Jérôme d'Alphagraph - L.L. de Mars
Librairie : une question « a », une question « z »

Ce texte a été écrit, et écarté, pour le numéro 354U de la revue Jade (janvier 2013).

C'est le défaut de polissage qui a écarté cet entretien-là du dernier numéro de la revue Jade, consacré au monde de l'édition. il aurait fallu le réécrire, en évacuer les dissonnances, les accidents et les errances de la transcription rigoureuse pour une plus grande clarté. Mais d'où est cette clarté désirée? Où a-telle eu lieu? À quelle vérité prétend-elle atteindre? Pourquoi est-il si difficile de comprendre que le formatage d'un entretien n'est pas plus un entretien que le résumé d'un livre n'est ce livre? Que le maintien de ses rythmes propres et de son mode d'apparition cahotant n'est pas une petite coquetterie esthétique? S'obstiner à faire comme si nous parlions tous d'une même voix est un de ces innombrables procès fait opiniâtrement à la singularité au profit du fantasme des échanges accomplis, d'un langage dont le langage même serait le défaut, d'un langage dont le véritable horizon serait la communication. Stupide rêve de clarté. Fétiche.
Cet entretien manque pourtant cruellement à ce numéro de Jade, notamment parce qu'il insiste à faire comprendre certains aspects techniques du dispositif absurde dans lequel sont pris les livres. Et également pour d'autres raisons, que je vous laisse découvrir.


A

L.L. de Mars : Ce que j'aimerais savoir, c'est comment tu as rencontré l'office, c'est-à dire... Est-ce que tu savais déjà techniquement ce que c'était avant d'ouvrir cette librairie ou bien c'est quelque chose que tu as découvert à ce moment-là?
Jérôme Saliou : Non, non, c'est quelque chose... J'ai appris à travailler avec l'office quand j'ai bossé à Paris
- Ah, tu avais déjà travaillé dans une librairie?
- Bin j'ai travaillé dans un truc qui s'appelait Extrapole à l'époque, qui est en tout point comparable à un Virgin, quoi.
- Donc tu connaissais son fonctionnement...
- Bin oui, voilà, moi j'ai appris à travailler avec ça. Donc, l'office, pour expliquer
- Oui, décris précisément, j'aimerais bien.
- Bin précisément c'est un contrat que tu signes avec les diffuseurs... Qui te rajoute des points de remise, et
- Des points de remise?
- Qui te rajoute des... Qui augmente ta marge, en fait, à partir du moment où tu signes un contrat qui stipule que tu prends l'intégralité des nouveautés au moins par un.
- Au moins par un?
- Voilà. Comme ça tu vois passer tous les bouquins.
- Et l'intégralité des nouveautés, c'est-à dire, dans un champ précis comme celui de la bande dessinée, c'est toutes les
- Voilà : si tu travailles avec Dargaud, tu prends l'office, tu reçois au moins tout par un, et puis après tu prends les quantités que tu désires en fonction de, de ce que tu imagines pouvoir vendre etc.
- Tu parles de Dargaud... Ça veut dire quoi, il y a un contrat par éditeur?
- Non, c'est MDS qui diffuse et
- C'est?
- MDS. Qui diffuse Dargaud, maintenant Dupuis... Mosquito... le Lombard etc. Donc par exemple, pour prendre un pan important de la bande dessinée, si tu signes un contrat avec eux, si tu coches la case office, tu dois avoir... Trois ou quatre points, ou cinq points... Enfin, cinq pour cent de remise supplémentaire, en fait. Et... Sachant que ça a un effet pernicieux, enfin, que c'est un système pernicieux... Enfin, c'est un système qui marche sur un rapport de confiance... Moi quand j'ai commencé à travailler, c'était encore, c'était il y a quinze ans, et c'était encore cette espèce de rapport de confiance qu'il pouvait y avoir entre le libraire et l'éditeur... Au moins basé sur la confiance qu'il va pas sortir n'importe quoi, que chaque bouquin — même si c'est raté ou n'importe quoi — est censé avoir plus ou moins d'intérêt. Il y a à peu près quinze ans, des structures financières se sont mises sur la librairie, ont commencé... Ils ont regardé le truc, ils se sont dit : « C'est au niveau de la diffusion qu'il faut se mettre », évidemment.
- Des structures?
- Bin, des diffuseurs, la Sodis, Hachette etc., enfin un ensemble de diffuseurs quoi.
