepartie verbale" (Sur Les Catégories).
Forme et contenu sont solidaires lors de la satisfaction intellectuelle. Freud
remarque, à ce propos, qu'on ne peut pas distinguer clairement quelle
partie du plaisir vient de la forme spirituelle et quelle partie vient du contenu
de pensée dans la satisfaction procurée par le mot d'esprit. Le
comique serait un gai savoir, une façon agréable de connaître.
Freud présente l'intérêt ici de réduire la distinction
entre la forme et le contenu utilisée par Platon pour condamner le comique.
La forme comique n'est pas dénuée de contenu. Il rapporte cet
exemple : "où vas-tu ?", dit l'un. "A Cracovie",
répond l'autre. "Vois quel menteur tu fais", s'exclame le premier.
"Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à
Lemberg. Mais je sais bien que tu vas vraiment à Cracovie. Pourquoi alors
mentir ?"(Le mot d'esprit et son rapport à l'inconscient). Les artifices
de la narration sont évidemment indispensables à l'effet comique.
Mais derrière se profile cette leçon de morale : la réelle
sincérité consiste à tenir compte de la personne de l'auditeur.
Autrement dit, la sincérité dépend de la pratique et non
de la théorie. Mais le dire aussi sérieusement peut sembler paradoxale.
Cette formulation littérale et générale est moins vivante
que le dialogue qu'elle explique. En somme, Freud laisse penser que le plaisir
esthétique procuré par la poésie pourrait avoir une portée
philosophique.
3. Aristophane.
Aristophane représente la contre figure de Platon. Cette perspective
illustre ici rétrospectivement une conception positive du comique, à
tendance épicurienne, qui voit dans le rire un moyen d'émancipation
spirituelle et lui reconnaît une dimension philosophique. La poésie
comique a chez Aristophane une portée philosophique.
Dans Les Nuées, Aristophane présente Socrate comme un sophiste.
Et même parmi les sophistes, que celui-ci combat pourtant dans toute l'œuvre
de Platon, comme le pire parce que le plus éloigné de la réalité.
Le sophiste participe à la vie civique avec le commerce de son savoir.
Le caractère apollinien de Socrate, sa vantardise philosophique, le désigne
d'emblée comme une figure comique moins sympathique encore qu'un Thalès
tombant dans un puis à force de contempler les étoiles. Autrement
dit, dans le cadre dionysiaque du comique, Socrate paraît ridicule et
son détachement des choses temporelles vain. Par contre, Aristophane
représente dans ses pièces, même si le texte est fabuleux,
la vie courante. La présence sur la scène politique exige une
immersion active dans le monde actuel, c'est-à-dire un dialogue parfois
moqueur avec les figures contemporaines.
Aristophane était un poète engagé. Il participa à
sa façon aux débats houleux de son époque. Son Socrate
doit ressembler à l'homme tel qu'il apparut aux athéniens, c'est-à-dire
une figure excentrique. Aristophane reproche implicitement à Socrate
son manque d'engagement. Platon loue par contre l'implication indirecte et originale
de son maître. Le Socrate de platon est une figure littéraire dont
la volonté commande aux actes. La volonté du Socrate de Platon
est pour ainsi dire davantage rationnelle que passionnelle. Cependant, Platon
a bien veillé à atténuer la vanité de son maître.
Il attribue à Socrate, dans le Théétète, le rôle
de sage-femme et non de devin. La métaphore de la sage-femme est destinée
à distinguer Socrate des sophistes. Car lui n'est pas un marchand d'artifices
rhétoriques. C'est un sage et un fidèle serviteur de la vérité.
La façon dont Platon réunit à cette occasion la sainteté
et l'humilité est admirable. Elle protège Socrate du ridicule
en faisant de sa naïveté son mérite. A l'inverse des sophistes,
Socrate n'ignore pas son ignorance. Enfin, quant à Socrate lui-même,
nul doute qu'Aristophane dut lui paraître tel que Platon le montra : un
poète comique davantage sophiste que philosophe.
Aristophane doute, pour sa part, du mérite de Socrate. Il défend
la pratique contre la théorie. Sa défiance à l'égard
du philosophe autoproclamé est toute philosophique. Certes, comme le
précise B. Didier, le comique des pièces d'Aristophane procède
d'un rire peu littéraire, celui des bacchanales, celui des bouffonneries
et des farces érotiques (Dictionnaire universel des littératures).
Mais ce rire populaire atteint aux préoccupations sociales et politiques
temporelles. La remarque de Tertullien rapportée par Pascal définit
assez justement le point de vue qui dut être celui d'Aristophane et celui
de nombreux comiques engagés après lui : "Il y a beaucoup
de choses qui méritent d'être moquées (…) de peur
de leur donner trop de poids en les combattant sérieusement" (Provinciales,
XI). L'engagement comique d'Aristophane suppose une attaque légère
et poétique de ses contemporains contre laquelle aucun argument ne peut
rien.
Les conséquences mondaines du comique d'Aristophane sont cependant aussi
néfastes que bénéfiques et en somme difficilement contrôlables.
Car s'il caricature la vanité des hommes et dénonce par ce biais
la cause de la guerre, il contribue également à faire accuser
et à condamner Socrate à boire la ciguë. Pour Aristophane,
la justice ne peut qu'être liée à la pratique, car ce sont
les actions avec leurs conséquences qui sont justes ou injustes. Le pragmatisme
et le perspectivisme d'Aristophane visent à dénoncer l'idolâtrie
des idées. La critique ne porte plus, comme chez Platon, sur l'aspect
démagogique de l'action politique, mais au contraire sur la foi en l'existence
d'un arrière-monde des idées surnommé "coucouville-les-nuées".
Léo Strauss a proposé une lecture assez nietzschéenne d'Aristophane
(Socrate et Aristophane). La poésie d'Aristophane constitue un moyen
politique de contrer le dogmatisme et d'inviter à la prudence ou au scepticisme.
A sa façon, Aristophane propose une alternative à l'ironie socratique.
Celle-ci, présentée comme le moyen de l'élévation
dialectique de la pensée discursive vers l'essence, ne mène, aux
yeux d'Aristophane et sous la lentille de Léo Strauss, qu'au néant
d'un arrière monde mythique. Au contraire, Aristophane, consentant à
la polémique mondaine, valorise la portée pragmatique du comique.
L'action engage l'individu comme être libre. Elle est locale et singulière.
A chaque problème particulier correspond une solution particulière.
La justice suppose la liberté davantage qu'elle ne s'y oppose. Il n'y
a pas de justice a priori, de règle adaptée à toutes les
circonstances. La sincérité, par exemple, est une vertu parfois
néfaste. Il arrive que le mensonge, sans devenir pour autant vertueux,
soit préférable à la sincérité. Dire systématiquement
la vérité au cœur d'un conflit revient parfois à le
favoriser. Il est évident que l'homme qui se cache d'un criminel ne doit
pas être trahi et livré à son bourreau.
La justice s'établit en conséquence d'initiatives et d'actes.
Ses décrets sont destinés à être appliqués.
Les lois ont l'action particulière pour origine et finalité. Aristophane
se moque d'une justice fondée sur l'inaction et critique la contemplation
socratique. La justice ne peut être établie en marge de l'action
et encore moins contre elle. Aristophane est démocrate et anti-élitiste.
Son éthique repose sur le débat à chaud, sur la participation
de chacun. Il ne croit pas que l'au-delà puisse assumer la totalité
de l'homme. Il revient aux hommes de légiférer et non à
Dieu d'instituer la vie bonne. Le qualifier rétrospectivement d'athée
et de libertin serait à cet égard tentant. Il semble croire, comme
eux plus tard, en l'autonomie de l'homme et ne veut faire exception d'aucun
de ses attributs. Le rire semble être pour lui le fils de l'étonnement,
un gai savoir positif et sans tabou. Aristophane et Platon défendent
donc des conceptions de l'homme à peu près antagonistes. Pour
le premier, l'homme est souverain ; pour le second, il est sujet. De plus, l'un
est démocrate, tandis que l'autre est aristocrate.
Aristophane oppose à la dialectique platonicienne le dialogue démocratique.
