DELEUZE - 4/6/1973

Les conceptions de l'énoncé
Flux de financement


(...)
l y a un fil critique et une très vague recherche positive. Le fil critique c'est qu'évidemment, loin de favoriser le surgissement des énoncés, la psychanalyse empêche tout surgissement d'énoncés et elle nous retire toute chance de tenir des énoncés qui soient les nôtres. C'est ce qui parcourt tout. Mais la partie positive, ce qui nous intéressait, c'était : quelles sont les conditions de la production d'énoncés qui nous soient propres, qu'il soient énoncés d'individus ou énoncés de groupes, et par là même, quelle sont les conditions d'une ************** Ce n'est pas étonnant que la psychanalyse, par nature, nous retire toute possibilité d'énonciation; c'est vraiment par nature qu'elle considère l'inconscient comme quelque chose après coup. L'inconscient comme, encore une fois, quelque chose qui est toujours déjà là, et à réduire par une machine d'interprétation. Nous, nous considérons l'inconscient, au contraire, comme quelque chose qui n'est jamais là, et qui est à produire, à produire par une machine d'expérimentation. Si j'essayais de résumer tout ce que j'ai développé cette année, c'est ça.

Au passage, je tiens à souligner quelques petites choses : l'année dernière, nous avons tenté, avec Guattari, une espèce de critique de Oedipe, et là-dessus, *********** il y a des tas de gens qui nous ont dit : Oedipe vous n'y comprenez rien, Oedipe ça n'a jamais été le père et la mère, alors qu'est-ce que c'est ?

Alors, on nous dit : Oedipe c'est l'accès à la culture, ou Oedipe c'est l'accès à l'ordre symbolique, ou bien Oedipe c'est la finitude de l'être, ou bien Oedipe c'est le manque à être qu'est le désir ou le manque à être qu'est la vie ou bien, etc. Il y a même des pervers : les uns disent ce n'est pas le père et la mère, c'est la triangulation symbolique, ou la quater nation. Ça c'est la position de l'école symbolique, l'école freudienne. Et il y en a d'autres qui disent : d'accord, c'est papa et maman, seulement la triangulation ce n'est pas Oedipe, ça c'est René Girard. Ça me paraît encore plus rigolo parce que, quand on demande comment ça fonctionne, qu'ils soient de l'école freudienne ou qu'ils soient d'une autre école, ils ont beau dire Oedipe c'est le symbolique, ou c'est l'entrée dans le symbolique, comment ça fonctionne concrètement ? Je prends un texte dont je ne dis pas le nom de l'auteur, où il nous dit de son patient : "il enchaîne sans pour autant avoir abandonné son articulation suçotante, mâchouillante et obscène - c'est dur de traiter son patient comme ça, parce que enfin, l'articulation des analystes, il y a à dire - par une séquence sur les Bouches du Rhône, la Camargue, les plaisirs du cheval et de la mer. Invitation au voyage que je ponctue d'un "bouche de la mère". Écuré à son tour, serai-je tenté de dire - le patient, il y a de quoi, il s'arrête en proie à la plus grande perplexité devant la béance qui lui revient de son propre dire", c'est une merveille.

C'est comme la lettre où le type disait : "je veux aller dans un groupe hippy", pour moi ça veut dire quelque chose de très précis, peut-être qu'il se trompe, mais là n'est pas la question, mais "je veux aller dans un groupe hippy", ça veut dire : je veux produire de l'inconscient. Ça veut dire je suis coincé, je suis dans un milieu où toute production d'inconscient est impossible, je veux produire de l'inconscient. Une schizo-analyse, ça part dans cette direction : pourquoi veut-il produire de l'inconscient dans cet endroit là, comment est-ce qu'il va le produire, etc. Et son analyste lui dit : groupe hippy = gros pipi, tu es impuissant, c'est toujours ton thème de l'impuissance. Là, on voit les méfaits radicaux, les méfaits dégueulasses de la machine d'interprétation. Le type n'a aucune chance de s'en tirer, il ne peut pas tenir un énoncé. Quand un type viens dire à quelqu'un : je veux aller dans un groupe hippy et que l'autre répond : quoi, c'est toujours ton thème de l'impuissance, encore la castration! On est foutu dès le début.

Or, ce texte, j'y remarque d'abord un mépris éclatant du patient, un mépris insupportable; pourquoi est-ce que le patient est défini par une "articulation suçotante, machouillante et obscène", alors que l'analyste se prête une voix claire, lumineuse et intelligente, ensuite, le type parle des Bouches du Rhône et l'analyste, en toute finesse, dit : Bouches du Rhône = bouche de la mère. La machine d'interprétation empêche le type de tenir le moindre énoncé. Là-dessus le commentaire de l'analyste est d'un' naïveté touchante parce qu'il remarque bien que le type est complètement écoeuré, "écoeuré à son tour, serai-je tenté de dire, il s'arrête." Rien ne gêne un analyste, il traduit : il est écoeuré, non pas par l'énormité de ce que je viens de dire, il est écoeuré par la perspicacité de ce que je viens de dire - "devant la béance qui lui revient de son propre dire", la béance qui lui revient de son propre dire, ce n'est pas difficile : quand vous faites passer un énoncé quelconque sous la machine d'interprétation, forcément, par là même, l'effet immédiat de ce passage, c'est ce qu'on a vu la dernière fois, un clivage du sujet en sujet d'énoncé et sujet d'énonciation; tu es sujet d'énoncé lorsque tu dis "les Bouches du Rhône", mais le vrai sujet de l'énonciation c'est toi en tant qu'interprété, à savoir Bouches du Rhône c'est bouche de la mère, l'analyste a clivé le sujet et il s'étonne après, que l'autre soit perplexe devant la béance qui lui revient de son propre dire. Il n'a eu le temps de rien dire, c'est ça qui est fascinant dans cette opération psychanalytique. Alors ce sur quoi j'insiste, c'est que c'est de la même manière que la psychanalyse inhibe toute production d'énoncés et traite l'inconscient comme quelque chose à réduire par la machine d'interprétation, et au contraire susciter des énoncés ou même arriver à entendre, à rendre possible l'énonciation, soit d'individus, soit de groupes, en même temps c'est ça qui est produire l'inconscient; l'inconscient, vous ne l'avez pas, l'inconscient il n'est pas là, l'inconscient n'est pas dans votre petite enfance, l'inconscient c'est quelque chose qui est produit et qui ne peut être produit que dans des lieux, des circonstances qui sont précisément des lieux, des circonstances et des événements non répressifs.