- Quand tu dis que tu signes un contrat, pour l'office : tu en signes un avec chaque diffuseur?
- Avec chaque diffuseur, tout-à fait.
- D'accord.
- Il te met aussi ton taux de remise, la façon dont tu vas travailler, tout ça. Tu signes... T'as plus de remise, plus de marge si tu signes l'office et le côté pernicieux c'est que... Depuis une quinzaine d'années y'a eu, donc... Ce qu'il faut savoir aussi, c'est que y'a des possibilités de retours de livres de la part des libraires chez le diffuseur. Initialement... Dans un laps de temps entre trois mois - pour que le bouquin reste au moins trois mois en librairie - et douze mois - sachant qu'après il est considéré comme un vieux tromblon, quoi.
- C'est-à dire? Tu ne peux pas renvoyer les livres invendus avant trois mois? Donc, ça, c'est plutôt bien? Et même
- Oui oui, tout-à fait. Et en même temps, c'est le minimum du minimum
- Bin oui! C'est même très court pour certains livres...
- Et maintenant, c'est un truc qui a été ouvert ; par exemple, Hachette, si j'ai bien compris, accepte des retours... N'importe quel retour, le bouquin tu peux le renvoyer immédiatement si t'en veux pas.
- Ah, d'accord? Je comprends pas bien le sens de... Ça change bizarrement la donne et
- Oui, ça change un peu la donne de l'office, mais ce qui a vraiment changé la donne de l'office c'est que cette possibilité de retour là... Un éditeur, un éditeur par exemple X, sort deux bouquins. Installe. Le libraire le prend, le reçoit. Avec une facturation où il paye à 90 jours, enfin 60 ou 90 selon les... Selon les accords passés... Ça peut être 30 jours aussi pour certains. Enfin disons en moyenne 60. Bon. À 60 jours, tu payes les bouquins que t'as reçus. Donc, tu dois le garder encore un mois avant de le retourner et t''as le temps... Le temps que les retours soient passés, ça rajoute encore un bon mois. Un bon mois ou deux, disons. Et le temps que tu le recoives, pareil, t'as le temps de l'avoir à... 60 jours, aussi, à peu près ; ce qui fait que entre le moment où tu le reçois et le moment où tu est recrédité il se passe six mois à peu près. Pendant six mois, l'argent de, de ce livre là, est payé au diffuseur par le libraire.
- D'accord.
- Au bout de six mois, donc, il peut récupérer l'argent de... De ce livre-là. Au même prix, quoi. Donc ce qui est important pour les diffuseurs... Et pour les éditeurs aussi qui rentrent dans cette structure plus ou moins commerciale, industrielle, enfin, ce que tu veux, c'est que sur ce laps de temps-là tu leurs doives plus d'argent que celui qu'ils vont te rétrocéder. Tu vois? Pour que tu fasses de l'avance de trésorerie, mais que jamais eux te soient redevables d'argent. Donc là où on t'a installé deux bouquins, ou disons trois bouquins : sur les trois bouquins t'en retournes un ; il faut absolument que dans le laps de temps des six mois t'en aies recommandé quatre pour que le bouquin qu'ils vont te retourner ne rogne pas la masse de thunes que eux ils vont recevoir ; parce qu'ils ont besoin d'avoir de l'argent en rotation, c'est des affaires de rotation de trésorerie, en fait. Donc il faut sortir de plus en plus de livres pour compenser les retours, sachant que plus tu sors de livres, plus tu en sors uniquement pour cette raison de rotation de trésorerie là, donc des livres qui n'ont aucun intérêt en grande partie, donc il y a de grandes chances que ces livres-là soient retournés, parce qu'ils vont pas trouver de lecteurs, parce que c'est des merdes...
- Attends ; ça veut dire, selon toi, que le dispositif justifie, du moins impose à lui-seul la surproduction de livres merdiques
- Suproduction qu'il y a, oui, depuis une dizaine d'années... Toute cette production-là est dûe uniquement au fait qu'il y ait l'office, qui fait qu'ils peuvent de toute façon sortir un bouquin, le tirer à 5000, avec le système d'office, les 5000 ils vont en installer 4000, tu vois, il y a quand même pas mal de points de livres, avec l'office de toute façon tu peux en envoyer un à chaque librairie, ça fait quand même un petit paquet de pognon, quoi.
- Il y a combien de librairies en France, tu le sais ça?
