Hubert LUCOT
Probablement

Ce poème-récit a été publié dans le n°10 de La Parole Vaine.
Voici la présentation qu'écrivit H. Lucot à l'occasion de cette publication:

 "Posons le livre en train depuis l'été 1992. Titre: Probablement.

Juillet 1992 sur l'Atlantique. Une impression au-dessus des toits comporte le rouge (tuiles au soleil), le haut des arbres, ciel de soleil, suggérant: air est lumière et une matière COLLE, il y a un principe d'adhésion (ou application). Homogène et unie, la plage, qui se prolonge jusqu'en Espagne, serait un ensemble de cases vides, emplies de probables: des chevelures, des boules d'étoffes, une cuisse hachée de sable -- tout cela par 10 000 : enfants, vieillards, jeunes femmes (des aiguilles s'allongent, un sandwich s'ouvre), germaniques et bordelais, parisiens de Maubert et de Bois-Colombes... -- et aussi: virtuels accidents, en l'un un cancer couve, pour l'un le licenciement, la "délocalisation"...

Décembre 1952 s'impose à l'auteur, quand la BLANCHE rambarde, le rempart d'Antibes, constituait un SURCROÎT d'ÉPAISSEUR de la mer; depuis 40 ans, il s'interroge sur la couleur sortie crue du pot, haute boîte de conserve: le BLEU, le BLANC. En quoi le passé -- ces écritures organiques que porte l'organisme pendant des décennies -- fait-il renaître non pas le légendaire fantôme (toujours attrayant) mais l'être primitif en nous qui, tel le chat de la courette, pensons sans cesse à manger, pensons en termes intestins?

Un souvenir, une perception vivent des blancs qui les irriguent, semble-t-il (se souvenir trop bien c'est non pas se rappeler "la chose" mais tenir un discours radicalement distinct de ce qu'on vécut), l'auteur de Probablement désire conserver les manuscrits non écrits de ce livre, ni rêvés, dans la trame des pages. Aussi a-t'il multiplié les traductions: l'écriture de type journal est devenue une prose continue cassée et enrichie sous forme de graphes (publiés notamment par Didier Vergnaud, directeur de Vers le livre d'artiste, Bordeaux-Aquitaine), dont la version linéaire est une nouvelle prose marquée par une autre condensation poétique.

La Parole Vaine a extrait deux morceaux de l'un des vingt chapitres (ou: de l'un des cinquante sous-chapitres) en chantier, travaillés simultanément depuis trois ans:  une série de cinq aquarelles réalisées avec le peintre Mathias Pérez, une version étoffée du passage dont ces aquarelles sortirent."



 
Aquarelle 1

Quand, dominant son insistance,

l'atténuant
                          comme l'aquarelliste
                                       revient à fleur d'eau,

l'artiste s'enfonce -- enfonce la couleur --, il donne innocemment
pour solution actuelle                sur la rive de l'Oise, parmi
les termes d'un                          les échassiers piquetant Kamo river (à Kyoto)
                                  problème à venir
                         dans
                                             un
                                                              espace
dont la distribution       -- et   le
                                   mode d'assemblage --
           a un peu tourné.
 


Aquarelle 2
 

Les mots contrefort ... empiècement
(une vieille dame essayait un vêtement
en chantier à un petit garçon près des cygnes)
      affectaient la blanche rambarde
      dite rempart tantôt,
      tantôt margelle du puits que
      fend la chaîne d'anneaux

           Cela impliquait peut-être
          ATELIER       OUTILS
                              ou grande plaque de plâtre frais

((cette raie sans tête, ni yeux, ce foie ou
cartilage plus lisse encore: la mère du
vinaigre au fond du bocal))


Aquarelle 3
 
 

UN ANGLE, non marqué,
un "coin" en pleine herbe
                   le MURET, une pierre, l'arbre creux empli de plâtre,
     prunes transparentes (reines-claudes) une main les tient.
     Le journal encore frais (annulé dans les fusains le facteur rural
                                                                            qui l'apporta),
l'eau de l'étang repose isolée dans une enceinte
                                         (une casserole? l'arrosoir),
  sous l'eau nue faisant loupe deux tanches s'enlacent,
  une pomme sur un pré, loin de tout bois, porte une morsure.

        Le corps des femmes avait un grand espace
.   Ma représentation? VOLUME de traits:
        l'âge (jeunesse des vieux visages,
                       maturité des jeunes filles),
                la fonction (maternelle, sexe...),
                          linge qui flotte
                               DÉPLACEMENT
   déplacement de l'air dans l'air;
                                  dans l'air, d'un parfum.
                                       De l'air
                                       la musicalité
                                       tirait
                                       vers
                                      train:
                                       ébranlé
                                       le val      vers grenouilles: un fond
                                       monte                      de gosier
                                                                                     concasse
                                        s'amenuise               la campagne
 


             Aquarelle 4
 

Il n'y avait nulle histoire
((siège           (provinciale... seigneuriale)
  fuite
  faillite))        -- les trois petits lapins blancs
                               qui soudain ont queues
                                     rouge     bleue     verte
                                     posent l'éternité du pré
et le présent de la couleur --

         mais SÛRETÉ DU TRAIT
                                       croupe
                                       outre
 

 J'apprends          j'entends                      j'apprends
l'herbe              développement                en peignoir ELLES
la pierre            ((l'appareil noir))             vont VOIR
-là- (blanche)    ((la roue dentée))            bas, après les
                                                               framboisiers
                                                               (voir le mur effondré?
                                                               la première tomate?)
                                                               j'entends - depuis le
                                                               NOIR? - "retirer sa
                                                               montre" ("vous retirez votre
                                                               montre, vous?...") ("X ne retire
                                                               jamais sa...")