Un des aspects de la répression c'est précisément - et c'est ce par quoi la psychanalyse participe à la répression au sens le plus strict -, au contraire, la condition de production de l'inconscient c'est, et ça implique des lieux où la répression ne s'exerce plus sous cette forme d'un clivage du sujet; on distinguera en toi le sujet de l'énoncé et le sujet de l'énonciation, et ce clivage ce sera précisément le clivage de la castration. C'est en ce sens que depuis quelques semaines, on tourne autour de l'idée : produire des énoncés ou produire de l'inconscient, c'est strictement pareil; c'est ce sur quoi je me suis mal expliqué la dernière fois, parce que je me dis que, pour bien comprendre ça, il faut voir que, quand je dis que l'inconscient n'est pas déjà là, qu'il ne faut pas le chercher dans l'enfance, je veux dire une chose toute simple : je ne veux pas dire du tout, comme dans un vocabulaire psychanalytique ordinaire que, ce qui compte, c'est la facteurs actuels d'un trouble par opposition aux facteurs infantiles, je veux dire encore autre chose, car encore une fois, la valorisation des facteurs actuels contre les facteurs infantiles, notamment au niveau de la névrose, ça s'est fait à propos de toutes les ruptures, de toutes les dissidences avec Freud, et les dissidences avec Freud, ça n'a jamais rien changé de fondamental. Je veux dire, au contraire, que, si haut que vous remontiez dans l'enfance de quelqu'un, le problème est déjà celui-là : comment un enfant va-t-il produire de l'inconscient ? C'est dans ce sens que je dis qu'il n'est jamais là. Il n'est jamais là parce que l'enfant déjà se trouvait devant la tâche, est-ce qu'on va m'empêcher - même si il ne le formulait pas ainsi -, de produire de l'inconscient ou est-ce que je vais être dans des conditions favorables pour en produire. Il est évident que, un des aspects fondamentaux de la répression dans l'éducation, c'est d'empêcher la production d'inconscient chez l'enfant. De quelle manière ? Je suis confus et c'est pour ça que je reviens là-dessus : je disais ce qu'il faut distinguer vraiment, c'est les blocs d'enfance et le souvenir d'enfance. Seulement voilà, le souvenir d'enfance ce n'est pas quelque chose qui est après coup. Pas du tout, il faut revenir à Bergson, parce que c'est très bien Bergson. Bergson c'est quand même celui qui, un jour, a fait une théorie folle de la mémoire, puis c'est le premier philosophe qui, en tant que philosophe, a emmerdé vraiment les psychiatres. Il a écrit "Matière et Mémoire", ce qui a mis dans la psychiatrie une espèce de trouble, ... c'est très bien déjà. Bergson avait une idée très simple et très belle, il disait : le souvenir c'est contemporain de ce dont on se souvient, c'est en même temps que quelque chose est présent ou est passé. Pour une raison très simple : c'est que s'il fallait attendre que le présent passe pour fabriquer le souvenir du présent devenu passé, pour fabriquer le souvenir de l'ancien présent, il ne se constituerait jamais. Si il fallait attendre que l'ancien présent ne soit plus pour que se forme le souvenir de ce présent, il n'y aurait aucune possibilité de former un souvenir; il faut donc, et c'était le schéma d'une espèce de ligne divergente : à chaque moment le présent se dédouble en deux directions, une tendue vers le futur, une tendue vers le passé, c'est à dire : c'est en même temps que le présent est vécu comme présent et que se fabrique le souvenir de ce présent, ce qui lui permettait d'expliquer par parenthèses le phénomène dit de paramnésie, c'est à dire les phénomènes de déjà vu, déjà vécu : il disait que ce n'est pas étonnant, il suffit d'un trouble de la perception ; comme le souvenir se constitue contemporain de ce dont il est le souvenir, il suffit d'un trouble dans la ligne de bifurcation pour que, au lieu de percevoir la chose comme présente, vous perceviez le souvenir de la chose puisque le souvenir est contemporain de la chose, et à ce moment là, vous avez un phénomène de paramnésie.

C'est en ce sens qu'il faudrait distinguer les blocs d'enfance et les souvenirs d'enfance et le bloc d'enfance, c'est vraiment de la petite enfance **********, et là, je dis que, dans le bloc d'enfance, vous n'y trouverez rien de ce que la psychanalyse nous dit être la vie de l'enfance, vous n'y trouverez rien d'oedipien, vous y trouverez une tout autre affaire, vous y trouverez tout un ensemble de connexions machiniques, des connexions machiniques qui forment la vraie vie de l'inconscient, non figural et non symbolique. Un enfant qui joue à la marelle ou qui joue à la balle, là il y a tout un système, des blocs d'enfance à l'état vif, à l'état actuel, et là vous y trouverez une vie de l'enfance qui ne se réfère pas aux coordonnées psychanalytiques, c'est à dire les fameuses coordonnées oedipe-castration; c'est en même temps que le souvenir de cette vie se constitue. Il y a contemporanéité entre le bloc d'enfance vivant et le souvenir d'enfance, et le souvenir d'enfance, il est fondamentalement oedipien, tout comme le rêve. Bien sûr que les psychanalystes ont raison au niveau du rêve, c'est le même mouvement qui produit oedipe et qui produit le rêve, mais ce n'est pas ça qui compte. Le souvenir d'enfance est oedipien parce que l'enfant constitue, fabrique son souvenir d'enfance contemporain du bloc d'enfance correspondant, mais il le fabrique tout entier déjà rapporté aux coordonnées oedipiennes, parce qu'il le fabrique tout entier au niveau d'une véritable conduite de récit: ce que je vais raconter à maman, ce que je vais raconter à papa; au niveau du conscient, du moitié conscient, de l'inconscient, un gosse ne passe pas une journée sans sélectionner, c'est à dire sans vivre sur un double registre - mais encore une fois strictement en même temps-, ce dont il a le souvenir et le souvenir lui-même, à savoir le bloc d'enfance vécue qui détermine les connexions désirantes, et le souvenir d'enfance qui, au contraire, est déjà un passé, mais un passé strictement contemporain du présent, dont il est le passé, et qui retient ce qui, des désirs de l'enfant, va pouvoir être rapporté au père et à la mère. C'est la conduite de récit. Là, il faudrait revenir à Janet, le vieux Janet avait une très bonne théorie sur *********, sur la mémoire et le souvenir comme étant essentiellement une conduite qui consiste à se référer à des personnes au moins possibles à qui on va raconter ce récit.

Alors, en effet, il y a déjà tout un écrasement de l'inconscient qui se produit au niveau du souvenir d'enfance, pas du tout parce que le souvenir est produit après coup, mais au contraire, parce qu'il est contemporain de ce dont on se souvient, parce qu'il est strictement, en même temps que le présent correspondant, il n'est pas en même temps qu'un nouveau présent qui succéderait à l'ancien, il est contemporain de l'ancien présent dont il est le souvenir, et c'est par là qu'il représente une fantastique besogne de sélection où ne sera retenu des connexions du désir d'un enfant, que ce qui est rapportable à papa et à maman. Le souvenir, par nature, il est oedipien, et c'est lui qui a projeté l'ombre d'un inconscient qui serait déjà là, et toujours déjà là, et qui serait à interpréter. Si bien que la tâche vis à vis d'un enfant, c'est dégager les blocs d'enfance des souvenirs d'enfance qui les recouvrent. Les blocs d'enfance c'est les morceaux d'expérimentation de l'enfant. Le souvenir d'enfance, c'est un enfant qui, tant bien que mal, à son corps défendant, se trouve sans défense devant des interprétations, et il se trouve sans défense devant ces interprétations d'adulte parce que le souvenir d'enfance, il est précisément l'occupation par laquelle l'enfant d'un récit (?) se constitue comme sujet de l'énoncé, donc renvoie à une instance supérieure, que ce soit le père ou autre chose qui va découvrir les vrais sujets de l'énonciation, c'est à dire qu'il va faire de l'interprétation, si bien que là je dirais : le bloc d'enfance c'est vraiment les agencements machiniques qui sont producteurs des véritables énoncés de l'enfant. Encore une fois ce n'est jamais un sujet qui produit les énoncés, c'est les connexions machiniques, c'est des connexions de désir qui traversent l'enfant et qui produisent tel ou tel énoncé.