Il est cependant incapable de fournir un principe de l'action juste en général,
ce qui était vraisemblablement le problème de Socrate. Aristophane
ne se demande pas ce qu'est l'essence de la justice. Comme les sophistes, il
cultive plutôt les équivoques et sème la discorde. Le comique
paraît en effet irréfléchi. Il permet le pire comme le meilleur.
Comme l'écrit La Bruyère : "Il semble que l'on ne puisse
rire que de choses ridicules : l'on voit néanmoins de certains gens qui
rient également de choses ridicules et de celles qui ne le sont pas.
Si vous êtes sot et inconsidéré et qu'il vous échappe
quelque impertinence, ils rient de vous ; si vous êtes sages, et que vous
disiez que des choses raisonnables et du ton qu'il faut, ils rient de même"
(Caractères). Si le comique peut ridiculiser indifféremment ce
qui est ou n'est pas ridicule, il est incapable d'enseigner quoique ce soit.
Le comique avoue implicitement son incompétence à fournir la raison
dernière des phénomènes. Le comique n'est pas un bon modèle
pour le sage. Platon revendique une solution ultime. Pour l'idéaliste,
tout est déductible et cohérent. Platon conserve la foi en une
justice divine qui gouvernerait les phénomènes, tandis qu'Aristophane
défend avant tout la liberté des hommes. Deux conceptions de l'homme
séparent le savant méditatif et le poète engagé.
Socrate et Aristophane figurent en fin de compte l'alternative sur le comique
opposant la condition transcendante de l'homme à sa condition immanente.
La retraite du philosophe réfléchissant aux conséquences
d'une action, et surtout à la cause d'une action juste en général,
le retranche de l'action même. Son indifférence à l'action
contingente le soustrait à l'élan particulier qui initierait cette
action. L'action possible est de la sorte élaborée en marge de
l'action réelle et de ses conséquences. L'activité philosophique
de Socrate ne guide aucune action concrète. Or, le philosophe ne doit
pas se satisfaire de définitions générales mais s'intéresser
également aux actions réelles. L'activité théorique
est donc pragmatiquement aveugle. Elle ne fait qu'élaborer, à
partir du concept de cause suprême, celui de toute action possible qui
subsumerait une quantité innombrable d'occurrences. Tenir compte au contraire
des facteurs contingents, sans lesquels rien ne pourrait être interprété
en propre, c'est atteindre l'action réelle. Le philosophe ne doit pas
trop s'écarter de l'action individuelle et relative. Néanmoins,
le comique spontané et hasardeux lui parut longtemps accessoire. Et le
comique volontaire fut également dévalué avec la poésie.
La philosophie s'opposa de la sorte à la liberté d'expression.
4. La catharsis.
En pratique, selon les termes de P. Ricoeur, une argumentation en faveur du
juste n'est jamais développée purement en marge d'un contexte
interprétatif (Le Juste). Les lois sont à la fois éternelles
et temporelles. Les principes juridiques établis dans La République
s'entendent par rapport à la crise politique athénienne. La position
implicite d'Aristophane dégagée par Léo Strauss répond
à une double influence politique et philosophique. Il ridiculise les
seigneurs et les savants. Le comique d'Aristophane n'est pas dénué
de réflexion ; pas plus que Socrate ou l'écriture de Platon ne
manquent d'ironie. Le premier n'agit pas sans raison ; pas plus que le second
n'agit sans passion.
La compatibilité au niveau pratique de l'argumentation et de l'interprétation
s'explique par l'émergence de principes au moment même de la compréhension
d'un contexte. Celui-ci engage les faits ainsi que leur abrégé
sous forme de considérations générales. C'est en fonction
d'un contexte que l'ironie ou que la réflexion interprètent et
argumentent. Ils sont des moyens de mieux le comprendre. Toute implication pratique
appelle l'interprétation, laquelle cherche à se stabiliser au
niveau réflexif dans l'argumentation. L'exemple et la loi sont par conséquent
inséparables. L'interprétation concerne l'analyse des finalités
particulières et des facteurs de réussite du comique ; tandis
que l'argumentation repose sur une approche plus générale du comique
entendu comme une modification du sérieux. La diversité de ce
qui est comique possède des propriétés communes. Aussi,
il n'est pas vain d'analyser le comique plutôt que de l'écarter
hâtivement. La théorie vise à comprendre plutôt qu'à
interdire. L'argumentation est utile à mieux diriger l'action. Un bon
comique est un comique expérimenté mais également conscient
des qualités de son art. La pratique enveloppe la théorie. Et
la théorie est construite comme abrégé des faits pour diriger
la pratique.
L'argumentation nécessite le retrait ; l'interprétation, l'implication.
L'argumentation est la forme de la justice. Elle réclame une catharsis
différente de celle, plus libre, de l'interprétation. Deux interprétations
du terme aristotélicien "catharsis" sont possibles. Les réconcilier
revient à ne privilégier ni le corps ni l'esprit afin de rendre
compatible la liberté et la justice. Ce qui est envisageable avec le
comique.
Aristote et Platon abordent différemment le thème de l'imitation.
Platon met en évidence l'influence du modèle sur le spectateur.
Il insiste sur les risques de détérioration par rapport au modèle,
sur la nécessité de parfaire la copie. L'imitation doit s'écarter
le moins possible de l'idée ou la forme parfaite. Les œuvres humaines
doivent rester fidèle à la nature. L'art est par essence inférieur
à la science. Aristote au contraire valorise l'imitation en tant qu'entreprise
de modélisation. L'imitation à des vertus heuristiques et cathartiques.
Platon prescrit d'expliquer les choses sur le modèle mathématique.
Aristote recommande la compréhension des multiples sens de l'être
pour ne pas en effacer le mouvement effectif.
Aristote écrit : "(…)le comique consiste en un défaut
ou une laideur qui ne causent ni douleur ni destruction" (Poétique,
V). La thèse de la purification des passions par la catharsis développée
à propos de la tragédie rend-elle bien compte de la nature dialectique
du comique ? La thèse de la catharsis traduit le passage du temporel
à l'éternel qui a lieu lorsque le contenu concret est écarté
pour la forme poétique de la fiction. Cette élévation distrayante
de l'esprit soulage. La disposition à la catharsis se retrouve dans la
vie comme dans l'art. Les peines légères sont réduites
par des artifices ludiques. Comme le formule G. M. Guyau, "toute résistance
facilement vaincue cause le plaisir d'un déploiement de puissance"
(L'Art au point de vue sociologique). Seulement, le comique n'atteint pas la
pure joie. Il reste sensuel et tragique, c'est-à-dire immanent. L'activité
comique consiste en un jeu libérant la forme du contenu, lequel n'est
pas tant annulé que momentanément neutralisé et implicitement
persistant.
L'article de D. Deleule sur la catharsis repose sur l'ambiguïté
des traductions de ce terme. "A l'origine de la catharsis-purification,
il y aurait toujours la crainte de la mort (…) ; la catharsis est alors
renonciatrice, elle est mort du désir, affirmation du moi sur le mode
apollinien. La catharsis-purgation serait quant à elle une façon
de communiquer dans l'exaltation comme l'enseignent les rites bachiques de la
Grèce archaïque : elle est libératrice du désir, affirmation
des puissances de la vie et de l'ego sur le mode dionysiaque" (Encyclopédia
universalis, "La contemplation esthétique").
"Le rire, écrit Joubert un millénaire après Aristote,
naît de la contrariété entre deux affections, tenant le
milieu entre joie et tristesse"(Traité du ris). La joie est probablement
celle du plaisir du à la forme comique. La tristesse viendrait de la
gravité implicite de son contenu. Le comique suscite le détachement
en même temps que l'implication. Le détachement a lieu en vertu
de l'attention portée à la forme. L'implication se manifeste par
le ridicule, la trivialité, l'échec patent. Le comique est d'ailleurs
supérieur au ridicule. Le rire associé au ridicule est aveugle
; celui associé au comique est clairvoyant, il est joyeux et pas uniquement
exaltant. Le comique invente des formes plaisantes et réconfortantes
alors que, sans son secours, le ridicule reste désagréable et
blessant.