- Je sais pas. Il y en a beaucoup moins qu'il y a quinze ans, ça c'est sûr, mais il y en a quand même quelques-unes, dont les grosses structures qui elles travaillent beaucoup à l'office pour être sûres de ne pas rater les bouquins... Parce qu'il y a plus de remise sur l'ensemble des livres, à l'office. Donc si t'es prêt à payer cet aller-retour et à faire l'avance de trésorerie, c'est plus intéressant d'aller vers l'office, d'une certaine façon.
- Donc, si je comprends bien... Ce qui m'intéresse aussi c'est ce que tu en penses, de ça : est-ce que cette multiplication de mauvais livres est juste une conséquence fâcheuse d'une rotation rendue obligatoire par ce système malade, ou est-ce que c'est un calcul en ce sens qu'il semble plus intéressant de faire circuler inlassablement des livres qui vont devoir être retournés? Que sciamment ces livres sont produits parce qu'ils sont mauvais et
- Pas forcément, non, pas forcément parce qu'il sont mauvais mais
- Tu n'y imagines pas de vice supplémentaire
- Non, j'y vois le vice de sortir des bouquins juste pour faire des aller retours, pour générer en fait une rotation de trésorerie...
- La médiocrité ne serait qu'une conséquence involontaire, enfin, en tout cas, annexe, du système et pas un accélérateur du processus?
- En même temps, ça stimule cette rotation-là... De plus en plus. Il y a un vrai intérêt à sortir beaucoup de livres. Il n'y a pas plus d'intérêt à ce qu'ils soient mauvais, non, je ne pense pas, qu'il y ait plus d'intérêt à ce qu'ils soient mauvais... Mais, de toute façon, il n'y a pas plus de bons auteurs actuellement. Que précedemment. Donc ce qui est sorti en plus, c'est des choses qui n'auraient pas été éditées il y a quinze ans.
- Non. Je comprends bien... Mais le fait qu'ils soient si médiocres dynamise le système des retours, puisque
- Ah oui, ils forcent les aller-retours. Bin alors là, pareil : à peu près les mêmes blocs financiers se sont mis sur la distribution, et le bouquin tu lui payes son trajet en tant que libraire quand il vient, et tu payes son trajet quand il retourne aussi. Donc, tu vois? De ce côté-là on gagne de l'argent aussi. Donc il y a une surproduction de bouquins qui n'ont pas d'intérêt véritable mais qui sont là pour faire tourner en fait une petite machinerie industrielle qui génère du pognon toute seule... Et forcément, ça tire après, bin ça tire sur la trésorerie des librairies qui - et ça c'est un avis général, et même une plainte générale d'une certaine façon des éditeurs - qui du coup ont beaucoup moins de fond, ce qu'on appelle le fond c'est-à dire les bouquins de plus de douze mois, hein, parce que la trésorerie est prise par cette rotation de côté-là. On en arrive en fait à gérer de plus en plus les librairies comme... Bin comme un relais de presse en fait. Un relai de presse ou comme les nmpp, qui emmène les trucs et qui les récupèrent, et assurent un mouvement de rotation où tu choisis de moins en moins ce que t'as envie de présenter parce que de toute façon l'intégralité de ta trésorerie passe dans cette machine créée pour cette rotation, avec de plus en plus de bouquins. Qui retournent après, et qui sont pilonnés.
- Ça a un coût, ça, quand même le pilon...
- Oui, ça a un coût mais tu penses bien qu'ils ont calculé le truc, ils ont sorti le boulier, ils se sont dit que de cette façon-là ils gagneraient plus d'argent que... Parce que ça fait des années que tout le monde voit venir le mur, parce que forcément il y a un mur. Comme une bulle spéculative ou n'importe quoi, forcément il y a un mur. Ça peut pas durer. Ça fait des années que tout le monde le voit arriver et il est juste là, là.
- Bon. il y a deux trucs que je vois là-dedans ; le premier c'est : tous les éditeurs ne sont pas diffusés de cette façon? Tous n'ont pas les moyens de fonctionner avec l'office; ça écarte du jeu de cette espèce de machine dévorante, gaspilleuse, énormément de petits éditeurs? Ils n'ont pas la force de production de fonctionner avec l'office, ils ne pourraient même pas produire la quantité de livres suffisante pour s'y placer...
- Bin c'est sûr, ça laisse moins de place aux petits éditeurs.