Or la combinaison agencements machiniques-production d'énoncés, s'oppose au processus de l'interprétation qui lui, repose, tout entier sur le souvenir d'enfance, clivage d'un sujet en sujet d'énoncé et sujet d'énonciation avec, comme postulat, que ce qui produirait des énoncés, ce ne sont pas des agencements machiniques, ce ne sont pas des libres connexions de désir, mais que ce qui produirait des énoncés, c'est le sujet. L'idée que c'est le sujet qui produit les énoncés, c'est déjà la condition suffisante pour qu'aucun énoncé ne puisse être produit, c'est déjà la grande inhibition de tout énoncé assurée par la machine d'interprétation.

Le problème de l'enfant, une fois dit que enfant, on ne cesse pas de l'être, ça va trop de soi, il n'y a pas de différence de nature au niveau du désir, il n'y a pas de désir d'enfant et de désir d'adulte, mais ça n'empêche pas qu'il y ait une différence catastrophique, dramatique, c'est qu'il y a des gens qui vivent l'enfance et leur propre enfance sous forme de souvenirs d'enfance et là, on ne saura trop dire à quel point la psychanalyse n'est pas la seule responsable de ça, mais à quel point elle appuie cette force oppressive qui nous fait vivre notre enfance sous forme de souvenirs d'enfance, toutes sortes de forces sociales, de forces familiales, etc. Des forces qui nous poussent à vivre notre enfance sous la forme de souvenirs d'enfance et qui nous renvoient dès lors, à l'interprétation : "dis maman, est-ce que c'est bien vrai que ceci m'est arrivé lorsque j'étais petit", cette fois-ci c'est la machine d'interprétation familiale, il ne faut surtout rien demander à sa maman, surtout pas un souvenir d'enfance. Ou bien, il y a l'autre technique qui consiste à vivre son enfance une fois dit qu'on y est toujours resté, sous forme de réinjection de blocs d'enfance. Le problème du désir, dans les rapports désirants, c'est bien : comment faire cette espèce d'injection, et comment réinjecter les blocs d'enfance. Et là, je repense à un auteur dont j'ai beaucoup parlé cette année, c'est Kafka.

Chez Kafka, ça me paraît tellement curieux comme il joue sur tellement de tableaux à la fois parce qu'il a beaucoup d'humour; tantôt vraiment il fait de l'inscription de souvenirs d'enfance : exemple : "le lettre au père", et tout la monde dit : vous voyez comme il est oedipien!, mais rien du tout, car il fait ça pour sa rigolade personnelle, il est plein de joie, il en rajoute du souvenir d'enfance. Mais quand il passe à un autre degré et d'humour et de sérieux, il ne fait pas ça du tout, par exemple dans "Le Château", ça procède d'une tout autre manière, par injection de blocs d'enfance dans des scènes d'adultes. L'arpenteur du château est tout le temps traversé par de véritables blocs d'enfance qui s'imbriquent dans des trucs d'un tout autre genre, et là, il n'y a plus du tout de coordonnées oedipiennes, il y a des coordonnées sexuelles, des coordonnées homosexuelles, il y a des coordonnées de toutes natures, mais c'est très différent.

Mon problème n'est pas seulement anti-psychanalytique, il est anti-psychanalytique en ceci que la psychanalyse contribue de toutes ses forces à empêcher la production d'énoncés et la production d'inconscient parce que production d'énoncés et production d'inconscient, c'est la même chose. Produire un énoncé, c'est produire de l'inconscient. Mais il n'y a pas que la psychanalyse qui empêche la production d'énoncés et la production d'inconscient, encore une fois la production d'inconscient ou la production d'énoncés, il faut bien appeler ça comme c'est, c'est toujours une révolution; on peut même définir la période révolutionnaire dans un domaine quelconque par ceci : de nouveaux énoncés sont produits et par là, une charge d'inconscient n'est pas lâchée; elle est produite. Et que ça s'accompagne d'un formidable lâché de blocs d'enfance par opposition aux souvenirs sur lesquels fonctionne l'ancien système, c'est évident.

Et aujourd'hui, il nous fallait examiner cette question de la production d'énoncés vue à travers ses auteurs, dont on avait commencé à parler la dernière fois. J'avais juste essayé de dire pour Baudrillard comment ça se présentait. Je retiens juste ceci de la réponse de Baudrillard parce que c'est de ça dont je vais avoir besoin aujourd'hui : Baudrillard nous dit que ce qui produit les énoncés, c'est une transformation, c'est lorsque la valeur d'échange, c'est lorsque la valeur d'échange se transforme en valeur-signe. Et lorsque cette opération se produit, il y a création d'énoncés, que ces énoncés soient verbaux ou pas verbaux. Donc, c'est cette transformation qui est elle-même productrice d'énoncés. En dernière instance, on avait vu que cette transformation de la valeur d'échange en valeur-signe renvoyait à, la valeur-signe elle-même renvoyait à quelque chose qui allait nous rendre très triste, à savoir le clivage du sujet, soit que ce sujet occulta, cacha la castration, soit qu'il l'exhiba, en d'autres termes, on retombait sur la thèse classique qui me paraît la thèse de la philosophie occidentale, chrétienne, cartésienne, etc. A savoir que ce qui produit l'énoncé, c'est le sujet, et du fait qu'il produit l'énoncé, il ne peut le produire que clivé en sujet d'énoncé et sujet d'énonciation. Le grain de sel psychanalytique consistant à dire que le clivage c'est la castration, alors que Descartes aurait dit que tout ça c'est la réflexion, mais partout c'est le sujet qui est producteur des énoncés, et c'est pas par hasard qu'il en va de même chez Lacan : sur le problème de la production d'énoncés, il ramène le cogito. Page 819 des Écrits, mais c'est peut-être page 719.

Alors, dans notre étude sur Baudrillard, on était partis joyeux en se disant : voilà une thèse sur : à quelles conditions les énoncés sont-ils produits, et le début de la réponse nous avait beaucoup intéressé, à savoir ce qui produit les énoncés, c'est la transformation de la valeur d'échange en valeur-signe. Et puis, si nous avions été très abattus ensuite, c'est dans la mesure où la valeur-signe nous renvoyait à un sujet clivé, donc à la thèse à la fois la plus classique et la plus psychanalytique, or le clivage du sujet, c'est au contraire ce qui empêche la production d'énoncés, et ce n'est pas par hasard que alors, sur l'envers, sur l'autre aspect de notre problème, qui est production d'énoncés = production d'inconscient, Baudrillard, de la même manière qu'il nous disait que ce qui produit des énoncés, c'est finalement le sujet clivé, dès lors, au niveau de l'envers, il n'y avait évidemment plus aucune production d'inconscient, il n'y avait plus qu'un inconscient de la castration et l'inconscient de l'énoncé c'était la castration même, à savoir la castration occultée par la valeur-signe. Nous avions eu tant d'espoirs ...