Le comique n'est envisageable qu'à condition que l'attention soit portée
au monde temporel et immanent. C'est à peu près la position Spinoza
: "Le rire est une pure joie, c'est-à-dire une augmentation de la
perfection" (Ethique, VI, 43). La joie est selon lui une amélioration
à la fois de la puissance et de la sagesse. C'est une élévation
psychophysique et non pas, comme pour Descartes, uniquement l'effet de la considération
du Bien (Les Passions de l'âme). Pour ce dernier en effet, le comique
étant une joie médiocre mêlée d'admiration et de
haine, chacune de ces passions trouble la raison.
La joie, en tant que passion rationnelle, témoigne du statut équivoque
du plaisir humain. "Le mot joie, lit-on chez Thomas, ne s'emploie que pour
des plaisirs consécutifs à la raison. Aussi n'attribuons nous
pas aux bêtes la joie mais seulement le plaisir" (Somme théologique,
31, 4). Or, la joie, faut-il ajouter, si humaine soit elle, n'est pas vide de
plaisir. La réflexion peut être menée avec enthousiasme.
Une prière peut être sonore et agitée. Si la catharsis élevait
l'âme et écartait seulement la douleur, elle serait alors moins
plaisir qu'absence de déplaisir et joie contemplative. En revanche si,
comme pour Spinoza, le plaisir et la joie sont mêlés, raison et
passion sont compatibles. Dans ce cas le comique n'est pas seulement, comme
l'affirme Joubert, un mélange de joie et de tristesse, mais aussi un
composé de joie et de plaisir.
Le comique n'est pas exclusivement temporel. Il naît du mélange
du temporel et de l'éternel. L'homme est à la fois singulier et
universel, terrestre et céleste. Dans le comique, pourrait-on dire avec
Kiekegaard, "L'exception pense le général en même temps
qu'elle se pense elle-même pour s'examiner à fond"(Post-sciptum…).
Le comique n'est donc pas exclusivement sensible ou intelligible. L'immanence
de l'homme au monde n'est pas celle de l'animal. A la fois ange et bête,
l'homme est suspendu à l'éternel et au temporel en même
temps. Par conséquent, l'analyse du comique ne peut faire l'économie
d'aucune des deux acceptions du terme "catharsis".
5. La liberté.
Le Talmud, né de l'amour des hommes pour la création dans son
actualité et pour la Loi dans son existence, s'accommode des univers
oniriques et comiques. Il cherche l'équilibre entre justice et liberté.
Les discussions talmudiques sont pour cela réputées paradoxales
et tout remettre en question. Les talmudistes ne manquent ni d'humour ni d'ironie.
Tout ce qui émane de la puissance divine, le noble comme le trivial,
mérite d'être considéré. Et la licence logique des
talmudistes confirme cette thèse. La bonté de Dieu s'est manifestée
lorsqu'il a donné la Loi aux hommes. A l'homme revient la liberté
d'appliquer la Loi au mieux dans le monde. Le Talmud témoigne de cette
tension, avec le travail de l'interprétation incessante de la Loi, entre
l'éternité de la Loi mosaïque et le foisonnement des contradictions
temporelles. "Les Maîtres du Talmud, explique M. A. Ouaknin, développent
une philosophie du sujet, où la personnalité de chaque homme est
le centre de la réflexion. Chaque homme doit essayer de faire émerger
ce qu'il y a d'unique en lui, ce en quoi il est le possesseur d'une question,
la sienne" (Le Livre brûlé). Les talmudiste ne sont pas pour
autant des sophistes pour qui l'homme serait, comme pour Protagoras, la mesure
de toutes choses. Ils tentent seulement de conserver les reliefs individuels
de la création. Il y a chez eux toute la dynamique poétique par
laquelle les hommes s'efforcent d'être justes. Les hommes n'étant
pas Dieu, leur liberté est difficile à concilier avec la justice.
Les écrits talmudiques expriment ce rapport de l'homme au transcendant.
Ils insistent sur la puissance de Dieu et le rôle du fidèle interprète
de la loi. La perfection de la justice reste directrice et inaccessible. L'homme
n'est pas davantage maître du noble et du trivial que du juste et de l'injuste.
Il est résolument plongé dans l'actualité du monde. Il
accueil de Dieu autant le sérieux et le comique que le réel et
le fictif. Le talmudiste entretient donc une relation exemplaire avec la loi.
Il est motivé par son respect. Il conserve en même temps une grande
liberté d'expression. Respecter la loi ne consiste pas tant à
adhérer à une opinion unique qu'à rassembler des avis différents.
Que la liberté puisse, en se conservant, atteindre la justice peut sembler
paradoxal. Ca ne l'est que si la justice est conçue sur le modèle
d'une nécessité mécanique à laquelle s'opposerait
la liberté comme contingence. Or, il est possible que la justice et la
liberté se complètent sans se nuire. Justice et liberté
se rejoignent lorsqu'un modèle de justice trouve à s'appliquer.
Ceci n'a lieu seulement que si la loi prévue est applicable. Les modèles
traduisent la logique du réel et permettent de prédire les phénomènes
probables dans la mesure où ils restent conditionnels et malléables.
La liberté ne peut être considérée comme absolument
indéterminée ni catégoriquement anarchique. L'individu
est libre, non parce qu'il agit sans contrainte, mais parce qu'il n'obéit
pas inconditionnellement aux lois. Celles-ci sont tout simplement destinée
à fixer les conditions nécessaire à un nombre indéfini
de faits, comme par exemple la gravitation pour le mouvement des corps. Mais
l'individu peut être à la fois libre et respectueux de la loi,
tout comme le philosophe peut aimer la sagesse sans vouloir la posséder.
Le tragique est l'expression de la finitude humaine. Le comique, pour sa part,
est libérateur. Il n'est ni sérieux ni tragique. Il permet à
l'homme d'agir même si son action apparaît vaine ou gratuite. Comique
et tragique sont contingents et particuliers. Le tragique exprime l'action des
choses ; le comique, l'activité de l'homme en tant qu'il s'émancipe
de la fatalité. Le sérieux réclame l'émancipation
ascétique du désordre et le dévouement envers l'ordre des
choses. Le comique est lui détaché et de l'ordre et de l'entropie.
Il est libre d'aller de l'un à l'autre. Plus que le savant, le comique
jouit de cette liberté. Il est, en résumé, entre le sérieux
et le tragique, entre l'ordre et l'entropie. Si grande soit elle, sa liberté
n'est cependant pas absolue. Car le comique n'est pas un insensé, il
reste intelligible.
Avec le comique, la norme et l'exception se croisent. Le sujet fait l'expérience
du temporel et de l'éternel à travers sa confrontation obéissante
ou transgressive au général. Le comique connaît la norme
qu'il enfreint et jouit de la transgresser. Les lois auxquelles se réfère
la liberté la renforcent, de même que le comique apparaît
en référence aux règles qu'il viole. La liberté
suppose la conscience de quitter l'aliénation. L'effet de cette transgression
notamment sur le plan sémantique, selon J. Bouveresse, est remarquable
dans la pratique philosophique autant que dans celle du comique. "La proposition
philosophique et le witz grammatical ont tous les deux un rapport direct avec
la question des limites du sens et semblent s'opposer l'un à l'autre
un peu comme le plaisir du non-sens à ce qu'on pourrait appeler par contraste
la douleur, l'impuissance et la frustration du non-sens" (Dire et ne rien
dire). Le philosophe et le comique sont tout deux conscients des limites de
leur entendement, mais ils le vivent différemment : le premier en pâtit
tandis que le second en joue. Le philosophe n'est satisfait qu'une fois atteint
un sens qui obéit à des règles convenues. L'exception provoque
chez lui la frustration du non-sens. Mais le goût de l'ordre ne doit pas
épuiser celui de l'énigme. Avide de nouveauté et de surprise,
le comique est pour sa part déçu par l'évidence de ce qui
apparaît trop immédiatement significatif. Il aime s'attarder aux
énigmes. Bien qu'il ne fasse parfois que résoudre superficiellement
des questions mal posées, cette opération le réconcilie
avec l'exception. Le comique associe ainsi de manière ludique et sensée
justice et liberté. L'absence de sens serait impropre à témoigner
sa liberté. Il lui faut seulement reconquérir sa liberté
contre la gravité. Le comique simule plus souvent l'ordre qu'il ne le
dévoile et lui préfère manifestement l'énigme. Mais
il n'est pas pour autant l'ennemi de l'ordre puisque c'est par rapport et grâce
à lui que l'énigme apparaît. Celle-ci est simplement privation
de l'ordre désiré par l'esprit.
