Ouvre-boîte

Un objet contondant, un ouvre-boîte par exemple.

Cela peut remplacer un cutter.

Mais quand on aime sa boîte, on l’ouvre.
On se manifeste, on ne se laisse pas embobiner, on n’accroche pas des «post-it» sur les murs à la gloire des employés méritants.

En Union soviétique, on placardait naguère la photo de ceux-ci : maintenant il faudrait sans doute, en France, mettre la bobine du patron (ou de la patronne) de la «maison», comme ils disent, dans tous les bureaux, les couloirs, les ascenseurs, le hall d’entrée…

Il faut participer, à fond : les «chartes d’éthique » sont monnaie courante. Même «Le Monde» en possède une très belle, éditée sur papier glacé : Daniel Schneidermann et Marc Lecarpentier en ont compris récemment les non-dits !

Pour bien aimer sa boîte (car certains ont l’amour de l’entreprise qui les paie chevillée au corps, ils la remercient sans cesse de cette gratification en se pliant en quatre devant la moindre demande hiérarchique), plusieurs modes opératoires peuvent être ajoutés à la liste indicative publiée, sous l’emblème fort à propos d’«ETHIC», par le site http://www.jaimemaboite.com/ :

— Installation systématique de sanisettes Decaux devant l’entrée du bâtiment (elles peuvent servir à la sortie) ;

— Visites régulières de Sénateurs dans l’entreprise et stages (non rémunérés) d’iceux en tant qu’ouvriers d’entretien (postes de «techniciens de surface») ;

— Invitation de Patrick Le Lay, Etienne Mougeotte et PPDA, conviés à venir donner des conférences mensuelles sur la « déontologie» telle qu’elle est mise quotidiennement en vedette par la chaîne de télévision française numéro 1 (en termes d’audience) ;

— Prêt d’une mini-voiture Smart à chacun des employés de l’entreprise pendant un an, afin que les retards dus aux grèves qui affectent, de manière insupportable, les RER, métros, bus ou trains soient contournés facilement et permettent au personnel d’être à l’heure pile et matinale de l’embauche ;

— Installation dans chaque bureau d’une radio stéréo calée sur la seule fréquence disponible:BFM, afin que chaque employé puisse non seulement travailler en musique mais être informé en temps réel des cours de la Bourse, sans avoir à surfer sur «Boursorama» au détriment de ses tâches professionnelles habituelles ;

— Dénonciation par mail anonyme des collègues qui semblent peu motivés ou osent proférer des remarques critiques ou désobligeantes sur la stratégie et le «management », voire la tenue vestimentaire, de tel ou telle dirigeant(e) ;

— Création d’une pièce de théâtre (titre : «Carnage chez William Surin») recensant, de manière laudative, avec une musique de Lulli, tous les bienfaits que l’entreprise, depuis sa création, a su apporter à l’ensemble du personnel, et apparition-surprise sur la scène, lors du salut final, du PDG ou de la PDGère ;

— Voyage aux Seychelles offert chaque année à tous les employés : celui-ci, intitulé «séminaire de marketing» pour des problèmes de présentation comptable, permet de motiver les troupes, de créer un esprit d’équipe soudé (au fer) et de pratiquer, pour les cadres supérieurs, un profitable «team building» ;

— Boîte à idées : un ouvre-boîte est mis à la disposition de chaque employé qui en fera l’usage « valorisant» qui lui semblera le plus approprié ;

— L’utilisation de l’ouvre-boîte est laissée au libre choix du découpeur : soit il pique les idées de ses compagnons de galère dans la boîte ouverte. Soit il se fait, sur-le-champ, hara-kiri devant l’ampleur démesurée du projet entrepreneurial. Soit, enfin, il s’en sert comme d’un instrument contondant et va frapper à la porte du patron (ou de la patronne) avec des intentions, il faut bien le reconnaître, difficilement compréhensibles…


Dominique Hasselmann, 30/10/2003