- Ça se passe comment pour eux alors, ça marche comment?
- Bin là on va encore tabler sur l'envie des libraires de... De promouvoir autre chose que l'industrie pure
- Ça veut dire de leur part un mouvement supplémentaire pour nouer des contrats avec tous les
- Bon après, tu vois 6 pieds sous Terre est distribué par Volumen, et Volumen travaille avec l'office.Et c'est un problème parce que nécessairement, sur les petits éditeurs qui font des petits tirages il arrive parfois, pour peu que l'office plus l'installation qui est faite de mise en avant de certains titres... Hé bien ça fait que moi je commence à récupérer ces livres là — puisqu'ils sont dès l'installation au départ intégralement mis en place, il n'y a plus de stock chez le diffuseur — bin moi le livre je le commande, je l'ai pas, y'en a plus. Je suis obligé d'attendre les premiers retours au bout de trois mois pour les avoir...
- Ça veut dire : bon, ça nous ramène à... On en causera après parce que je voulais évoquer les éditeurs, d'abord, qui ne travaillent pas avec l'office, et là tu es en train de me parler des libraires, qui ne peuvent pas travailler avec l'office, qui ne travaillent pas avec, effectivement... Bon. Les petits éditeurs sont également disqualifiés
-Ça dépend avec qui ils sont diffusés, hein.
- Mais toi tu n'as pas signé de contrat, avec aucun diffuseur qui, enfin...
- Ah non non!
- Tu ne travailles pas du tout avec l'office, on est bien d'accord? Oui. Bon, les petits éditeurs, qui n'ont pas les moyens techniques de suivre l'office, ou qui en désapprouvent tout simplement le fonctionnement absurde, sont disqualifiés, du point de vue public, on le sait — parce qu'ils sont tout bêtement moins en vue, moins connus, moins "parlés", moins relayés par la presse, mais il le sont également parce qu'il est plus compliqué techniquement de les suivre, il faut vraiment les vouloir... C'est plus compliqué que de signer un contrat général avec un diffuseur qui couvre un pan immense de la prod
- Oui, il faut vraiment les vouloir et en même temps, c'est un avantage de pouvoir... Parce que ce qui arrive, une librairie qui n'a pas demandé un office sur un petit éditeur qui est diffusé par un d'eux — on peut continuer à parler de 6 pieds sous terre
- Oui oui
- Quel intérêt il y a de recevoir UN Jade? il va pas être mis sur table UN Jade... Il va être mis directement en rayon. Il va disparaître d'emblée parce qu'il y en aura que un. Ce sera comme s'il existait pas, et il va tranquillement attendre les trois mois pour être remis dans le carton du retour...
- Dans la petite librairie, du coup, ça devient disqualifiant, l'office...
- Moi je pense que c'est un système disqualifiant pour beaucoup de situations. Pour un petit éditeur qui ne fait pas un gros tirage, le fait d'avoir UN livre dans chaque librairie, ça n'a pas tellement d'intérêt... Il est pas présenté, le livre. C'est intéressant si quelqu'un le cherche, mais tu le trouveras pas sur la table avec les nouveautés etc.
- À quoi ça t'assujettit toi, du coup, de ne pas travailler avec l'office? Il y a sûrement encore un prix à payer, et j'aimerais savoir comment ça se passe...
- Bin c'est-à dire déjà le coût financier de cette remise que je n'ai pas. J'ai une remise moins confortable que... Une grosse structure va avoir 40% de remise, par exemple chez Volument pour 6 pieds sous Terre, j'en ai 32. J'ai 8% de remise en mois sur le prix du livre.
- Bon. Si je comprends bien : ça retarde ton accès au bouquin...
- Ça peut.
- Tu as moins de marge...
- J'ai moins de marge.
- Et du coup, il y au autre chose, c'est que ne travaillant pas avec ce système - bon les raisons me semblent assez nombreuses, c'est aussi des raisons de surfaces, je vois mal comment tu pourrais accueillir... T'aurais pas la surface
- Non, ça j'aurais pas la surface, ni la trésorerie
- T'aurais donc ni la surface ni la trésorerie pour accueillir tout ça, et de toute façon, dès l'instant où tu fais de la librairie spécialisée, tu le fais sur des critères de jugement, de goût, de choix, ce serait donc de toute façon hors de question de... Bon, du coup ça implique que tu dois nouer des rapports particuliers à chaque fois, avec chaque éditeur, chaque diffuseur, que tu dois aller à la pêche aux livres. Alors comment ça marche?