Le comique réussit là où il est valorisé par le
sens commun. Une fois tolérée, la liberté acquiert d'autant
plus de dignité qu'elle est justifiée. Une norme qui ne serait
pas directrice pour la liberté et n'en serait que la négation
serait moins juste que tyrannique. La philosophie classique loue la théorie
au dépend de la pratique. L'expérience esthétique se voit
attribuer un rôle perturbateur et trivial. La philosophie moderne parvient
à réhabiliter les phénomènes et à valoriser
l'activité interprétative. La transgression de la norme apparaît
alors comme un moyen d'affirmer sa liberté. En somme, la licence poétique
et la liberté d'expression réclament cette transgression. L'amoureux
de la sagesse possède lui aussi cette exigence. Il oppose la docte ignorance
à l'ignorance savante. Il doit défendre cette liberté non
pas en s'opposant à la raison ou à la science mais en les relativisant.
II. PSYCHOLOGIE
Le comique fut déconsidéré en vertu de son caractère
contingent. La tragédie de la science consiste à ne pas pouvoir
réduire la contingence. Il faut, pour réhabiliter le comique,
en considérer la nécessité. Les comiques supportent également
difficilement que leur art, tout en contingence, s'échoue ainsi dans
des théories rigides. Cependant, considérer la nécessité
du comique ne signifie pas fournir une méthode préalable mais
dégager le caractère commun de ce qui est comique.
1. La structure.
Comment déceler la nécessité derrière la contingence
? La science aspire à dresser le patron du plus grand nombre possible
de phénomènes. Elle cherche les lois communes à une pluralité
d'expériences. La science est d'abord le mouvement spontané par
lequel la pensée se dégage du sensible. Il n'y a de sensation
qu'en tant qu'on y pense et il n'y a de pensée qu'en tant qu'il y a eu
des sensations : tel pourrait être l'axiome de la psychologie. La conscience
consiste à accorder spontanément du sens à l'expérience.
Conscience et sensation sont distincts. Les sensations sont chronologiquement
premières et contingentes. Et les pensées sont logiquement parallèles
aux sensations. Il n'y a rien dans l'esprit qui n'est d'abord été
dans les sensations. Tel était la thèse d'Aristote contre la multiplication
platonicienne des idées abstraites. Les sensations sont premières
et les idées dérivées. Une fois acquises, les idées
précèdent et peuvent s'appliquer à de nouvelles impressions.
Les idées sont acquises et consistent en des épures du sensible.
Les phénomènes sensibles singuliers sont connaissables par les
idées. L'esprit est caractérisé par sa disposition à
ordonner les faits. Chaque événement acquiert une signification
en fonction des autres faits auxquels l'esprit le rapporte. Les phénomènes
constituent pour l'esprit des indices. Il dégage d'eux la trame objective
du monde. Comment est-ce possible?
Une part naturelle de l'esprit, structurée par essence, a été
découverte. Les idées sont acquises mais la structure du psychisme
est innée. La psychologie s'efforce de démontrer que d'une certaine
façon l'esprit procède de la même manière en toutes
circonstances. Or, l'esprit est avant tout l'instrument de la connaissance.
Le maniement de l'instrument est associé à son objectif. Il est
donc à peu près aussi difficile de retrouver l'instrument à
partir de son produit que de reconstituer avec l'analyse d'un édifice
une pratique architecturale tombée dans l'oubli. Et s'il est indubitable
que les plans et les pioches furent nécessaire, ils ne reste parfois
que de maigres indices de leur forme.
Le psychisme est structuré, conformément à la nature rationnelle
du sujet, sans pour autant que la structure en question soit donnée comme
telle à la conscience. Les inconscients théoriques sont structurés
: celui des phénoménologues sert l'ontologie formelle ; celui
des psychanalystes, la métapsychologie. La philosophie moderne aurait
donc pénétré plus à fond dans le domaine propre
à l'esprit pour en dégager la structure naturelle.
Le monde objectif est clairement donné. Mais la constitution de ce donné
reste, elle, opaque. Pour autant, ce mécanisme aveugle de la pensée,
plus général que les affects contingents, est distinct d'eux.
S'il est possible de décrire un objet de l'expérience, il est
par contre impossible de décrire rigoureusement la sensation ou le concept
indépendamment de l'objet qui en résulte.
Le sujet est originairement aveugle au travail de sa propre pensée. L'observation
n'est pas observable ; de même, la vision n'est pas visible. L'organe
ne devient objet qu'en ne fonctionnant plus. Il ne devient clairement identifiable
qu'une fois extrait du dispositif dans lequel il est naturellement intégré.
Le vivant dynamique reste en quelque sorte secret. L'analyse physico-chimique
du vivant peut provoquer sa mort. Il faut parfois se contenter d'observer les
comportements vitaux indépendamment des processus qui les sous-tendent.
Les anciens définirent la vérité en méditant sur
l'erreur ; les modernes comprirent l'esprit en s'attardant sur ses dysfonctionnements.
Pour les anciens, ce qui était inconscient était contingent et
négatif. Les modernes sauront réfléchir sur l'inconscient
pour en dégager la logique. Ils aborderont alors le comique à
partir d'éléments psychologiques et psychopathologiques. Le dysfonctionnement
d'un organe révèle sa complexité. Observer les dérèglements
de l'esprit sans les subir permet d'augmenter sa compréhension.
Les modernes ont contribué à réhabiliter l'individualité
singulière jusqu'alors dénigrée pour son attachement au
sensible. Au lieu de constituer pour la science la part négative de l'homme,
la singularité est devenue la source de la créativité.
La liberté individuelle est décrite en terme de transformation,
modification des déterminations données par une cause librement
déterminée dans l'acte créateur. Au contraire, l'adhérence
aux déterminations données est signe d'une adhésion aveugle
de l'individu à la totalité dont il est partie. Le sujet est en
réalité une synthèse d'activité et de passivité,
d'émancipation et d'aliénation, parce que l'autonomie humaine
n'est pas détachée du monde et des autres. En réfléchissant
sur le sens des attributs comiques, il faut donc considérer la réalisation
de l'individu selon les différents moments de la libération de
son individualité. Cette individualité est reconnue comme telle
grâce à ses actes mais surtout au sens qu'ils prennent. L'action
est compréhensible une fois rapportée à d'autres dont les
implications sont déjà connues.
D'une part, l'environnement et la disposition des individus fournissent l'explication
de leurs gestes, de leur comportement normal ou inédit. D'autre part,
les actions involontairement commises peuvent être rapportées à
des événements antérieurs. La compréhension du comportement
individuel requiert la connaissance d'éléments objectifs extérieurs
au sujet. L'enchevêtrement des événements objectifs et des
dispositions subjectives détermine la structure de la personnalité
dans le temps. Comprendre une personne, c'est donc déterminer son caractère
propre en fonction d'un contexte général. Il faut connaître
son passé, ses intentions, sa nature etc…
Soumis à la contingence, chacun fait l'expérience de l'absurde.
Aussi réglé et régulier soit-il, le quotidien est riche
d'une multitude d'accidents. Y réagir consiste à transposer cette
expérience en termes objectifs partagés. L'expérience s'en
trouve généralement réduite à ce qu'il y a de plus
ordinaire. Par contre, le comique permet de communiquer quelque chose de subjectif
qui déborde l'expérience commune. Le problème consiste
à dégager la nature du rapport établi ou décelé
entre les manifestations du corps subjectif et des conceptions matérielles
ou morales, entre l'inédit et l'habituel. Il faudrait pour cela pouvoir
décrire précisément la régularité et la légalité
du rapport entre les impressions et le jugement. Une règle de correspondance
entre les deux devrait pouvoir être découverte. L'expression d'une
personne est chargée d'un vécu qui échappe à son
interlocuteur. Ce vécu est communicable car il peut être comparé
à celui d'un autre grâce aux symboles partagés. Les symboles
assurent, non l'identité des expériences, mais leur équivalence.
