u
auras des lecteurs lorsque les morts liront nous en sommes à ce point
précis dans un second pli de ce qui est déjà un ourlet
du récit et il va être assez souvent question de ruptures disons
de blocage brusque enfin de multiples freinage c'est pour encourager un certain
jeu une fluidité du rouage que j'ai délibérément
desserré la plupart des vis de chaînage un instant relâchement
visible à la surface je parle ici avec Midrash ou L'Éternel Dubitatif
(Laurent) et je cite à l'instant en guise d'embrasure une des nombreuses
sentences crispées qui firent de la bouche de Jérémie (Guillaume)
l'aliment principal de ma perplexité et de ma joie durant deux années
sentences et circonstances dont il a déjà été tiré
une fiction Untitled I et qui seront probablement l'enjeu de nombreuses à
venir mais ici il sera question sans qu'ils soient forcément nommés
et bien entendu sans qu'ils SOIENT jamais de façon quelconque du Nécessaire
Incrédule ou du Divin Incrédule (Julien) bien entendu de Polémienne
(Rozenn) et pourquoi pas du Trouble Gentil (Riew) (et pourquoi pas d'autres
encore d'autres quelques millions sans doute mais voués à l'indiscernement
les innombrables chiffons dont il sera question toujours rassemblés)
ils consacrent ensembles et bien malgré eux les multiples et contradictoires
formes de l'Amour de mon Amour dont je ne débattrai certainement pas
aujourd'hui et plus certainement encore jamais Amour dont devant Dieu je suis
le seul dépositaire ils seront en tous cas la cour intransigeante et
auto-proclamée qui jugera du chiffon (chiffon) qui servit tant de fois
et servira encore au réglage orchestré (absorbé) de mon
souffle et de mon style nous ouvrons après le Tour de la baignoire et
Quatuor à cordes le troisième et avant-dernier volet d'Untitled
II qui sera le Courant arrêté
-C'est l'illusion tenace, Midrash, la promiscuité et la mixité des modèles, mais ça n'est pas, ça n'a pourtant jamais été, il n'y a jamais eu de juxtaposition des modèles, jamais d'interférences, et on peut pister ça dans tous les filets, toutes les circonstances du grand jeu, il n'y a jamais eu la moindre trace repérable de la vie comme recours ou comme analogie directe ou comme ambassadeur, comme unité, comme comité directeur ou comme piste ou comme validation dans la fiction, même si le contraire est toujours et indubitablement vérifiable.
Arrêt sur image,
bloquons la bande sur le roman, tout particulièrement sur ces deux chapitres
de Untitled, si tu veux bien... évident qu'une fois, une fois encore,
dans cette cellule-là, bouillonnement de la méiose jusqu'à
l'épuisement, biologie délirante ignorant tout de la mitose, et
tout, à chaque fois, est à recommencer; à l'échelle
inlassablement répétée de toutes les cellules historiques,
dans lesquelles, il faut bien s'en rendre compte, tout est sans cesse à
refaire et je ne suis pas fatigué: maintenant, comparons pas à
pas les multiples bandes traversantes, les états du roman, plus exactement,
les états de la lecture: de toute évidence, nous sommes dans le
no-move, ce qui signifie en gros que rien n'a été appris, rien
vu...
Rien d'étonnant puisque c'est
INADMISSIBLE... Répétition générale: mais peu importe,
quand bien même l'échec est de jour en jour plus cuisant, quand
bien même le paradis pour tous de l'insavoir pinaculé nous écrabouille
sur tous les terrains, quand bien même ils ne veulent rien savoir et me
détruire, tu comprends, il n'y a rien -strictement rien d'autre- qui
vaille la peine d'être tenté, et dussé-je me rendre à
l'évidence que mon métier est le plus risiblement piétiné
et perdu d'avance, j'affirme que ça vaut encore le coup d'essayer quoi
qu'il advienne.
-De quoi tu parles?
-De quoi je parle, exactement? Même
toi, tu as perdu le goût pour l'ellipse... Tu es devenu méfiant.
Nous en sommes tous là, tellement trahis, timorés, que nous avons
perdu le fil des ellipses, comme si nous étions, nous-aussi, touchés
par l'occulte; mais l'occulte, contrairement à eux, nous le craignons
parce que nous savons que c'est justement l'endroit où il n'y a rien...