 Aquarelle 5
 

Retirer sa montre
             pour faire la vaisselle?
un bracelet de velours noir à l'or ovale,
plonger son avant-bras dénudé
           dans la bassine
               sous les arbres.
Cadran au poignet,
               n'est en rien la fermière
    (l'heure de celle-ci: le clocher,
       ou le carillon de la pièce obscure,
     salle à manger condamnée

cuivre          tiroir         aux  rares         tiroirs /au bouton/ de cuivre
P  photo      tiroir         bouton             les mêmes photos que dans toute maison;
H blanche    photo       jours                grenadier étant ici dragon; noce blanche
O                tête           .                      devenant noce au soleil;l'enfant n'est pas
T groupe     col            de fête),           mort de la diphtérie, mais écrasé par la batteuse
O
                                                                           une dame ôte            sa montre
                                                                          d'un geste citadin

s'allongera sur l'herbe... ...
ouvrait largement la fenêtre d'air et
de soleil
sur le
drap
frais...


 
Version étoffée originelle

Le corps des femmes avait grand espace -- non pas amas de détails mais réseau bobinant programmes et questionnaire, plaisirs, pointes (piques?), acide salive de la langue sur une lèvre.
Dans la portion d'espace humain en mouvement dans l'espace où bras et bracelets, pan d'étoffe perçant téton assurent à la personne une figure qui sans cesse se reforme de tintements et reflets
qu'elle coupe un oignon (cernes humides équatoriales)
penche en retroussant sa manche foncée la cafetière bleue sur le bol rose
ou souscrive d'une plume épaisse un Bon du trésor par respect du vieux mort dont elle observe lesprincipes pâlis.

avait VOLUME, dans les trois dimensions, de traits
dans le temps, des qualités:

l'âge     l'une mariée, l'autre jeune fille
un prénom qui, rentré en elle, à tout instant la féconde
((mais aussi: ET noue deux prénoms inverses, tel le rond de serviette commun aux deux pans du couple))
une fonction   mère, soeur, ..., étrangère intime -- évoquant l'une en citant la parole qu'on lui adressait, le vocatif "ma petite" la dit collègue, ou bien le préalable "madame x!" inséré dans le palabre dresse le grillage entre les deux jardins, touche le velours rouge du fauteuil dans la fenêtre, "ma petite" attachait un ANGLE, l'immeuble de bureaux aux multiples employées qui se flanquent dans le tram, jaillissant harrassées sous le chapeau juvénile des années 30, cheveux courts enfin (je n'ai vu le Central -- le Central à 6 heures du soir, rumeurs dans la nuit précoce -- qu'au cinéma, mais l'essence "petite camarade de travail" contenait ces stridences).
    le temps de dire (nommer), de grouper des noms, l'une appelle l'une, par cet appel sa voix (son corps) adjoint l'assiette des prés, le linge qui flotte, "venez voir!..."
Cette tournure, cet élan -- du geste /pied/, du regard dans l'état verbal et dy(venez)namique du projet -- buterait (?) contre les mots contrefort... empiècement -- posés comme des épingles, des coutures, lanières sur le corps du garçonnet près des cygnes,une vieille dame prononce ces mots pour elle-même, lui essayant, "ne bouge pas", une veste; ils AFFECTAIENT la blanche rembarde, dite rempart tantôt (murailles, féodales, poix), tantôt margelle du puits que fend la chaîne d'anneaux (croupe, outre).
Cela impliquait peut-être ATELIER   OUTILS -- ou grande plaque de plâtre frais ((cette raie sans tête, ni yeux, ce foie ou cartilage plus lisse encore: la mère du vinaigre au fond du bocal)) - mais je dis aujourd'hui SÛRETÉ DU TRAIT (de la COUPE?), sans qu'on sache (le sache même aujourd'hui) à quoi le trait s'applique.
Il y a (non pas une histoire): de Monsieur Saucisson la bonne tête ronde si je me réfère au nom que je lui donnais (donnai une fois, puis on m'incita à le répéter) il n'a aucune figure: se tient-il d'abord (?) près de la camionnette grise s'ouvrant derrière, pour former une échoppe métallique; il y a pelouse d'herbe drue; le puits; l'arrivée d'une modiste, la petite dame prend des mesures, tire des plans sur papier de soie, propose des perspectives dans la géométrie du pré sous les arbres hauts;  volailles blanches ( des portions rousses marquent certaines), crottées, crotté l'oeuf en plâtre; l'arbre ouvert bourré de blanc caillouteux (Milon, quelques années après, "en 5e"?, et dans le grenier rideau de cretonne : Milon de Crotone vieillissant ouvre un arbre dans la forêt latine, le bois déchiré se referme sur ses mains, les bêtes dévorent l'athlète emprisonné) pousse des reines-claudes malgré sa mort replâtrée, prunes transparentes de vert crémeux, poison de la princesse (Brabant, Bretagne), de la fée dans l'air soleilleux (carrosse, citrouille ORANGE). Un ANGLE non marqué, un COIN en pleine herbe (de la pelouse), le muret, une PIERRE, l'eau de l'étang repose isolée dans une casserole, un arrosoir, sous l'eau nue faisant loupe deux tanches s'enlacent, une pomme sur un pré, loin de toute masse de bois, porte une morsure.
Une Idée se condense, l'idée Femme, par exemple, ou chair ou exister - précisément: exister heureuse (voire : donnant du bonheur, du plaisir)
se développe... ce que l'idée touche -- de l'air
Il n'y avait pas d'histoire(s) mais des être, ces choses, matières, ces détails que "l'idée" touche (de l'air, dans l'air, de l'Être, déplacement)
se déplace... ou états, plans, niveaux, paliers, phases
Les femmes étaient déplacement de l'air, dans l'air, l'air venait de l'étang
                dans l'air, d'un parfum
principe, odeur d'une plante unique, mais je ne sais si c'est rose ou fenouil, vanille, châtaigne, thym
                    de l'air la musicalité tirait vers train : ébranlé
le val monte, sans retomber s'amenuise; vers grenouilles : un fond de gosier concasse la campagne.