La possibilité est offerte d'exprimer en termes objectifs quelque chose
de l'expérience singulière. Ce monde en question est d'autant
plus familier qu'il est d'une certaine façon immédiatement intelligible.
Le phénomène comique ne peut être abordé autrement
qu'à travers le sens que l'expérience comique à pour chacun.
Bien que subjectif, le phénomène comique n'est qu'objectivement
descriptible. La même blague racontée de nombreuses fois suscite
des réactions chaque fois différentes chez le narrateur et l'auditeur.
Mais elle reste identifiable comme blague indépendamment de ce qu'elle
provoque ponctuellement.
Il n'y a pas d'expression comique qui ne soit l'effet d'un système latent
susceptible d'en éclairer le sens. Sur cette structure repose l'explication
sérieuse du comique. L'approche doit tenir compte des données
positives et pragmatiques. Le contexte et l'histoire de l'agent aident à
comprendre son attitude. Ils doivent permettre d'éclairer le problème
de la spontanéité propre à un individu singulier. Les données
objectives servent en ce sens à exprimer la singularité. Pour
cela, ces données doivent pouvoir s'inscrire dans une structure. L'agent
et son environnement sont rationnellement liés. Cette structure doit
entre autre permettre de dégager le sens de ce qui n'est pas conscient
pour un agent. Pour un tiers sérieux, l'agent comique obéit à
des règles qui lui échappent. Dès lors que quelqu'un rit
de quelque chose (Bergson) ou fait quelque chose de drôle (Freud), cela
suppose de toute façon un processus présidant au rire. L'analyse
de cet acte spontané permet de dégager, en même temps que
sa structure, le sens latent et véritable du comique. Le comique est
un phénomène précis quelle que soit la variété
de ses aspects. Mais c'est une chose de comprendre le comique en général
et c'est une autre de saisir un phénomène comique particulier.
Il est possible de dégager la forme générale du comique
et il est nécessaire que son contenu soit toujours compréhensible
par un tiers.
Il n'est bien sûr pas utile de saisir le processus d'élaboration
du comique pour commencer à rire. Pour dissiper toute équivoque,
il est incontestable qu'aucune étude préalable du comique n'est
requise pour y être sensible. Faits et recherche sont évidemment
distincts et indépendants sans cesser d'appartenir à la même
réalité. La recherche est impossible sans les faits sur lesquels
elle porte. Le problème est de comprendre ce qui fait rire en amont du
fait même de rire. Le problème du comique déborde largement
celui du rire. Le rire reste une manifestation spontanée possible du
comique. Il n'a de sens qu'en fonction du comique, du risible, de ce qui fait
rire. Le rire suppose la compréhension du comique et non son explication
qui revient à décrire comment il peut être compris par n'importe
qui. En outre, l'explication du comique est différente de celle du rire
qui n'accompagne pas le comique en toutes circonstances.
Le rire dépend du comique qui est communicable. L'interprétation
du mot d'esprit nécessite, pour atteindre son but, la prise en compte
de critères sémantiques sous-jacents. L'analyse du comique déborde
donc le cadre du rieur lui-même. Des éléments communs, objectifs,
subjectifs et antérieurs à l'événement comique,
permettent d'en dégager le sens. Le comique est en quelque sorte une
cause possible du rire. Il peut avoir pour autre effet de scandaliser ou d'apprendre.
Et le comique a lui-même de multiples raisons qui en offre les explications
sérieuses. L'étude du comique porte donc sur les conditions sémantiques
de ce qui est comique. L'étude du rire réclamerait une analyse
phénoménologique ou physiologique qui, bien que différente,
pourrait être complémentaire.
La méthode générale de la science consiste à chercher
le principe derrière l'apparence ou bien la cause derrière l'effet.
Cette démarche, dans les sciences de la nature, est étayée
par la vérification expérimentale. Seulement, lorsqu'il s'agit
d'enquêter à propos de l'homme et du sens de l'expérience
pour lui, il n'est plus toujours possible de bénéficier de cet
appui. En quoi l'impossibilité de vérifier empiriquement des hypothèses
entraîne-t-elle une inflation sémantique ? Parce qu'en l'absence
d'une telle vérification les hypothèses ne sont pas réfutées
mais confirmées. Seul un principe d'économie évite la prolifération
du sens.
La culture opère la transmutation de la matière en traces symboliques
composables. La découverte des lois dépend de cet appareillage
symbolique. Peu à peu, l'avènement d'un univers mental éloigne
des objets des sens. L'objet mental oubli l'expérience des qualités.
Les univers fictifs se déploient dans la pratique symbolique commune.
Puis, la réalisation des intentions corrompt les faits donnés
en vue de bâtir l'occurrence du modèle qui a été
fixé. L'humanité survit à la mort en opposant la culture
à la corruption. C'est ainsi qu'est repoussée la limite de sa
finitude, en créant le complément imaginaire et désincarné
de l'expérience immédiate et consistante du monde. Certaines théories
sont comme des cathédrales, chargées d'ornements exprimant l'humanité
plutôt que la nature. Connaître les choses telles qu'elles sont
suppose que les choses telles qu'elles se donnent soient modifiées. Cette
manœuvre permet d'écarter bien des désagréments. Connaître,
c'est déjà moins pâtir ; imaginer, moins subir.
Le dualisme épistémologique consiste à séparer la
méthode explicative et nomothétique des sciences naturelles et
celle compréhensive et idiographique des sciences humaines. La première,
bénéficiant de la vérification expérimentale, fournit
des lois. La seconde consiste à élaborer des hypothèses
sur les motifs de l'action humaine. Les lois de la physique expliquent de façon
univoque la chute des corps, la gravitation des astres. En revanche aucune loi
psychologique ne saurait prévoir infailliblement les manifestations de
la colère, de la joie, de la jalousie ni trouver une régularité
aux symptômes de la vie intentionnelle. Les raisons de l'action pratique
sont cohérentes mais polysémiques. Parallèlement, l'activité
physique indépendante des motifs conscients donne l'occasion de vérifier
les interprétations et de réduire leur équivocité.
Les hypothèses psychologiques, ne pouvant être infirmées,
ne peuvent qu'être confirmées. Lourdes d'idéologies, ces
hypothèses sont néanmoins indispensables pour comprendre le sens
des actions. C'est le propre des théories morales de n'avoir aucun moyen
d'endiguer la discussion. L'interprétation des actions humaines reste
hautement plurivoque. La supériorité d'une théorie sur
une autre relèvera alors de sa capacité à réduire
cette plurivocité pour expliciter le plus grand nombre de cas. Le phénomène
général de l'activité libre n'est qu'approximativement
connaissable. L'homme est connaissable parce qu'il est déterminé.
Mais ne connaître que cette détermination revient à ignorer
sa liberté. Celle-ci est considérée comme indéterminée.
La liberté ne serait-elle que la négation de la réalité
? Bien qu'elle apparaisse manquer de sens, elle existe en proposant un excès
de sens.
Une théorie strictement physicaliste du comique ne saurait en restituer
le sens. Les lois de la physique, en dépit de leur rigueur, sont sémantiquement
neutres. Seules les hypothèses concernant les intentions sont significatives.
Celles-ci restent contingentes parce que le rapport entre les moyens et les
fins est vague et inconsciemment déterminé. Les lois de la nature,
quant à elles, sont neutres et ne signifient rien moralement. Déterminer
les causes physiologiques du rire ne suffit pas à comprendre ce qui le
motive. Le sens requiert la liberté et reste plurivoque.
La conscience est naturellement portée à qualifier l'affect ainsi
qu'à en déterminer l'objet et le sens. A la dynamique de l'affect
succède sa compréhension arrêtée. Il est important
de ne pas oublier, en passant de l'un à l'autre, que l'affect est initialement
particulier à chacun avant de représenter un quelconque agrément
ou une certaine peine. Seulement, cette diversité des affects individuels
n'est clairement intelligible qu'une fois ramenée à une chose
uniforme et stable, un concept servant de critère de reconnaissance et
grâce auquel la découverte émerge de la confusion des sens
dans laquelle serait plongé un corps sans esprit.