-Comment veux-tu te débarrasser
de ce partage des lumières? C'est l'échelle de valeur de l'âme
humaine qu'il faudrait renverser, imagine bien Laurent que chacun de ces malades
a déjà obtenu son petit éclat jaune et brillant de la sarabande
des distributions occultes, même fréquence même longueur
d'onde même intensité pour toutes lumières reçues,
qu'est-ce que tu veux qu'un monde pareil fasse avec Dieu, que veux-tu que toute
cette folie fasse de Dieu?
-C'est la grande couverture. Tu te souviens de ce que j'ai tenté d'esquisser
au Picadilly, l'autre soir? J'ai la note dans mon carnet: "Dire: Dieu est Beau,
voilà contrairement aux apparences qui est en parfaite contradiction
avec la banalité des louanges; c'est aussi en parfaite contradiction
avec le champ -prétendument- opérationnel d'une certaine fraction
du langage descriptif; il faut bien entendu le prix de cet ahurissant trucage
elliptique pour distribuer ainsi à leurs place les termes de la transcendance...
En gros: tu ne peux me saisir ici qu'en tant que tu es déjà libre
dans Dieu, c'est-à-dire joyeusement enfermé parmi les hommes et
la mort. Pour la seule et raisonnable (!) fois, le carnage du beau est directement
associé à l'impossibilité d'être dit sans rire, tout
en se signifiant de façon inaltérable et, surtout, inoffensive:
elle ne sert plus à extraire quelque ordre que ce soit de l'ensemble
des choses, mais à se rendre sans raison"...
-Tu étais bourré comme
une vache!
-J'étais du côté
de ma névrose! Comme toujours, c'est notre névrose armée
contre la psychose engloutissante. Il faudrait par ailleurs que nous déterminions
l'incidence de cette mangeoire collective de l'occulte sur la littérature,
la lecture surtout... Je parle des ânes de l'autobiographie... Y aurait-il
encore des ânes de l'autobiographie?
C'est remarquable en peu de temps,
deux oreilles tendues, même pas la peine de les tendre, et les aveux s'engouffrent
sans retenue; quête irresponsable, plutôt EXCESSIVEMENT responsable,
comme "des gens responsables", pas capable de vouloir se voir mentir sa vie,
processions fumigatrices opacifiant toute transparence pour percer la toile,
d'un côté, et de l'autre hurlant au visible, au sensible, au touchable,
au quantifiable partout où il ne peut pas être... cherchant le
roman-vérité, la vérité du roman, je ne sors pas
de là -parce qu'on y est toujours- et qu'il ne faudrait pas céder
à la fatigue: quelle pitrerie! Imagine-là, cette bestiole absurde
qui se croit vivante dans le réel quand elle traque l'homme-vie l'homme-réel
dans le livre-vie, quand elle biographise "à mort", et qui ne veut redoutablement
rien savoir de sa serpillière mensongère vivante, de ce mensonge
d'être que seule résout l'écriture, qui le piège,
ce mensonge: foule d'aveugles se sentant (je dis bien SENTIR) voyant, traquant
le voyant pour lui crever les yeux... pour qu'il les rejoignent, qu'ils finissent,
à tout prix, par avoir raison. Il ne serait plus temps d'y revenir...
Tout est bouclé?
Sûrement pas; regarde: je procède
d'une certaine manière en tendant la toile au grand jour et je ne repousse
pas la première poussière venue (le travail fini, ça va
disparaître); je bloque le cran à chaque passage, j'observe et
je donne à observer, c'est assez rare, tout de même, pour le tenter,
et je ne balaie pas la seconde et la troisième mouchette qui s'y installe
(le travail fini, ça redoublera le travail); je ne me décourage
pas, même si elles me gênent la vue graduellement, et je bloque
encore -je pense tout doute sur mes intentions désormais risible- sur
le cours du récit; encore des métaphores?