- Bin, je me renseigne. Je lis... Je parle avec des gens qui me disent « tiens, t'as vu, y'a ça qu'est sorti », je vais sur les sites des éditeurs, voir ce qu'ils sortent... Je me renseigne, quoi... Je me dis « Tiens, ça oui, ça non », voilà...
- Ça veut dire que tu perds d'autres facilités de travail ...
- Avec ça, j'ai quand même d'autres facilités avec Belles-Lettres Pôle Image, qui correspond à l'ancien Comptoir des Indépendants, et là je travaille — alors c'est pas de l'office — je travaille de façon privilégiée... Par la grâce du temps...
- Ils t'imposent pas des titres dont tu ne veux pas?..
- Non, ils me font une remise tout-à fait honorable, ils m'imposent pas de titres mais ils viennent me les présenter titre à titre. Là je vois un représentant qui passe et qui me montre tout ce qui va sortir, et après je fais mon choix de quantité etc. Bon après y'en a certains que je prends pas, parce que Pôle Image, tout n'est pas... Il font de la bd, de la bd de tout, tu vois. Enfin, il y a différentes choses, là tu vas avoir [ il me présente un catalogue ] par exemple sur ce qui sort en août et septembre, tu vas avoir ça par exemple
- Qu'est-ce que c'est que ces merdes? Ah, c'est des bandes dessinées qui ne se lisent que d'une seule main... Destinées à des vieux onanistes à moustaches...
- Bon là tu vas avoir l'Apocalypse, ce que va sortir Menu... Tu vois, t'as le « Pense-bête de Topor »... Mais t'as aussi les « Petites vicieuses »
- C'est curieux comme catalogue, hmm... C'est thérapeutique, dis-donc, ça...
- Bon après moi là-dedans j'ai pas d'office, donc... Je ne prends pas « Les petites vicieuses ». Voilà. J'ai quand même d'excellentes conditions. Bon, avec certains, j'ai de bonnes conditions de travail, tu vois... Mais avec assez peu, en fait. Principalement avec Harmonia Mundi et Belles-Lettres Pôle Image, donc, maintenant... Parce que... Harmonia Mundi du fait du représentant avec qui je m'entends bien, qui m'a fait des conditions honorables etc. Et puis le Pôle qui a débuté il y un moment, y'avait les Requins Marteaux, Cornelius etc., des gens avec... En fait des éditeurs qui avaient demandé aussi, parce que ça se passe... Manifestement, les éditeurs qui étaient au comptoir ont dit... Ils doivent avoir une liste de librairies en fait, avec lesquelles ils ont envie de bien travailler... Y'a Cornelius et Fremok qui sont passés à la Sodis
- Ils sont passés à la?
- À la Sodis. C'est Gallimard, en fait. Au niveau de la diffusion / distribution, et sans que je demande rien, j'avais gagné quatre points de remise... Quelqu'un leur a dit « Cette librairie-là ... ». Par contre après, la Sodis, là, en l'occurence, moi je me débrouille tout seul, parce que la personne que je vois ne connait rien... Déjà Cornelius c'est un peu difficile, mais alors... Fremok, c'est pas... Elle m'envoie juste des listings, et puis je choisis...
- Ça veut dire que chacun de ces rapports que tu as avec des petits éditeurs, des diffuseurs, complètement en dehors du circuit de l'office, ce sont autant de démarches qui sont coûteuses? Tu passes ton temps au téléphone, je suppose que tu as des frais d'expéditions sans remise
- Tout passe par internet maintenant... Hoochie Coochie par exemple travaillait en direct pendant super longtemps. Belle-Lettres, Pôle Image, avant ils passaient en direct. Je faisais des commandes directes. Ce qui n'est pas forcément... Même par rapport à moi ici, donc j'imagine d'autant plus par rapport aux grosses structures, si j'ai un problème d'argent, bin... Je sais, Hoochie Coochie, je vais pas non plus faire des retours, non plus, enfin tu vois, je m'engage en ferme.
- En ferme, c'est-à dire que tu achètes directement les livres avec leur remise?
- Oui, et y'a pas l'idée de retourner les bouquins.