Alors, du coup, je me suis dit qu'il fallait voir du côté de J-P Faye et de ses deux livres récents, "Théorie du récit" et "Langages totalitaires", parce que là aussi c'est bien le même problème, à savoir production d'énoncés ou production d'inconscient. Il ne le dit pas comme ça, si bien que je suis de mauvaise foi, car si il ne le dit pas comme ça, c'est que ce n'est peut-être pas son problème. Ce qui me permet de dire que, d'une manière, c'est son problème, c'est que tout le beau livre de Faye consiste à s'interroger sur la condition de production des énoncés dans une période de l'histoire précise, à savoir les énoncés nazis. Qu'est-ce qui permet le surgissement des énoncés nazis, qu'est-ce qui permet la production des énoncés nazis en Allemagne à tel moment.

Ce qui m'intéresse, c'est en quoi ce que dit Faye est proche de Baudrillard, bien qu'il faut que j'aille assez vite, et en quoi c'est en très différent. Je dis tout de suite que c'est très différent parce que la réponse ne sera pas du type : ce qui produit l'énoncé, c'est un sujet. Il y aura aussi, ce qu'il n'y a pas chez Baudrillard, une véritable transformation en liaison avec la production d'énoncés, il y aura une véritable transformation - je ne sais pas de quelle nature -, du rapport de l'énoncé avec l'inconscient. Donc, avec ces deux critères, je peux déjà dire que cette thèse nous intéresse davantage.

La première chose qui me frappe, au hasard vraiment, car je ne juge pas, c'est seulement des impressions, je me dis que le point commun avec Baudrillard, c'est que lui aussi part de l'échange. Il part de la valeur d'échange.

Boum. La table, après avoir perdu un de ses pieds, rend l'âme définitivement sous les affres délictueuses d'un discours génialement producteur d'inconscience ... Reboum, ponctué d'un "c'est fini" deleuzien.

Note de la rédaction : encore un coup de la pulsion de mort.

Correction : De fait, il s'agissait vraiment d'un attentat raté, fuit de lacanneries sauvages et mâles intentionnées ...

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Donc, Faye, aussi part de l'échange, et son schéma à lui - voilà qui me fascine dans son livre et je crois que c'est un livre très important : les exemples qu'il donne vont excéder ce qu'il en dit. Son problème, c'est comment, à partir de l'échange, se fait la production d'énoncés, qu'il appelle pour son compte, récits. Comment des récits se produisent-ils à partir de l'échange. Et là, il se passe quelque chose de très curieux, trois textes sont très importants. D'abord page 18 de "Théorie du Récit", il cite un texte d'un historien du 17ème ou du 18ème siècle qui s'appelle Mably; et voilà ce que dit Mably dans un récit historique :

"Quelques jeunes Huns chassaient sur les bords du Palus une biche qu'ils avaient lancée à travers un marais qu'ils regardaient comme une mer impraticable. Et, en suivant témérairement leur proie, ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs, impatients de raconter à leurs familles, les merveilles qu'ils avaient vues, retournèrent dans leurs habitations et les récits par lesquels ils piquaient la curiosité de leurs compatriotes, devaient changer la face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns."

Commentaire de faye :

"Au commencement et sur la rive droite du Rhin, il y a les conditions et les modes de la production matérielle et de l'échange ...", donc l'échange est premier, "ensuite et soudain, et par là, se déclenche la soudaine "révolution" de ce passage du Rhin - intervient l'événement imprévu de ces "récits" qui vont changer "la face des nations" : de cette production d'action supplémentaire et, pour ainsi dire, discontinue, par l'effet de récit."

Ce qui me paraît fascinant, c'est que, dans l'exemple même, intervient, comme par hasard, une espèce de flux migratoire, les Huns, et il ne le retient pas du tout particulièrement, ça a l'air d'être un simple exemple : on passe des conditions matérielles de l'échange à la production de formes de récits, i.e. à la production d'énoncés; l'exemple même fait intervenir un facteur qu'il ne met pas en jeu pour le moment dans son schéma, à savoir les Huns franchissent le fleuve, i.e. un flux d'une certaine nature. Est-ce que cette dimension qui est déjà là dans l'exemple, mais dont il ne se sert pas, est-ce qu'elle ne suffit pas à faire sauter la pseudo-genèse à partir de l'échange.

Deuxième moment de la thèse de Faye : comment rendre compte de ceci, que les conditions de l'échange vont engendrer ... (coupure sur la bande magnétique), vous voyez comme on reste dans l'échange "la marchandise comme changement matériel et d'échange - dit-il -, ou bien d'autre part, la marchandise dans sa forme qui culmine avec ce que Marx appelle, au début du Capital, la forme monnaie ou, comme dit Faye, la marchandise comme change de forme. L'histoire commence avec ce double procès : changement matériel et échange d'une part, et d'autre part change de forme."

Si je compare avec le schéma de Baudrillard, il nous disait que la valeur d'échange se transforme, dans certaines conditions, et que c'est la valeur-signe qui est productive des énoncés; là, la valeur d'échange ou l'échange, envisagée dans sa matérialité, se transforme en forme marchandise et là-dessus, Faye va faire tout un parallèle entre la forme marchandise et la forme récit. Parallèle à quel niveau? Au niveau de ceci que le récit, ça circule autant que la marchandise et ça circule d'après des règles homologues à celles de la marchandise, et qu'un récit est fondamentalement circulatoire de la même manière qu'une marchandise.

Je me dis que, au niveau de cette seconde thèse de Faye, que là aussi on retrouve quelque chose à la fois très intéressant et très fâcheux.

Le problème général de la production des énoncés c'était : comment le désir, et en quel sens le désir fait-il partie des structures les plus profondes d'une formation sociale, ou si vous préférez, en termes plus connus, comment le désir fait-il partie de l'infrastructure même. Or, une telle question implique le refus de tout retour à une thèse qu'on pourrait appeler paralléliste ou métaphorique, et une thèse métaphoriste ou paralléliste, c'est bien la thèse psychanalytique ordinaire; si on admet que la question est bien posée que de demander comment et à quelles conditions le désir fait-il partie de l'infrastructure elle-même, toute réponse qui procédait par un simple parallélisme entre les formes économiques et les formes du désir, entre l'économie politique et l'économie désirante, donc qui maintiendrait un dualisme et ne ferait l'union des deux que par une métaphore ou par un parallélisme sans montrer du tout que, au contraire, le désir travaille les structures économiques, c'est à dire qu'il n'y a qu'une seule économie, toute restauration d'une dualité dans l'économie au niveau d'un parallélisme d'une économie dite politique et une économie dite désirante, toute instauration d'un lien entre les deux, sous les formes d'une métaphore, tout cela nous paraissait ruineux, parce que revenir aux positions les plus anciennes. Or, Faye est en train, à son tour, alors que le problème était de comment expliquer que le désir ait emprunté dans un champ social les formes si bizarres qui ont surgies avec le fascisme, et par là même comment s'est fait la production des énoncés fascistes dans le champ social de l'Allemagne à tel moment, ce qui impliquait bien un problème d'investissement par le désir de tout un champ historique social, il est en train de restaurer, tout comme Baudrillard, un simple parallélisme entre la forme marchandise et la forme du récit, ou le récit considéré comme forme des énoncés.