Soit: disons d'une façon plus
nette qu'à mesure que le travail, mon travail, s'installe, il décourage
les généralités qui avaient pu le rendre acceptable, classés
dans le sommeil des oeuvres générales, et observe bien ce qui
s'y agite, ici-même, maintenant: trahison; évidemment, personne
ne vient pour me le dire: trahison des dossiers secrets, du "suprêmement
personnel" du "délicieusement fertile et toujours réfutable terreau
conversationnel" "l'intime, le qu'à-soi", parce que c'est le livre ou
rien d'autre, parce que ça ne doit pas avouer l'échec de la vie,
la fiction, surtout pas elle... ça peut être supportable jusqu'à
une certaine limite... Vous ne vous intéressez pas à la littérature,
vous estimez sans doute qu'il y a plus préoccupant dans la chute des
nations dans le sang? Mauvaise observation, mauvais site, car c'est exclusivement
la mauvaise littérature qui fait chuter les nations dans le sang.
-Tu notes, ça?
-Evidemment, anecdotique ET fondamental,
comme me disais Jérémie; j'imagine d'autres types de livres d'histoire,
inutilisables, fatras de micro-traces, tous absolument testimoniaux et scandaleusement
menteurs, une bibliothèque d'Alexandrie pour une journée, une
T.G.B. pour un seul mort, le fourmillement.
-Vu que ce n'est qu'avec dégoût
qu'on retrouve tes livres dans ton usage, auto-cités, mais aussi le retour
brutal de la piapiaille dans tes livres...
-Mais bien sûr Midrash, parce
que ça ne s'arrête jamais... Et ça, surtout, étrange
pudeur, ça doit rester invisible: alors c'est ici qu'il faut tout refaire,
tout reprendre à zéro, pour mettre de côté les bons
joueurs, et les mauvais joueurs.
-Et là, tu me trahis? Je veux
dire en repâtelant nos égarements, les miens qui sont particulièrement
mis à l'épreuve -ou en tentant l'invraisemblable réplique
exacte
-Même résultat, somme
toute... Mais tout revient ici au personnel, je comprend moins bien tout dégoût
de l'anecdote?
-Ffcourse, je te trahis, le moins
possible. Le moins. Il n'y a aucune autre solution.
Et je peux te dire que le feuilleton, le bimestriel, quelle extraordinaire présence
de ce déplacement continu, pillardpillard inarrêtable, même
si seuls les proches peuvent en mesurer la gradation (tu saisis, par rapport
à l'anecdote? Il faudrait une bonne fois pour toutes SIGNALER ce qui
existe et ce qui a de l'importance dans ce qui existe), la somme des chocs qui
font avancer l'anodin vers le tourbillon, et là, les mauvais joueurs
vont hurler.
J'aurais tout gagné en écrivant les mêmes choses sous la
tenture imperfectible de l'aphorisme, de l'essai, du généralissime,
et surtout pas avec cette morue impossiblement sotte et ma baignoire pour scénario...
Le Valérysme, voilà qui sous la grande grande teneur -grande,
j'acquiesce, je ne vais pas chier dans la soupière- n'aurait pas pu être
cité sans rougir de l'ombre piétinée de Dreyfus s'il avait
été dans cette manière-là, mienne définitivement;
les méthodes valérystes sont exactement celle qui, par excès,
aménagent dans l'inversement aberrant des précautions, la coupure.
-Possible que tout soit là...
Possible aussi que ce soit la merveilleuse exception... Il y a quand-même
là-dedans quelque chose qui est imperméable à l'action
du goût, une sorte de devenir patrimonial objectivé, une participation
aux frais de repas; étrange pays dans lequel toute forme de goût
est associée à l'orgueil national d'avoir été déjà
goûté; aucun pays comme la France qui puisse se leurrer sur l'impact
de son discours en échos répétés à la surface
du monde; l'orgueil national, confondu étrangement avec l'appareil individuel
(solitaire) du goût, tend à faire croire aux habitants de cette
nation paranoïaque que le monde attend son souffle pour se mouvoir; toute
activité individuelle y paraît subordonnée au goût
français, une image de fourmilière cérébrale dans
laquelle le langage serait devenu un échange de phéromones certains;
ici, tout devient rapidement patrimoine pour peu que le mort ne soit pas devenu
un mort tout-à fait mort, qu'il ait été relégué
comme vivant dans la société des morts pour réintégrer
la société des vivants de façon posthume; et là,
le Valérysme, j'accuse... étrange pays où la langue se
croit exister au point d'exiger un serment d'allégeance à tous
ceux qui la balbutient, qui n'en finit pas de s'éteindre à force
de se répéter qu'elle existe, qui croit si fermement en son autorité
que, rigidifiée, elle oublie sa formation et son devenir Incroyable pays
où le goût est devenu une affaire si collective, que celui qui
choisit parait choisir contre le goût.