2. L'esprit.
Avec le concept d'inconscient, il s'agit de penser ce qui n'est proprement
ni détermination physique ni intention délibérée.
Une théorie de l'inconscient ne peut prendre la forme d'un discours définitif
réduisant les phénomènes interprétés à
des explications figées. Elle produit une structure permettant de comprendre
des schèmes comportementaux. Il faut se résoudre à ce que
la théorie ne puisse servir seulement qu'à diriger l'interprétation
du phénomène comique sans en établir la loi générale.
Les théories de l'inconscient usent de modèles déterministes
pour interpréter l'individualité anomale de la personne. La notion
d'inconscient présente l'intérêt de valoriser la personne
singulière. Celle-ci s'affirme comme telle en exploitant créativement
son caractère personnel. Ce travail consiste à rendre intelligible
ce qui est obscur, à savoir les déterminations inconscientes qui
l'habitent. L'exposition du point de vue individuel repose sur un certain travail
d'objectivation. Dans l'acte créateur la conscience propre se réalise
dans sa cohérence. Si comprendre le singulier, c'est le ramener au général,
alors il ne peut être connu absolument. En postulant la motivation du
désir d'affirmer sa liberté propre en terme d'exception, de présenter
la forme d'une identité extérieure au tout dont elle est partie,
l'œuvre d'art prend le caractère de la sublimation, du passage de
l'inconscient au conscient. Le sujet comique se réalise objectivement.
L'analyse du phénomène général de la liberté
d'expression comique va au contraire de l'objet au sujet, de l'œuvre à
l'artiste, de l'acte à l'agent. La psychanalyse postule l'autodétermination
du sujet à travers ses actes pour pouvoir accorder un sens à ce
qui semble ne pas en avoir.
La théorie freudienne explique l'actuel par le passé. L'étrangeté
du mot d'esprit provient d'une sorte d'omission et d'oubli. Dés lors
qu'un énoncé revêt un caractère surprenant, la signification
désagréable d'une pensée est supposée être
passée sous silence. Seulement, cette idée refoulée en
vertu du désagrément que causerait son énonciation parvient
à s'exprimer de façon partielle et suggestive. Ce passage à
l'acte verbal tronqué présente l'intérêt d'épargner
au psychisme la dépense qu'aurait nécessité le refoulement
intégral d'une idée embarrassante. Le comique serait donc du sérieux
tronqué. Habituellement, une situation appelle un souvenir ou un sens
courant. Si cette évocation provoque un désagrément, la
fuite de ce désagrément entraîne la bizarrerie comique.
L'effort du refoulement est préférable à la peine du traumatisme.
Le sens complet d'un acte comique comprend l'événement passé
refoulé.
Toutefois, la disparition du traumatisme, avec la levée du refoulement,
reste l'objectif épistémique et thérapeutique. Freud limite
la portée du comique à l'une de ses fonctions. L'esthétique
freudienne est gouvernée par l'enjeu psychologique. Le comique est dès
lors moins motivé par la recherche du plaisir que par la fuite du déplaisir.
En somme, un énoncé devient drôle dès lors qu'il
ne traduit plus que partiellement une idée désagréable.
L'énoncé est au contraire sérieux lorsque l'idée
qu'il exprime n'est pas du tout refoulée. Le refoulement est nécessaire
à l'énonciation. Il est la condition sine qua non du langage émancipé
des affects. Mais lorsque le refoulement est partiel, le dire est mutilé
et contient un non-dit lié à l'affect.
Le comique est annulé par son commentaire. Mais une conversion de la
manière laisse intacte la matière de l'expression. Le sens d'un
énoncé drôle dépend ainsi du rapport de cet énoncé
à la forme entière d'un énoncé sérieux. La
tendance à l'épargne qui domine la technique de l'esprit, selon
Freud, contribue à la genèse de notre plaisir. L'anomalie comique
est motivée par la fuite du désagrément qu'entraînerait
l'énonciation normale. Cette stratégie de l'évitement épargne
au sujet une conscience trop tragique de son existence. Le tragique de la vie
consiste aussi bien à en pâtir qu'à s'efforcer de ne pas
en pâtir. La légèreté apparaît alors comme
un moyen de ne pas basculer d'un côté ou de l'autre dans la tragédie.
Le comique suspend les passions sans peine et sans effort. Comme le remarquait
G. Bataille dans son article "Attraction et répulsion", "c'est
toujours une détresse, c'est toujours quelque chose de déprimant
qui provoque le rire évolué. Tout au moins est-il nécessaire
qu'une grande différence de tension soit introduite entre le rieur et
son objet. La seule condition générale requise est que la détresse
soit assez faible ou assez éloignée pour ne pas inhiber un mouvement
de joie". Le comique répond à une stratégie de l'évitement.
Il se substitue fréquemment à la peine, sans cesser pour autant
d'être touchant. Le rieur est joyeux et sa joie est augmentée par
le contraste entre le tragique ou le sérieux et le comique.
Plus généralement le phénomène comique acquière
tout son sens lorsque sont décrites les dispositions fonctionnelles de
l'esprit. La valeur de l'expérience en général dépend
de la nature propre de la pensée. En réfléchissant sur
la façon dont les événements se donnent à chacun,
le monde devient davantage intelligible. Le sens du comique est donné
avec l'attitude du sujet.
C'est, pour Bergson, en vertu même du caractère mécanique
des productions de l'intellect que l'homme est susceptible de trouver la vie
comique. Bergson définit le comique ainsi : "du mécanique
sur du vivant". La vie est ontologiquement singulière. C'est l'esprit
qui rapproche, souligne les ressemblances, au point de réduire l'être
à des entités universelles, tout comme les mots rassemblent sous
une même étiquette de phénomènes hétéronomes.
Cette disposition oppose l'artifice au déroulement naturel des choses,
au point parfois de nier la souplesse de la vie pour une certaine rigidité.
C'est ainsi que le caractère mécanique de certaines manies apparaît
comique. Le mot comique dénature la chose et l'usage. L'esprit, en réduisant
l'aspect dynamique et contingent de l'existence et en grossissant les traits
systématiques, produit le comique. Le comique est rationnel et réfléchi.
Il est conscient de l'écart entre la réalité et son propos.
E. Aubouin renverse cette conception. Il tourne en dérision la thèse
de Bergson, "du mécanique sur du vivant", de la façon
suivante : "Qui est ridicule, le soldat qui marche au pas, le danseur qui
suit le rythme de la musique et les évolutions des autres danseurs, les
musiciens qui jouent en mesure (…)?" (Technique et psychologie du
comique). La position d'Aubouin pourrait se résumer ainsi : "du
vivant sur du mécanique", pour souligner l'élément
de surprise apporté par le comique. Plier la chose au mot apparaît
comique à Bergson. Mais c'est l'imperfection de cette opération
qui est comique. Le vivant reste unique et singulier. Le mécanique est
formel. L'un et l'autre ne sont pas en eux-mêmes comiques. Ils le deviennent
quand apparaît l'impossibilité de les fondre ensemble. En réalité,
ce qui peut être comique c'est, par exemple, de voir les gestes répétitifs
et variés d'un chef d'orchestre à la télévision
en ayant coupé le son. L'activité du guide a d'ordinaire pour
fin le jeu de l'orchestre. Elle est en elle-même absurde. Les mimes et
les dessinateurs n'ont pas manqué de caricaturer son aspect simultanément
mécanique et vivant.
Il ne s'agit pas, chez Bergson, d'analyses pied-à-pied de phénomènes
isolés comme il y en a souvent chez Freud. Ce dernier garde pour objectif
clinique de comprendre les différentes pathologies mentales. L'objectif
philosophique de Bergson est plutôt de dégager différentes
fonctions générales de l'esprit. Néanmoins, tous deux s'efforcent
de fournir une description psychologique féconde. Hors du champ empirique,
le domaine psychique concerné reste celui de la spontanéité
de l'esprit et non son usage réfléchi. La métapsychologie
freudienne est elle aussi une théorie de la spontanéité.