Tout ça c'est parce qu'il est parti comme Baudrillard, du problème de la valeur d'échange, et ce n'est pas possible. Si on part de la valeur d'échange, on ne se donne pas les conditions, on se demandera comment la valeur d'échange se transforme, alors réponse de Baudrillard : elle se transforme en valeur-signe - réponse de Faye : elle se transforme en forme marchandise et il y a parallélisme entre forme marchandise et forme récit, mais, de toutes manières, c'est une restauration d'un parallélisme entre les deux économie; et on ne peut pas partir de la valeur d'échange comme production des énoncés ou comme condition pour la production des énoncés, pour une raison très simple : il n'y a jamais eu la valeur d'échange. Toute l'opération qui consiste aujourd'hui en économie à supprimer ou à mener le plus loin possible la critique de la valeur d'usage, pour trouver la valeur d'échange comme première par rapport à la valeur d'usage, en quoi est-elle insuffisante ?

L'échange, non moins que l'usage est dit second par rapport à l'échange, l'échange est évidemment second par rapport à quelque chose d'une tout autre nature, à savoir que l'échange implique une espèce de flux de communication qui ne peut avoir la moindre consistance que en rapport avec un tout autre flux. En économie politique, l'échange ça renvoie à un aspect de la monnaie qui est un aspect superficiel, ou du moins un aspect secondaire, et la forme monnaie dans la marchandise illustre très justement cela, si bien que chercher du côté de la forme marchandise une condition, ne serait-ce que par analogie, à la production des énoncés, c'est perdu d'avance. La forme monnaie, elle renvoie à l'argent comme pouvoir d'achat, et l'argent comme pouvoir d'achat, on peut le considérer comme un flux; par exemple, on nous dira aujourd'hui que le flux salarial renvoie bien à l'argent comme pouvoir d'achat, et la valeur d'échange c'est ça. Jamais une économie n'a fonctionné comme ça. Une économie, dans quelque formation sociale que ce soit, elle n'a pu inscrire des échanges, elle ne peut faire fonctionner des circuits d'échange à base de monnaie comme pouvoir d'achat, que en fonction d'un flux d'une toute autre nature. Encore une fois, l'échange c'est de l'arithmétique, c'est du plus et du moins et ça apparaît bien sous cette forme avec Marx, par exemple lorsque Marx explique comment acheter le moins cher et vendre le plus cher. Au niveau de la monnaie comme pouvoir d'achat, c'est toujours de l'arithmétique et même plus, l'un des aspects de la théorie marxiste de la plus-value, c'est de l'arithmétique encore, à savoir on paie ceci à l'ouvrier alors qu'on le fait travailler suivant une autre quantité.

Or un champ économique ne peut pas être défini par une simple arithmétique parce que l'arithmétique c'est l'homogénéité des quantités et que un système économique repose au contraire sur une hétérogénéité fondamentale des quantités, à savoir - et notamment ça me paraît évident que toujours le gauchisme redécouvre un problème autonome du pouvoir, c'est pas comme les crétins, les marxistes officiels et traditionnels, ce n'est pas du tout parce que le gauchisme néglige l'importance des instances dites économiques, mais c'est pour une tout autre raison. Ce n'est pas parce que le gauchisme reviendrait à une espèce d'idéalisme du pouvoir : lorsque Foucault s'intéresse aujourd'hui de plus en plus aux conditions de l'exercice du pouvoir et qu'il dit que l'exercice du pouvoir ce n'est pas un décalque des structures économiques, et il va de soi que ça ne veut pas dire que le pouvoir tombe du ciel, il ne veut pas dire non plus que le pouvoir est indépendant des structures économiques, alors qu'est-ce que ça peut vouloir dire aujourd'hui, cette renaissance d'un problème propre, d'un problème spécifique du pouvoir au point que pendant un certain temps, on a reconnu comme étant presque le manifeste gauchiste de base, une certaine position du problème en fonction de termes de pouvoir. Ça veut dire que un champ économique n'est jamais défini arithmétiquement en fonction d'une valeur d'échange ou d'une forme d'échange parce que la forme d'échange qui renvoie à l'argent comme pouvoir d'achat, forme un flux qui ne peut couler dans un champ social, qui ne peut s'exercer dans un champ social que mis en rapport avec un flux d'une autre nature.

Ça signifie quoi, un flux d'une autre nature ?

Le mot : autre nature a un sens très rigoureux, ça veut dire un flux d'une autre puissance, à savoir que les opérations économiques d'une formation sociale, si simples nous apparaissent-elles, et même si échangistes nous apparaissent-elles en parenthèses, le structuralisme est fondamentalement échangistes.

Les opérations économiques se font sous une forme de rapports différentiels et des rapports différentiels, ce n'est pas du tout A + a ou A - a, c'est des rapports de type dy/dx, ce qui veut dire une chose très simple : le rapport différentiel c'est la mise en relation de quantités qui ne sont pas à la même puissance, en d'autres termes, il faut toujours au moins deux flux qui ne sont pas à la même puissance, et c'est là l'argent. Dans l'argent ou dans la monnaie, vous avez une forme de puissance I qui est la monnaie pouvoir d'achat et puis une forme de puissance X, la monnaie structure de financement. En apparence, c'est la même monnaie et ce qui fait croire que c'est la même, c'est l'existence d'un rapport différentiel, mais il va de soi que la structure de financement ne se fait même pas avec de l'argent réalisable ici et maintenant, et pourtant tout l'échange, ou toute la monnaie comme pouvoir d'achat présuppose la monnaie comme structure de financement et c'est ça l'important : dans une structure économique comme le capitalisme, c'est la dualité des deux flux, la monnaie comme structure de financement, le flux de financement, et le flux de pouvoir d'achat - étant bien entendu que le flux pouvoir d'achat est strictement subordonné comme flux de moindre puissance au flux de financement, c'est dans ce sens qu'il ne faut pas concevoir un homme puissant, par exemple monsieur Dassault ou un banquier, comme quelqu'un qui a plus d'argent dans son portefeuilles qu'un ouvrier. La fortune d'un banquier, par définition, c'est une fortune structure de financement qui n'est pas réalisable ici et maintenant. C'est, à la lettre, un tout autre flux et d'une tout autre nature que le flux pouvoir d'achat. Sa puissance ne vient pas d'un pouvoir d'achat plus grand, sa puissance vient de ce que il manie et détermine la direction du flux de financement. Il a un pouvoir sur le flux pouvoir d'achat de ses ouvriers, mais parce que, d'abord, il est le maître d'un flux de financement. Si bien que prendre comme point de départ en économie, la valeur d'échange, c'est la catastrophe puisque l'argent lui-même n'intervient dans la valeur d'échange, c'est à dire donne à la marchandise sa forme que en fonction d'un flux d'une toute autre sorte, et que, s'il n'y avait pas le flux d'une toute autre sorte, alors on ne comprendrait rien à rien, à commencer par les problèmes de pouvoir. C'est parce que, dès le champ économique, le flux de financement est affecté d'une puissance infiniment plus grande, d'une puissance X, par rapport au flux pouvoir d'achat affecté de la puissance I, c'est pour ça que je dirais que, dans un cas, il y a des signes de puissance, tandis que dans le cas du pouvoir d'achat, où l'argent sert de moyen d'échange, c'est, et j'emploie un barbarisme, c'est des signes "impuissantés". Si riche que vous soyez, si fort que soit votre pouvoir d'achat, l'argent comme pouvoir d'achat définit un ensemble de signes impuissantés qui ne reçoit sa puissance que de l'autre flux, le flux de financement. Et autant l'argent pouvoir d'achat est réglé par les lois de l'échange, autant l'autre flux est réglé par de toutes autres lois, à savoir des lois de création et de destruction de monnaie.