- Tu t'engages à les vendre, enfin, tu prends le risque de
- Oui oui. J'avais monté la librairie aussi au départ avec cette volonté-là de ne pas faire de retour, en fait. Ça a duré pendant... Attends... 99... 2005, 2006 je dirais. J'en ai presque pas fait. Bon, maintenant j'en fais un peu plus. J'ys suis obligé.
- Tu y es contraint? Par quoi?
- Parce que je peux pas payer mes factures; c'est une façon de désengorger mes problèmes de trésorerie en fait. Donc je retourne des livres.
- Tu va me trouver idiot, mais en quoi le fait de stocker engorge tes problèmes de trésorerie?
- Au moment où je les renvoie, ils me sont recrédités. Ils me donnent l'avoir pour pouvoir acheter autre chose.
- Ah je comprends, j'étais resté bloqué sur ces histoires de ferme... Excuse-moi, je suis pas très doué pour voir clair dans ces problèmes, j'essaie de comprendre. Bon. Il me semble qu'on a fait un petit tour, là ; tu aurais quelque chose d'autre à dire sur ce système, quelque chose qui m'échappe, sur quoi je ne t'aurais pas questionné?
- Bin c'est vraiment un système très pernicieux. Très. C'est la mise en place d'une économie qui n'est pas... Qui n'est pas choisie par les libraires. Déjà la marge est faible, alors le fait d'avoir cinq points en plus, c'est très tentant. Et là tu rentres dans ce jeu... Je pense que d'ici quelques temps ils enverront des cartons de rames de papiers qui feront un certain poids, qui seront destinés à être retournés... C'est devenu quasi aussi abstrait que ça...
- On voit que ça disqualifie les plus pauvres : les plus pauvres éditeurs, les plus pauvres libraires. Et que ça encourage les plus riches à se désintésser encore plus de leur existence, à négliger complètement les petits éditeurs, ne pas avoir de rapports avec eux, tout entiers absorbés à établir des surfaces de présentation proportionnelles aux impositions de l'office... Plus que pernicieux, c'est un système ultra libéral.
- Clairement.

Z

- Bon, on a abordé rapidement des questions techniques, pragmatiques, sur le fonctionnement... Un des fonctionnements de la librairie, le circuit des livres, ce qui m'intéresse c'est de voir cohabiter ça avec le fantasme de la librairie, telle que se la représentent les lecteurs qui visitent encore des librairies, s'il y en a, et puis aussi les dessinateurs, les auteurs eux-mêmes. Ta librairie a un statut très particulier parmi les librairies indépendantes, à cause de deux choses : d'une part un fanzine, qui s'appelait « Chez Jérôme », c'est quand même pas rien, c'est même étrange de voir naître dans une librairie un... Une revue qui célèbre à ce point son libraire... Et ça a été encore plus loin parce que le personnage de la série Jérôme d'Alphagraph est un personnage né de ton existence même dans cette librairie, sous la plume d'un dessinateur qui fréquente cette librairie... Ces livres, donc, la série de livres de Nylso, évoquent à la fois ton nom et celui de ta boutique. C'est pas rien, ça induit une forme d'incarnation très proche, tout ça est assez curieux, j'imagine que c'est une première... Ce qui m'intéresse, du coup, c'est que cette image qui se dégage dans cette bande dessinée du libraire, ne tient aucun compte de tout ce qui pourtant est traversé au quotidien par Nylso, quand il traverse lui-même cet endroit ; il te connait, il parle avec toi, vous évoquez ensemble cette réalité technique à la terrasse du P'tit Bar, il connait le fonctionnement de la librairie, il connait tes rapports quotidiens avec le circuit des livres, et à aucun moment ça n'est venu contaminer ce récit, ces récits, qui s'en tiennent à un fantasme sans point de contact... Est-ce que tu peux me parler de ce personnage, qu'est-ce qu'il évoque pour toi, dans cette distance, justement?
- Bin, déjà, sur ce personnage-là... Bon, les conditions d'émergence du « Jérôme d'Alphagraph », c'est donc effectivement le « Chez Jérôme comix » qui était, pour qui ne le sait pas, une production de la librairie, mais une production auto-gérée par les dessinateurs de Rennes — et pas que de Rennes, enfin — et fabriquée hebdomadairement par les dessinateurs de Rennes, en autogestion ; c'est-à dire que je les achetais, ce qui permettait de les, de pouvoir imprimer le numéro d'après, enfin voilà. Et puis après moi je les vendais ici, c'est un truc qui, enfin d'une économie très très très simple.