Associant (elles, ou leur déplacement), dans l'air que remuaient leurs voiles immobiles (nul vent), le parfum de leur peau, la chair de l'idée (en ce temps l'idée avait chair) et l'odeur pas seulement d'une fleur mais (oui, oui, encore, l'idée a toujours chair) d'un végétal, d'un arbre, des bois (cellier, huche contre la cuisinière), soupière, marmite... parfois un groupe constitué s'avance, de nouvelles femmes s'y intègrent, j'apprends ELLES vont VOIR... alors que je les contemple, et leur mouvement commun... j'entends "Vous retirez votre montre, vous?" ou "Elle, elle ne retire jamais sa montre".
Il n'y avait nulle histoire, provinciale ... seigneuriale -- siège, fuite, faillite -- les trois lapins blancs qui soudain ont queues rouge, blanc, verte posent l'éternité du pré et le présent de la couleur -- mais croupe, outre, cratère (les hanches sont des anses), j'apprends en toute certitude l'herbe, la pierre, blanche, j'entends développement (l'appareil noir, la roue dentée), j'apprends: en peignoir elles vont VOIR -- là-bas, après les framboisiers (voir le mur écroulé?  la première tomate?).
J'entends - depuis le NOIR? - "...retirer sa montre" ("Vous retirez votre montre, vous?...", "...ne retire jamais sa...").

voir le pan de mur qui s'effondre dans la nuit, que le lilas s'est souverainement ouvert... certaines sont en tenue des champs; d'autres, le sombre vêtement, tailleur strict, fera d'elle un voyageur du train; un travailleur des villes dès le quai enrubanné de volubilis murmurant Montbarbin.

plume pinson (poinçon.or) vaguelette criquet dans la nuit d'été,
                                                vers luisants répondent aux étoiles filantes
je deviens familier de tournures, de leur ton -- cette manière (couturière : façon, ou architecturale) de dire "Comme c'est joli ce que vous..." (ce châle, cette broche), pour mieux se connaître (se flairer, s'épouiller; osant le faire, se mettre soi-même un peu à nu); mieux connaissant, déclarer (10 ans après): «C'était du... Cette fille est... TOC! ("TOC! je lui ai dit... racontait ma mère... Il a encaissé"), sa manière d'arriver, en criant HELLO! d'ouvrir vos placards, "Je cherche des sandales", de se foutre cuisses nues sur la pelouse... Moi: "j'ignorais que vous.. [1 2 3 4 5 presque chanté... puis neutre: "Je ne sais plus si à cette époque nous nous tutoyions"], avant que reprenne 6 7 8 9 10 "connaissiez ce nom..."...» il n'y avait pas d'histoire(s)... il y a un coup de gueule porte claque quelqu'un s'enferme? /Ensuite: "Il ne veut voir personne"... "Il aimerait que René lui parle"/ part? ("Parti!... Il n'est plus là. Comme ça.") quelque chose revient. Depuis le... Un éclat lance au grand jour une chose du... NOIR. Revient dans le NOIR. Reconnue une voix aurait prononcé ("... que vous connaissiez...") ce mot. Des faubourgs (lampadaire à Pigalle, soir de rafle). Des charretiers (jantes dans la boue, fouet sur la croupe).