C'est pour ça que ça ne marche jamais un engendrement du pouvoir des énoncés ou de la production d'inconscient à partir du circuit de l'échange; c'est parce que en fait, ce circuit de l'échange n'intervient ou ne vaut que en rapport avec un circuit d'une autre puissance qui est le circuit de la création-destruction.

Voilà ce que je dis pour en finir avec ce compte rendu et ces critiques, tout ça c'est très confus, du livre de Faye : quand il analyse précisément les mécanismes de l'économie nazie, là aussi son exemple déborde de beaucoup. Revenons aux Huns, Faye nous disait : il y a le circuit d'échange et puis il y a récit, un jeune Hun a regardé tout ça et est venu le raconter, il a dit à ses copains : là-bas, il y a de l'argent, etc. Je ne dis pas forcément que les deux flux qui rentrent en jeu pour définir une production de récit ou une production d'énoncés ou une production d'inconscient, je ne dis pas que forcément ces deux flux doivent être flux de financement et flux pouvoir d'achat, je dis que de toutes manières, il y aura deux flux de puissances différentes. Dans l'exemple qui nous occupe, on se trouve devant quel flux ?

Ce n'est pas par hasard qu'on se trouve devant un flux nomade, un flux de nomadisme en pleine migration, les Huns, et un flux d'une toute autre nature, un flux d'échange qui suppose une certaine mobilité, mais qui se trouve dans un territoire donné, de l'autre côté du Rhin. J'ai l'air de dire n'importe quoi, et c'est vrai, mais ...

Intervention : Où est-ce que tu places l'achat des moyens de production ?

Gilles : C'est compliqué ça, parce que l'achat des moyens de production est à cheval sur les deux, il fera intervenir les deux flux de puissances différentes. Il y a bien un moment où est payé le vendeur de moyens de production, là, il y a bien une conversion en argent pouvoir d'achat, et c'est nécessaire. Je ne dis pas du tout que les deux flux sont sans rapport l'un avec l'autre, puisqu'au contraire, le rapport différentiel les mots en rapport, il y a toujours un moment où il y a conversion d'une masse monétaire ou d'une création-destruction de monnaie avec un pouvoir d'achat, c'est même le problème que posent beaucoup d'économistes en ce moment : comment se fait cette conversion. Alors l'achat de moyens de production, ça implique bien la monnaie pouvoir d'achat, mais les moyens de production eux-mêmes, en tant qu'ils font partie d'une entreprise, et en tant qu'ils n'ont été achetés que, par exemple, en fonction d'un capital d'entreprise, d'investissements de l'entreprise, d'un rapport d'une entreprise à une autre qui met, de proche en proche, en jeu l'ensemble de l'économie dans un champ social, ça suppose déjà une structure de financement. Elle peut s'exprimer de toutes sortes de manières cette distinction : je peux dire que c'est la distinction entre création-destruction de monnaie et pouvoir d'achat, je peux dire que c'est la distinction que d'autres économistes font entre capital d'un côté, et argent d'autre part. Je peux dire qu'on peut faire la distinction entre masse salariale et masse monétaire; alors, ton exemple même de la monnaie dans ses rapports avec les moyens de production, je crois que on trouverait que les moyens de production sont traversés par les deux flux. Peut-être que l'exemple de l'économie nazie dont je voudrais dire quelques mots va rendre ça encore plus clair.

Ce qui me frappe, c'est que, dans une formation sociale, si on n'accorde que ce n'est pas des opérations arithmétiques d'échange qui établissent les variables, mais c'est des rapports différentiels entre quantités de puissances différentes : d'une part, le pouvoir et la spécificité du pouvoir est par là même directement fondé. Si il y a un problème du pouvoir, et un problème qui ne doit pas être subordonné à l'économie, pas plus qu'il ne doit être posé d'une manière simplement idéologique, vient de ceci : le pouvoir consiste précisément dans le primat que le flux de puissance supérieure a sur les flux de puissance inférieure. En d'autres termes, penser le pouvoir en termes d'échange et de ce qui se passe à partir de la valeur d'échange, c'est une entreprise aussi stupide que de chercher dans l'échange la condition des productions d'énoncés. Dans les deux exemples que je prends : le capitalisme, flux de capital sous forme de structure de financement, flux d'échange sous forme de pouvoir d'achat, l'échange étant second, i.e. étant le flux de moindre puissance, le système capitaliste constituant des rapports différentiels entre ces deux flux, il est bien évident que le flux de puissance supérieure a au moins comme caractère d'avoir son type de mobilité et de déterminer les limites de la mobilité de l'autre.

Le capital a une mobilité qui est la sienne, c'est même son caractère international, c'est son système de fuite, c'est le mouvement de la circulation du capital. Le flux inférieur de pouvoir d'achat qui correspond au flux, ou si vous voulez, dont l'une des composantes est le flux de travail, ça a aussi sa mobilité; il y a une mobilité du capital et il y a aussi une mobilité du travailleur. Or, le système capitaliste, économiquement, c'est bien un système qui se proposera dès le début de fixer la mobilité du travail d'après les exigences de la mobilité du capital, que le travail et que le pouvoir d'achat n'aient pas du tout une mobilité qui serait la sienne, mais que sa mobilité soit strictement mesurée et réglée par les exigences de la mobilité du capital. Donc, dans tout champ économique, je ne dirais pas seulement qu'il y a rapport différentiel entre deux quantités au moins de puissances différentes, il faudra dire que il y a un rapport entre ces quantités, de telle manière que l'une, non seulement est douée d'une mobilité fondamentale qu'on pourra appeler, par commodité : NOMADISME, au sens le plus général du mot; et que l'autre, la quantité impuissanté, la quantité de puissance inférieure, ne recevra de mobilité que ce qu'en exige la quantité de puissance supérieure qui, donc, la codera, la quadrillera, l'empêchera de se mouvoir si besoin est, l'obligera à se mouvoir d'après les exigences de l'autre quantité si besoin en est, etc. C'est tous les problèmes du 19ème siècle, de comment organiser la mobilité du travail en fonction des exigences du capital, i.e. de la mobilité du capital lui-même.

Mais ce qui me réjouis, c'est que dans l'exemple de Faye, qu'est-ce qu'on voit, on voit des nomades, les Huns, ils passent le Rhin, eux-mêmes sont un flux migrant qui suit un autre flux, le flux de chasse : en suivant une brebis, le petit Hun passe le Rhin, puis regarde et puis va dire à ses amis ce qui se passe de l'autre côté du Rhin, et le Mably dit : jamais il n'y a rien eu de plus terrible que lorsqu'ils ont passé le Rhin.

Dans un tout autre domaine, pour le moment, on ne cherche pas à faire un rapport, on cherche juste un écho, il y a ce flux nomade qui rentre en rapport avec un flux d'échange, qu'est-ce qui se passe ?

