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visage, répété, pour des millions de vies, qui sorte de
ces manipulations rigoureuses; Osseux, yeux en trous d'obus, corps fini, exsangue,
plaies nombreuses, sanies... C'est avec ça que l'histoire doit compter:
que pendant des siècles elle s'était trompé d'objet...
l'an 0. Avait-elle seulement jamais parlé de l'homme avant d'enfin le
reconnaître ici?
Mais c'est bien parce qu'elle crève d'avoir à se nier qu'elle
refuse si fréquemment cette reconnaissance-là. Aucun système
de représentation, même le plus frivole, ne peut désormais
ne pas en être affecté: produire une image, un son, un sens, pourra-t'il
s'émanciper de la fuite des noms et des visages entre 1933 et 1945?
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entendu, il n'est pas plus question de faire de la littérature avec ça
que d'écrire par-dessus ça. C'est toute entière la nécessité
de nous penser encore, en revanche, quel que soit le choix du support pour l'exprimer,
qui lui sera inféodée... Je devrais dire: de nous penser enfin;
il faudrait écrire, sans doute, quelques choses capitales sur l'insolence
de notre mémoire, sur ses usages de brocanteuse et, surtout, sur l'incompétence
avec laquelle cette trafiquante nous amène à convoquer une dérisoire
image votive qui, dès lors qu'elle se concrétise, nous tient lieu
de la souffrance qu'elle a congédiée.
Réifiée.
Aucun tressaillement de conscience,
semble-t'il, ne nous retient, avec elle, d'être la proie de nos intentions...
comme je le soulignais tout-à l'heure, probablement parce qu'elles l'ont
érigée pour une pourboire mutuel de sens "et que les hommes
n'opèrent jamais de retour volontaire dans l'histoire" (Musil in
L'homme sans qualité).
Et nos livres s'engorgent avec ces ornements qui glorifient ce qu'ils prétendaient
dénoncer avec la plus impeccable conscience du travail bien fait; les
svastikas s'exhibent en or sur les tranches, et l'aigle du Reich devient un
cul-de-lampe séparant deux témoignages pour nos livres d'histoire.
Peu à peu nous frémissons avec délice à l'image
méthodiquement écartée d'une information dont l'importance
se mesure à la puissance d'évocation de l'emblème que sollicita
notre dévouée Mnémosyne.
Dorures, papiers filigranés, estampilles, lettrines, vibrules d'une musique
d'ambiance, achèvent l'éloignement sédimentaire de l'objet
liminal d'attention, et signent l'ultime couche de cet innocent glacis de l'oubli.
L'emblème, immergeant le crime qu'il est prétendu représenter,
pourra dès lors resservir sans qu'il soit perçu que le crime puisse
être commis à nouveau.
Il n'est question jusqu'ici que des
systèmes de représentation qui se prévalent de leur enrôlement
dans l'histoire, pendant et après les événements qu'ils
questionnent; mais les questions fusent aussi sur l'innocentement des oeuvres
d'arts: passées, bien sûr, dont l'enfouissement et les analyses
contractuelles font oublier les idéologies qu'elles ont toujours inextricablement
soutenues: statuaire des douze Césars qui resservit ça et là
jusqu'à Speer, de ressource idéale à toutes les imageries
totalitaires, fiévreuse terrorisation médiévale qui
entassa la Bible sous un fatras de pierrailles au nom de l'hégémonie
chrétienne, art sec et axiomatique d'une Réforme antisémite
et capitaliste, Contre Réforme en volutes somptuaires soutenant une papauté
traficoteuse d'indulgences, symbolisme nabi grossissant le flot des tourneurs
de table socialo-occultistes (cf: Ph. Murray in Le 19ème Siècle
à travers les âges), etc...
mais aussi, et surtout, Giorgo de Chirico, groupe futuriste italien, Gottfried
Benn, Louis-Ferdinand Céline, Drieu-la Rochelle, qu'on n'attendait guère
à ce tournant-là (Avant-garde, modernité parfois, contestation
en somme), engouffrés eux-aussi dans l'éradication des noms et
des visages...
es
artistes, toujours secoués par cette crise d'orgueil qui fait hurler
dans cette avalanche à la mort de l'Art, n'en renoncent pas pour autant
à produire; c'est-à dire qu'il se nomment encore en s'excluant
ainsi à la chute qu'ils évoquent: ils ne se coupent donc pas les
membres, mais ils nous proposent depuisdes formes curieuses issues de cette
invraisemblable attitude vis-à vis de l'histoire: avoir l'oubli pour
mémoire jusque dans la répétition acharnée des figures
de l'oubli; enfouissement, grattage, recouvrement, sédimentation, caviardage,
rature, stratification, archéologie du signe, BLIND...