Mais tandis que pour Bergson le comique traduit l'aspect mécanique de
la pensée, Freud explique le comique comme l'effet indirect de l'affect
sur l'intellect à travers la poésie inconsciente de chacun. Le
modèle bergsonnien, mécanique et rationnel, sert à décrire
le comique comme l'effet de l'intellect ; celui freudien, dynamique et pulsionnel,
comme l'effet de l'affect.
Le comique est communément perçu comme une perturbation de l'idée
par rapport à l'affect (absent chez Bergson, refoulé chez Freud).
Par rapport à l'affect, l'idée est mécanique pour Bergson,
économique pour Freud. La production poétique spontanée
du comique s'explique par la nature de l'activité spirituelle. Le comique
traduit donc un écart spirituel radical (le ridicule chez Bergson) ou
partiel (le witz chez Freud) par rapport aux affects. L'affect génère
spontanément l'idée. En retour l'expression de l'idée suppose
l'abolition de l'affect par sa représentation. Cette abolition, radicale
en ce qui concerne le comique chez Bergson, renvoie directement au sens de l'expérience.
Selon Freud, une idée comique est une idée qui se rapporte implicitement
à un affect.
3. L'imagination.
Une théorie du sujet, avec l'analyse de la production de son imagination,
est utile à l'interprétation du comique. Le comique, en tant que
poésie, produit une image de la réalité. L'image dépend
de la réalité dont elle est l'image et ne saurait provenir de
rien. "Pour grande artiste et magicienne que soit l'imagination, elle n'est
pas créatrice ; elle doit tirer des sens la matière de ses images"(kant,
Anthropologie d'un point de vue pragmatique, I.1, §28). Voici, pour compléter,
à peu près la même idée exprimée par Wittgenstein
: "Il est évident que si différent que puisse être
du monde réel un monde imaginé - il doit encore avoir quelque
chose de commun - une forme - avec le monde réel" (Tractatus logico-philosophicus,
2.022).
Quel est le statut de l'objet comique ? Il est davantage que l'esquisse passive
des choses perçues. Cet objet résulte de l'opération de
l'esprit. Il consiste en une représentation qui diffère du donné
brut. L'image comique de la réalité est une représentation
chargée d'un sens spécial. Le comique joue avec les règles,
il invente à partir de la réalité. L'objet comique est
réel avant d'être comique. Il ne devient comique qu'en tant qu'il
perd de sa réalité. L'image est différente de la réalité
et de ses aspects perceptibles. Si l'image est perçue, alors elle est
réelle. Ce n'est pas dans ce cas l'image fonctionnant comme image qui
est perçue mais les qualités réelles de celle-ci. L'image
ne fonctionne que si la pensée accorde ce qu'elle perçoit de l'image
avec ce dont l'image est l'image.
Une théorie de la représentation doit permettre de souligner la
production de l'esprit : une certaine poésie de la perception subjective
liée à la création artistique. Un acte est subjectif en
tant qu'il propose des images qui sont à interpréter. L'œuvre
d'art réintroduit la conscience subjective des objets dans le domaine
du savoir partagé. L'art récupère du réel plus que
n'en évoque l'objet et lui confère un sens autre qu'objectif.
Il jette une lumière nouvelle sur l'objet et ajoute à sa conception
ordinaire de la complexité. L'art n'éclaircit pas son objet, comme
la logique clarifie la pensée, mais donne de la clairvoyance. L'image
artistique n'efface pas l'expressivité derrière le concept. En
temps normal, l'image reste subordonnée au sensible qu'elle reconstitue.
L'image figurée de l'art offre l'avantage de restituer les aspects qu'une
image littérale aurait ignorés en généralisant tous
les aspects possibles de l'objet. Une image devient métaphorique lorsqu'elle
est employée en des circonstances inhabituelles. Ce qui a pour effet
de solliciter l'imagination souvent au dépend de l'unité du concept.
L'image figurée est construite indépendamment de la réalité.
Son sens dépend alors des motifs subjectifs de sa construction.
Le sujet sera toujours capable de distinguer le réel du fictif. Les récits
de fiction et les essais sont en quelque sorte des images de la réalité.
Comment la fiction s'avoue-t-elle implicitement comme une feinte et comment
le sérieux atteste-t-il de sa sincérité ? L'implicite est
délivré par signes imperceptibles. Le comique s'insère
sur ce point dans le cadre plus général d'une réflexion
sur la production textuelle et sur la différence entre la fiction littéraire
et l'essai théorique. Soit le récit attire le lecteur dans un
univers imaginaire et donne le change en produisant un effet de réel
; soit l'exposé cherche à convaincre de sa vérité.
Qu'est-ce qui signale dans un texte la nature de l'engagement de son auteur
? Comment savoir qu'un auteur utilise le langage pour inventer ou qu'il s'en
sert pour restituer des faits authentiques ? Est-il toujours possible de bien
distinguer le réel du fictif ? Le comique est fictif. Il soulage du réel
auquel il se réfère et sur lequel il renseigne quoique indirectement.
Pour cette raison la fiction diffère de l'essai. La forme du récit
signale que son objectif n'est pas tant de décrire que d'inventer. Si
ce signal n'apparaît pas, il ne s'agit plus de fiction mais de faux.
Les psychologues distinguent imagination et mémoire. La mémoire
capitalise les impressions. L'imagination, spontanément ou volontairement,
schématise ; elle synthétise le divers pour former des entités
pensables. L'image est plus nettement séparée de la réalité
avec l'étude de la mémoire et de l'imagination. Pour fonctionner,
l'image trouve dans la mémoire ce dont elle est l'image.
La séquence objective image-réalité est donc relayée
par la séquence subjective imagination-mémoire. L'imagination
se distingue des impressions et des pensées sauvées dans la mémoire.
L'imagination recycle le contenu de la mémoire et des sens. Plus précisément,
elle réorganise la séquence mnésique et unifie le divers
des sens. Par rapport à la mémoire, qui peut être qualifiée
de passive, l'activité de l'imagination produit l'image de la réalité.
En quoi cette activité diffère-t-elle selon que son produit est
comique ou sérieux ? La synthèse et l'organisation du comique
apparaît moins harmonique que celle opérée par le sérieux.
Cette dysharmonie est le produit de l'activité du sujet dans le domaine
de la fiction. La mémoire présente le contenu recueilli de l'expérience
sur lequel s'exerce l'imagination. Mais cette activité devient ludique
lorsqu'elle bouscule l'ordre offert par la mémoire.
La mémoire se trouve enrichie d'images et d'impressions dont le rapport
originel est modifié par l'activité de l'imagination. Sans l'activité
symbolique imaginaire, il serait impossible de prévoir des faits, d'imaginer
des mondes fictifs, de reconstruire l'histoire, etc… L'imagination s'appuie
donc sur la mémoire et la renforce. "La mémoire, affirme
Condillac, est le commencement d'une imagination qui n'a encore que peut de
force ; l'imagination est la mémoire même, parvenue à toute
la vivacité dont elle est susceptible" (Traité des sensations,
II, 29). L'imagination jalonne automatiquement le déroulement des choses
de repères heuristiques et mnémotechniques. Elle permet la maîtrise
symbolique et virtuelle du monde. Elle réorganise la mémoire.
Sans elle, la mémoire resterait un amas d'impressions et de pensées
confuses. Les sillages broussailleux de la mémoire ne seraient pas balisés.
Et sans la mémoire, l'imagination n'aurait aucun contenu, elle ne serait
qu'une disposition vide ou une faculté chimérique. L'imagination,
l'entendement, la raison sont des facultés nécessaires les unes
aux autres qui ne sont qu'abstraitement séparées. Elles symbolisent
différents aspects généraux de l'activité mentale,
certaines de ses tendances fondamentales plutôt que des entités
autonomes.
Par rapport au flux et à la durée de la mémoire, l'imagination
produit des entités statiques. Sans l'imagination les souvenirs se limiteraient
à la résonance voilée d'impressions antérieures.
Les échos proustiens sont autant d'interfaces figuratives entre une foule
d'empreintes mnésiques. Ils s'ordonnent dans l'imaginaire de l'auteur
à mesure que son écriture ressuscite des faits. L'imagination
parvient à communiquer la singularité d'une impression.