Dans un livre tout récent de Duby, "Guerriers et Paysans", il y a quelque chose de très important pour nous dans le même sens qui va faire comme la jonction. L'historien Duby explique quelque chose à peu près comme ceci, qui se passe à la fin du Xème siècle. A la fin du Xème siècle, ça va très mal : c'est la décomposition de l'empire carolingien. L'argent n'est plus soutenu par des puissances de financement, des puissances de type impériales; et l'argent est toujours là, comme ça, mais, à la lettre, comme ce n'est jamais à partir de lui que vous faites n'importe quoi, mais comme c'est avec l'autre aspect de la monnaie, et comme c'est l'autre aspect de la monnaie qui rend possible l'usage de l'argent comme pouvoir d'achat, dans la décomposition impériale du pouvoir carolingien, l'argent ne va plus du tout, on s'en sert comme de médailles et surtout, ça va dans les monastères, ou bien même on le met dans les tombes, c'est des richesses funéraires, ça ne sert même plus tellement aux échanges. L'échange retombe alors - pour parler comme Faye -, dans sa condition matérielle, une espèce de troc. Vous voyez la situation!

Là-dessus, aux frontières arrivent les admirables Vikings. Par le Nord. Par l'Est arrivent les Hongrois. J'insiste : à la périphérie du système. Le livre de Duby est écrit pour nous : à la périphérie du système foncent les Vikings avec leurs navires, les Hongrois avec leurs chevaux, au passage, ils creusent les tombes, les pillent et pillent les monastères. Là aussi, c'est un drôle de flux : un flux de Vikings en bateaux, un flux de Hongrois à cheval, et Duby explique, dans des pages splendides, que c'est eux, c'est ces sauvages là, qui ravagent la périphérie, qui foutent en l'air les tombes, qui brûlent les monastères, c'est eux qui vont relancer toute l'économie; enfin j'exagère un peu, mais ils vont avoir un facteur très important périphérique pour la relancée d'une économie qui était mourante. Ils font une espèce de lâchage, une libération d'argent sur toute l'Europe qui va réinjecter dans l'économie une puissance monétaire que la monnaie, réduite à son pouvoir d'achat ou à sa valeur d'échange, avait complètement perdu, ils font de l'investissement économique par destruction. Là aussi, vous avez un autre exemple ou un flux défini par une mobilité et une puissance supérieure, puissance de ses chevaux, de ses bateaux, de sa tactique militaire, etc. , va relancer tout un *********** en fonction d'un rapport entre flux de quantités, de natures, de puissances hétérogènes, et je dis : quelle que soit la diversité des exemples, vous trouverez toujours l'un des deux flux que l'on pourra définir comme nomade et mobile, et l'autre que l'on devra définir comme moins mobile et moins nomade, i.e. recevant sa fixité des exigences de l'autre. Si je suis l'exemple qu'analyse admirablement Duby, qu'est-ce qui se passe ?

Les paysans en ont vite assez de voir ces Vikings, alors il se produit des choses étonnantes; les Vikings qui se baladent, ce n'est pas seulement des nomades, mais c'est des nomades en train de migrer, on a la double détermination du nomadisme, et ça représente ce qu'on avait appelé, dans notre vocabulaire : un flux de nomades que l'on peut caractériser par, très profondément, sa déterritorialisation. Un premier flux déterritorialisé, mais également déterritorialisant, puisqu'ils brûlent les villes quand ils peuvent (ils ne le peuvent pas souvent, mais enfin), c'est d'autant plus déterritorialisant ce flux de nomades, qu'ils ne respectent même pas les morts, ils creusent la terre, ils prennent l'argent, ils l'emmènent et c'est donc un flux déterritorialisé et déterritorialisant.

A un autre coin du champ social, il y a les paysans. Ils se trouvent devant ces Vikings et évidemment, ils fuient. Ça donne un grand coup à la résidence paysanne, i.e. à la manière dont le paysan est attaché par le seigneur à la terre; ils fuient et aussi ils sont affectés d'un coefficient, cette fois-ci secondaire de déterritorialisation, au point que le problème du pouvoir à ce moment là, c'est : d'une part, organiser la lutte contre les Vikings ou les Hongrois, mais aussi comment enrayer la déterritorialisation paysanne. Ça va entraîner au besoin, un adoucissement de la situation paysanne; il va falloir faire aux paysans des situations meilleures, il va falloir opérer, contre le double danger, une espèce de reterritorialisation à tous égards, à savoir : changement de nature des villes, qui augmentent de population, puisqu'on vient se réfugier dans les villes; augmentation de la défense des villes, et par là même gain en autonomie des villes. Au niveau des paysans, très souvent, apparaît au 10ème siècle un nouveau mode qui, au lieu de l'attachement à la terre, est le paiement de redevances en argent pouvoir d'achat. Pourquoi est-ce que l'argent pouvoir d'achat, rentre en fonction, on est renvoyé au lancer d'argent, à l'injection d'argent que les Vikings ont opéré par pillage. Ces Vikings mêmes qui réinjectent l'argent dans l'économie, ils s'aperçoivent assez vite qu'avec l'argent, ils peuvent acheter de la terre.

Vous voyez, il ne suffit même pas de dire deux flux, il faudrait en distinguer cinq, six. Il y a un premier flux de puissance n essentiellement déterritorialisant - les Vikings, les Hongrois -, un second flux déterritorialisé, les paysans, des flux de reterritorialisation au niveau des villes, au niveau du pouvoir, au niveau du fait que les nomades vont se sédentariser. Tout ça va être des manières de reterritorialiser. Et la féodalité, comme formation sociale - je ne dis pas que c'est sa seule cause, ni même une cause essentielle -, mais la féodalité comme formation sociale et la liquidation définitive de l'empire carolingien, elle se fait à partir de tous ces flux d'un type nouveau qui traversent le champ social à un moment, ce qui confirme une hypothèse autour de laquelle on tournait, à savoir que les nouvelles formations ne se font pas du tout par accumulation, par processus de cumul, elles se font vraiment par débandade. Lorsqu'il agit, tout un jeu dans un champ social de flux qui déterritorialisent les formes anciennes de formations sociales, où se refont alors des reterritorialisations d'un autre type, et l'ensemble des données économiques est effectivement transformé.

Pour en finir avec ce point, je dirais que, lorsque Faye analyse l'économie nazie, ça dépasse beaucoup son schéma; son schéma traitait d'échange, forme marchandise, forme récit comme fonction d'énoncé parce que ce que Faye montre précisément, au niveau de l'économie nazie, c'est comment ça a fonctionné à plusieurs niveaux, à savoir notamment le problème du miracle du docteur Schacht dans l'économie nazie, ça a été précisément, en gros : comment fabriquer une structure de financement alors qu'on n'a pas de pouvoir d'achat. Problème intéressant qui était lié à la crise : écroulement de la monnaie comme pouvoir d'achat - qu'est-ce qu'on a vu ? Bien sûr, le flux pouvoir d'achat est toujours second par rapport aux structures de financement, ça n'empêche pas que une crise ça va bien être défini lorsque les structures de financement sont complètement enrayées, par exemple par du chômage, par l'écroulement du pouvoir d'achat; il y a d'autres raisons, mais celle-là en est une. Alors qu'est-ce qui va se passer ? Le paradoxe nazi, à ce moment là, c'est : comment fabriquer du capital sans argent ... Le mécanisme de l'or ne permettrait pas une telle tentative (désencrage par rapport à l'or), d'où comment fabriquer du capital sans pouvoir d'achat ou comment fabriquer de la structure de financement sans moyens de paiement, de telle manière que cette structure de financement supposée fabriquée, fournisse des moyens de paiement ? Ça c'est très bien analysé dans le gros livre de Faye, et ce qu'il essaie de montrer, c'est comment, en effet, les nazis ont procédé d'une manière très particulière, précisément dans la mesure où les créanciers - ils se lancent dans une politique d'armement -, les créanciers de l'armée, les fournisseurs de l'armée, font valoir des traites sur un organisme qui a un capital très mince. L'escompte de cet organisme même est réescompté par l'état. Cet organisme n'est qu'une émanation de l'état nazi lui-même. En d'autres termes, une partie de l'astuce, c'est que l'état garantit les dettes qu'il fait lui-même. Dans cette opération de l'économie nazie, au moment du docteur Schacht, interviennent à peu près sept relais ...