Qu'ont-ils tous à reprendre
d'une main ce qu'ils offraient de l'autre? Journal d'Il indéchiffrable
bien que tenu, de Duchêne, portraits niés dans le noms par la retouche
grotesque de Rainer, platras sur les pinacothèques (celles-là
même qui par trains entiers enrichirent le bon goût nazi puis les
musées démocratiques et leurs collections) de Saura, lumières
franches de Boltanski rongeant des faciès que seul un trucage métaphorique
avait extirpés de l'anonymat pour singer notre mémoire et ses
hallucinations propres (elle n'hallucine d'ailleurs que dans le faux, le trop,
la honte d'avoir un coche raté, pas du tout halluciné celui-ci),
celles de leurs auteurs finalement... Peut-être, parce que les médiums
propres aux arts plastiques et leur médiocre -évidemment- pouvoir
discursif (évocations, allusions, rébus, allégories, analogons,
soient les rogatons laissés par le langage) ne permettent de singer les
intentions du logos qu'en présentant sans cesse, à la même
échelle, dans la concurrence du plat (cf: L.L.De Mars in: Colloque
des oiseaux), ce que l'on défend et ce que l'on dénonce...
Et le tout est si dangeureusement silencieux.
r, cette ambiguité
dialectique est si plastiquement ingérable, qu'on ne lui oppose rarement
que la frivolité, le métadiscours artistique, la dérision,
les mots d'excuse les mieux partagés de l'art contemporain. Pour l'heur,
dans les jeux de voiles, il reste à observer ce qui peut s'y montrer
ou s'y soustraire, comme figure (la figure niant le visage): Olivia Blondel,
lorsqu'elle ne rappelle pas à l'ordre ses amis les plus proches (soit:
le plus-nommé) dans un motif et une manière de rassemblement -disons,
une méthode ponctuelle, propre à une série d'oeuvres-fragments-
pour tracer une galerie de portrait (comme dans l'urgence), celle que serre
à mort ceux qui s'y retrouvent sans nom, rattrape, ailleurs, un faux
mort (puisque jamais vivant, lui) on ne peut plus emblématique et diffus
(diffusé par l'histoire): un nom, un visage, une mystification en fait,
à savoir un image pour les images: Marat, REpeint par David, déjà
un bon nombre de couches (on n'oubliera pas sur quelle table rase s'élève
précisément cette peinture, renversement et pillage des temples,
iconomaquie révolutionnaire, la mise en oubli systématique des
prédécessions). "Coeur de Jésus, coeur de Marat",
chantait-on...
Massacres de Septembre et scientisme au service d'une liberté obligatoire;
puis "Coeur de Jésus", etc... Puis David. A partir de quel instant,
une information devient-elle un document, un document devient-il un motif? Et
la falsification documentée de l'histoire devient-elle l'histoire pour
livrer de nouveaux motifs? Ici, Marat: délateur, belliciste, détestablement
socialiste, moralisateur sans frais, aristocrate parvenu (cf: l'aristocratisation
par le savoir, au nom du progressisme populiste in Platonov, de Tchekov), tyran
de bonne volonté...
puis David. Puis livre d'art.
Puis photocopie.
Peinture. Soit, sous les couches
de fiction, un faux mort agressé par la couche du devoir mnésique
envers l'ensemble des vrais; Marat, fumeuse et très demandée image
positive, progressiste, drame de cul, mort exotique, tout ce qui est attendu
en fait de l'histoire là où nous n'avions appris que le contraire
à Treblinka, où les mort n'ont ni nom ni visage