Le jeu de l'imagination et de la mémoire permet d'abstraire de la durée
des images claires et distinctes. L'imagination filtre la masse et le mélange
des impressions afin d'en dégager des schèmes opérationnels
pour la raison. L'imagination est nécessaire à la fabrique des
symboles. Les calligrammes, les hiéroglyphes, les signes iconiques, les
alphabets, empruntent leurs formes à l'activité figurative de
l'imagination. Les symboles sont indispensables à la formalisation des
raisonnements intuitifs pour en redresser les travers. L'imagination est le
principe statique de la pensée sans lequel aucun élément
simple ne pourrait être dégagé du devenir composé.
L'expérience n'est connue que simplifiée par l'imagination qui
permet, en plus de connaître, d'inventer.
La réalité ne devient connue que si elle est traitée autant
qu'elle agit lorsque l'attention se porte sur tel ou tel de ses aspects. La
conscience résulte de l'activité par laquelle un sujet appréhende
les choses. Cette activité de l'esprit est facilitée par l'usage.
Celui-ci privilégie l'attention à tel ou tel aspect du réel
et dispense d'en considérer d'autres. D'après Bergson, "notre
représentation de la matière est la mesure de notre action possible
sur les corps ; elle résulte de l'élimination de ce qui n'intéresse
pas nos besoins et plus généralement nos fonctions" (Matière
et mémoire). Sont reconnus comme objets de conscience les phénomènes
sensés, ceux qui sont intéressants. Les autres échappent
à l'attention jusqu'à ce que l'artiste relègue le savant.
L'usage perfectionne l'entendement mais réduit la réalité
à sa fonctionnalité. L'inventeur, en science comme en art, s'émancipe
partiellement de l'usage. "Le créateur d'une œuvre, écrit
G. G. Granger, se voit contraint, pour continuer son travail, d'effectuer des
opérations impossibles, c'est-à-dire interdites par les règles
antérieurement applicables et appliquées, ou qui heurtent des
croyances ou des savoirs qu'il admet par ailleurs. De telle sorte que si l'œuvre
se produit, c'est sans que soit compris le succès de sa réalisation"
(L'Irrationnel).
L'activité comique est cognitive. Le rire augment la conscience et invente
la réponse. Le comique est un mode de conscience. Il a comme affinité
avec la philosophie d'exprimer l'étonnement. La philosophie réclame
une attitude sérieuse. Mais il ne suffit pas d'être sérieux
pour être philosophe. Car il faut savoir également se départir
avec légèreté des doctrines. Le philosophe pose parfois
des questions paradoxales et déconcertantes. Le comique diffère
de la philosophie par ses réponses spécieuses et impertinentes.
Mais l'invention d'une justification de la maladresse est ce qui distingue le
comique du ridicule. La portée cognitive du comique lui confère
une valeur philosophique. Son propos est seulement moins abstrait que le discours
philosophique.
L'imagination détache des éléments de la réalité
et figure schématiquement leur relation. L'imagination accuse les traits
décisifs, rend perceptibles les calculs, retrace la composition d'un
tableau et concourt largement à la formation des modèles scientifiques.
Ces schèmes peuvent être traités librement et rationnellement
dans le sens de l'ordre réel des choses ou dans un ordre virtuel. L'imagination
n'adhère pas strictement aux faits ni à la logique. L'image renvoie
à ce dont elle est l'image lorsqu'elle est vraie et s'efface ainsi pour
son objet. Mais lorsqu'elle est fictive, elle indique un objet qui n'existerait
pas comme tel sans elle.
A ce qui est donné ou souvenu, s'ajoutent les relations et les termes
élaborés par l'imagination. La fiction requiert l'imagination
qui, à partir des éléments qu'elle a abstrait du réel,
les réorganise à sa guise. Une logique objective est par conséquent
construite conformément au donné, tandis que subjectivement la
construction est plus libre. Il est difficile d'atteindre la raison sans imagination,
de même que les mathématiques élémentaires peuvent
être difficiles à pratiquer sans figures. L'imagination peut cependant
être qualifiée de libre par rapport à la raison.
Dans un cas, imagination et mémoire sont déterminés par
les faits. L'imagination sert à dégager des ressemblances, des
répétitions et permet la stabilité de l'idée. Son
rôle est intimement lié à celui de la mémoire. Dans
un autre cas, l'imagination s'émancipe de la mémoire et du sensible.
Les défaillances de la mémoire et la confusion des sens tendraient
même à stimuler l'imagination et à encourager la fiction.
Le jeu de l'imagination par rapport à la mémoire permet l'expression
de la liberté.
L'imagination est davantage éloignée des impressions que ne l'est
la mémoire. La mémoire est avant tout l'empreinte de l'impression
et lui reste attachée. L'imagination repose, elle, sur la mémoire
et ne dépend plus nécessairement des impressions. Elle ne subit
plus le particulier dans son actualité évoquée mais en
détache une idée simple et générale. Par elle, le
repris de la mémoire, le répété par ressemblance,
devient unité conçue. Cette unité de l'image réintègre
ensuite la mémoire pour la clarifier et la renforcer contre l'usure.
L'imagination est inductive, elle transforme les répétitions et
ressemblances en images. La réflexion spontanée réinvestit
les produits imaginaires dans l'expérience vécue. L'activité
de l'esprit permet de détacher des entités stables du flux des
vécus de pensée à travers le temps. La concaténation
de différences et de ressemblances perçues forme dans le jugement
un ensemble cohérent de notions. L'imagination, abolissant les différences
perçues, est à rapprocher de la raison.
L'individu se conduit rationnellement. Il anime la matière dont il relève
en y formant des symboles. Cette activité le soustrait au silence et
au bruit en introduisant la distinction. L'unité particulière
matérielle de l'individu se trouve relayée par une unité
symbolique dans la communication avec autrui. L'activité imaginaire renvoie
en même temps à elle-même, à son point d'énonciation
à la fois public et individuel ainsi qu'à l'esprit qui se donne
de façon continue sous de multiples aspects. Elle renvoie au savoir et
à la connaissance, à la capacité transformatrice de chacun,
à sa perfectibilité. Elle se détache de la nécessité
matérielle pour affirmer les principes propres à l'individu qui
lui permettent de s'affirmer et qui autorisent la reconnaissance d'une conscience
autonome. Grâce à son imagination, l'individu se rend communément
intelligible.
La simultanéité de la mémoire et de l'imagination en rend
l'analyse difficile. Comment penser l'adéquation effective de la durée
et de la stabilité ? Le lien entre l'enchaînement des impressions,
leur répétition mentale et la conscience d'une cohérence
des faits doit cependant être admis. Les séries sont perçues
parce qu'elles apparaissent spontanément composées. Cette unité
abstraite de la diversité est proche de l'essence séparée
de l'existence. Bien qu'elles ne soient pas proprement des représentations,
les essences détachées de l'existence le sont grâce à
l'imagination. Elle assure la stabilité des objets malgré leur
changement. Même un objet immobile, s'il n'était pas en même
temps imaginé, ne serait peut être pas perçu de la même
façon à chaque fois.
Sans la réflexivité de l'imagination, les temps et les univers
seraient indistincts. L'usage conscient de l'imagination est en somme ce qui
donne à la mémoire le critère du passé et de l'avenir
ainsi que celui du réel et du fictif. Son produit garantit l'identité
des objets remémorés. L'imagination a donc pour fonction d'assurer
l'identité des objets dans le temps et, de manière spéculaire,
de fournir un critère modal et temporel du jugement. La mémoire
ne contiendrait rien d'imaginaire sans l'imagination. Elle se confondrait avec
les sensation et mélangerait le passé au présent. Or, même
si ce qui est passé s'est réellement produit, il est imaginé
par rapport au présent.
L'image étant commune à une multitude d'impressions captées par la mémoire, elle n'en subit aucune en particulier. Et puisque le comique lui aussi libère du joug des émotions, il semble possible de faire découler le comique de l'activité de l'imagination. Ici, contrairement au poétique qui rapproche le sujet sentant et l'objet senti, le comique rend momentanément indifférent au monde. C'est cette indifférence qui, selon J. Cohen, suscite l'e