... Ce qui compte, c'est le temps qui se passe entre l'émission et l'injection ou la production des moyens d'achat; et dans l'espace de temps, la production elle-même a augmenté. Et c'est toute cette astuce, par laquelle la production augmente entre l'émission et le temps de la mise en circulation qui va permettre tout un jeu rempli par l'escompte et le réescompte, qui va permettre une véritable production de capital sans moyens d'achat avec, à l'issue de cette production de structure de financement, un retour en moyens d'achat, la production ayant augmentée. Ce qui implique, dans le cas de l'économie nazie, non seulement une économie tournée vers la guerre, mais ce qui, en un sens, est plus important, c'est que cette économie tournée vers la guerre, se soit faite sous forme d'un financement paradoxal, financement faisant intervenir les deux moments de l'escompte : l'escompte de l'organisme ou escompte de l'institut qualifié, et le réescompte de l'état avec tout ce que ça permettait, à savoir toute une série de camouflages où les déclarations du docteur Schacht cachent ce faux moment du libéralisme, cachent une politique dite de grands travaux qui pourrait inquiéter la droite et qui était empruntée à la pseudo-gauche nazie; la politique des grands travaux, à son tour, cache quelque chose de plus profond qu'elle, à savoir la conversion de l'économie en économie de guerre; la conversion en économie de guerre elle-même cache quelque chose de plus profond : le caractère du financement même de cette économie. Alors, à ce niveau, il y a toutes sortes de production d'énoncés emboîtés les uns dans les autres ..... entracte.

Je remarque juste dans "L'Archéologie du Savoir", que le problème qui est posé, ce n'est pas simplement celui de la nature des énoncés. Un ensemble d'énoncés est nommé par lui une formation discursive. Une formation discursive étant donné, je crois que un des points qui nous concerne le plus, consiste à dire : un énoncé et une formation discursive qui en fait partie, ne peut naître et ne peut se former que dans les conditions d'une multiplicité, quitte à définir ce qu'il entend par multiplicité. Mais si on s'en tient déjà à cette thèse générale, à savoir : c'est toujours une multiplicité qui est constitutive d'un champ ou d'un domaine d'énoncés, en quoi nous concerne-t-elle ?

A travers l'étude de Baudrillard et de Faye, il me semble que nous sommes arrivés à un premier résultat : ce n'est pas l'échange ni la valeur d'échange qui donnent les conditions de l'énonciation; en d'autres termes, ce n'est pas la communication et s'il fallait aller jusqu'au bout, ça impliquerait une certaine conception du langage, à savoir le langage, ce n'est pas de la communication. Et on a dit que si la production d'énoncés ne pouvait pas se faire à partir de la valeur d'échange et de la communication correspondante, c'était pour une raison très précise, à savoir que, positivement, la production d'énoncés impliquait des rapports entre flux, des indices très différents de ces flux et des rapports d'un type particulier entre ces flux. C'est ça qu'on a retenu à travers l'examen de Baudrillard et de Faye.

Et voilà que dès le début d'une lecture de Foucault, on rencontre une notion qui peut être complémentaire : un énoncé dans son en "tant que tel", i.e. saisi dans sa nouveauté, dans son émergence à l'intérieur d'une formation discursive, un tel phénomène, un tel énoncé renvoie toujours à une multiplicité, car la multiplicité, pour notre compte, ou plus précisément la multiplicité intensive, nous avons été amenés à la rencontrer comme un phénomène fondamental se déroulant ou émergeant sur le corps - sans organes, sur des corps sans organes de types très différents, non moins que les flux et que les rapports entre flux. Tout le thème de Foucault consiste à nous dire, ou en tous cas dans "l'archéologie du savoir", le problème consiste - je n'en suis pas complètement sûr -, en une causalité productrice des énoncés. Si le problème se pose pour lui, il s'agit bien d'une causalité immanente, ce n'est pas du tout une causalité qui serait extrinsèque, extérieure, il s'agit de trouver dans une formation discursive même ce qui produit des énoncés; il s'agit donc d'un type de causalité très spécifique, et encore une fois, ce n'est même pas certain que Foucault dirait, au moment de "l'archéologie du savoir", que se posait tel problème de causalité, et la direction dans laquelle il va c'est de dire que les énoncés ont toujours un "espace corrélatif", et il distingue trois types d'espaces liés à l'énoncé. D'une part, l'espace complémentaire qui est fermé par les énoncés de même famille ou de même formation discursive; en second lieu, l'espace corrélatif ... non, je me trompe, en premier lieu, il y a l'espace associé qui est formé par les énoncés d'une même famille; l'espace corrélatif que nous allons définir parce que, s'il y a une causalité immanente de l'énoncé, c'est peut-être au niveau de l'espace corrélatif, et, troisième point, l'espace complémentaire qui consiste dans les formations non discursives, institutions, événements, dans un rapport quelconque avec lesquels les énoncés, les familles d'énoncés se trouvent.

Donc, le vrai problème pour nous, c'est l'espace corrélatif. Dans des textes très beaux, très importants, il prend deux exemples : les énoncés sur la délinquance au 19ème siècle, et les énoncés sur l'anatomie clinique au 19ème siècle, et ce qu'il essaie de montrer, c'est que ces énoncés ne renvoient jamais à un type d'objet que l'on pourrait déterminer comme de tel ou tel type, c'est à dire comme UN; ils ne renvoient pas davantage à un type de concept sous lequel on pourrait unifier l'ensemble des énoncés de la même famille; ils ne renvoient pas davantage à un type d'enchaînement. Si j'en reste au cas qui me semble le plus clair, celui des objets des énoncés, celui des objets sur lesquels portent les énoncés, il essaie de montrer comment ces objets sur lesquels portent un ou plusieurs énoncés, ne sont pas un, mais s'organisent dans ce qu'il appelle un espace de dispersion ...

Gobard : Il vaut mieux ne pas continuer davantage parce que tout ce discours passe par dessus la tête de ceux qui considèrent que l'U.V est un cinéma permanent. Tu t'offres comme objet de consommation, etc. etc.

Gilles Deleuze: En quoi c'est du cinéma permanent ?

Gobard parle de la profonde isomorphie entre la gare Saint Lazare et Vincennes philo, d'où la résultante : la salle des mots perdus.

Gilles Deleuze : C'est vrai que ce matin, ça avait un côté franchement "club Méditerranée", que faire ?

Gobard : Il faut donner la parole aux touristes pour que eux aussi soient producteurs d'énoncés.

Personne ne dit rien.

Gilles Deleuze : Quelque chose de vrai est dit ... puisque personne n'a rien à dire, moi je m'en vais.

Il ramasse ses affaires et s'en va.