- Très rudimentaire!
- Très rudimentaire, oui ; donc, là-dedans effectivement au départ, Nylso a eu cette idée de faire le personnage de Jérôme d'Alphagraph, qu'il a mis dans cette espèce d'univers un peu Mille et une nuits, en prenant au départ et en décalant des bribes de discussions qu'on pouvait avoir, donc quelque chose qui pouvait avoir encore un peu de rapport avec la réalité... Avec ma réalité.
- Oui? Il y a des épisodes qui relatent, ça?
- Hmmm, il y a des épisodes qui relatent, mais alors de façon, de façon détournée...Parce que des anecdotes qu'il a prises, bien entendu, des choses dont on avait pu discuter, il a pris un aspect, et il a fabriqué à partir de cet aspect l'anecdote. Moi je la reconnais, l'anecdote, mais... Effectivement, ça parle pas du tout d'ici, c'est à dire de la librairie, du travail effectif de libraire, ni quoi que ce soit, enfin... Après c'est la fabrication d'un personnage qui existe en tant que tel. Moi je me sens pas... Enfin le Jérôme d'Alphagrpah de Nylso c'est pas moi.
- On est d'accord, bien entendu ; mais en dehors du fait que c'est pas toi, la nature des rapports que ce personnage entretien avec le livre, avec la librairie est
- Est un rapport littéraire
- Est un rapport, surtout, qui fantasme le livre et la librairie dans une sphère de pureté et d'idéalité... Pour le rapport littéraire, là-aussi, la pureté n'est pas loin, c'est adéquat à une idée très XIXe par exemple de la littérature... De ce qu'est un lecteur, un univers de livres... Que ça naisse ici, c'est-à dire dans un ancrage si riche en renseignements factuels et profondément impur devant ce fantasme... Comme si ça ne devait avoir aucun effet sur le déroulement de son récit, c'est ce qui m'étonne... Qu'il n'en reste rien... Qu'un auteur qui te connait si bien, et au fond c'est pas le seul, peut-être que chacun d'entre nous s'arrime encore à ce fantasme, ne veut rien en corriger, en abaisser, nous, tes clients, les lecteurs de tous ces livres etc., j'en sais rien... Cette image d'un livre presque dégagé de toute réalité matérielle, et maintenu... Enfin, c'est assez fascinant, non?
- C'est... Ça, c'est une vision commune, en fait, de la librairie... C'est comme ça, enfin c'est perçu comme ça, et puis... Depuis longtemps ici, je sais pas combien de fois je peux avoir ce rapport-là de « Oh bin, quel métier merveilleux! Entouré de livres »...Baigné dans une espèce de hâlo artistique... Enn discutant avec les gens sur... Tout ce qu'ils représentent... Effectivement, ce qui existe : c'est, l'intérêt que j'y vois, c'est de... De générer ça. Avoir des... Effectivement d'être entouré. D'autant que je l'ai fait, initialement, dans la volonté de fabriquer quelque chose qui serait... Une bibliothèque idéale... Si j'avais de l'argent... Après ça, la réalité du travail, effectivement... Le fonctionnement technique fait que... Je compte plus que je lis, quoi.
- Mais comment expliques-tu, à travers ce personnage qui nous dit quelque chose, quand même, de tout ce fantasme, que ça reste une abstraction totale? Que même quand personne ne lira plus, ce qui restera de la librairie ce sera ce fantasme d'idéalité alors même que son objet aura disparu de tout désir courant? Comment se fait-il que ce ne soit même pas venu teinter la création de ce personnage? Tu ne t'es jamais posé cette question en l'observant, en le lisant?
- Non,, parce que je me vois pas moi ; je vois justement le... Jérôme d'Alphagrah dans un fantasme littéraire... Du, du librairie...
-Ça ne t'étonne pas plus que ça, que ce fantasme puisse tenir jusqu'ici même?
- Pas plus que ça. Je vois même un certain nombre de personnes qui commencent des études spécifiques pour devenir libraire, ou les métiers du livre, avec qui je discute et franchement... Enfin voilà... Y'en a plein ; moi ce que leur conseille, c'est d'aller dans une grosse structure pour se rendre compte de la réalité. De ce que c'est. Et de pas imaginer, de... Enfin de mettre à mal leur fantasme de la librairie. Parce que... Parce qu'en vrai, c'est pas ça. Enfin si, c'est ça. Mais c'est pas que ça.

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