-Et le non-Valérysme?
-Je reviensdans ce cas à la poupée, mon défouloir, pense-t'on.
Je n'aborderai pas même ceux qui se raccrochent au vaudeville pour me
peser, et il y en a; on mange ce qu'on aime et l'agueusie couvre le monde. Je
ne suis pas surpris, mais, tout de même, abattu, découragé...
Jérémie m'a dit un jour "Tu auras des lecteurs lorsque les
morts liront", mais ça n'avait à ce moment-là pas de
commune mesure avec la perte sèche qui m'abat maintenant, rien d'autre,
à ce qui me semblait, d'autre qu'une vague plaisanterie discutable, et
il rajoutait, il l'a fait à plusieurs reprises lorsque j'abusais de cette
critique, de cette analyse éperdue issue d'une panique sans mesure devant
l'insignifiance
-C'est contradictoire avec ta pratique
du détail incongru et envahissant?
-Pas tout-à fait, mais c'est
tout de même ceci qu'il me disait, lui aussi, et il le faisait avec la
certitude de celui qui ne mise jamais sans avoir secrètement ouvert les
urnes, avec l'assurance de celui qui se dispose toujours, dans la farce et les
suffrages des vainqueurs, la possibilité qu'on lui foute la paix, il
surenchérissait sur cet écart bouleversant "Je suis anecdotique,
tu es fondamental", et, c'était l'évidence même, il
avait raison de moi -toujours- et n'en tirait qu'une affliction acharnée
contre toute tentation du pouvoir.
-Tu comptes faire quoi? Lâcher?
-Lâcher... Tu sais bien que
non, lâcher quoi? Non, ne laissons pas supposer que je sois vraiment à
la source de ce prétendu pacte en rupture, au contraire, je vais recomposer,
la traque du moment où ça s'est détendu brutalement, je
vais tenter de suivre les accrocs, les moments qui ont pu laisser croire qu'il
y avait un accord, un contrat, et les moments où je suis supposé
avec rompu cet accord et dénaturé ce contrat qui n'a jamais vu
le jour...
-C'est un affaire de langue secrète, de confidence; probablement le dégoût
de la répétition des choses et de la formulation des choses...
L'illusion du partage.
-Mais à ce point, c'est la
vie-même qui poursuit son inconséquence dans la roue des couleurs
changeantes: pourvu que ça bouge!
-Mais si tu m'y met, moi, dans ton
chiffonnage, et tu m'as dit que c'est ce que tu faisais, ça donne quoi?
-Rien de plus clair, non? Tiens, voilà la première page... Observe
ce qui, à chaque fois, est inscrit entre les parenthèses
-Mmmoui... Laurent... Guillaume, Julien, Rozenn. Riew... Chiffon
-Absorbé. Si j'ai pu être coupable un jour d'avoir constitué
de toutes pièces une poupée de chiffon dont je suis accusé
de l'avoir rendue assez idiote pour qu'elle ne puisse pas me contester, alors
ce quiproquo-là dévaste toute tentative littéraire; non:
on ne peut pas s'arrêter là, être grossier à ce point,
d'autant que le contraire serait absurde... (Mais le contraire est absous, il
fait humble; "Hihi Zoller plouf! Plouf!", par exemple, et là c'est
encore le retour à la grande vie du scripteur! Et encore, Sollers est
très loin d'être un exemple scandaleux).
Et si j'ai pu être coupable un jour d'avoir fait d'elle, la poupée,
une maîtresse de carnaval dans le désastre, alors c'est l'entièreté
des panoramas de crise qui serait annihilée dans le roman, parce qu'il
n'y a pas de crise du panorama, de cristallisation des échecs ou des
réussites, mieux illustrée que par le trafic du coït. Mais
tout ceci est absurde. Et pourtant, je ne saurai sans doute que trop tard si
c'est ou non la bonne méthode, s'il n'y aurait par hasard aucune méthode
fictionnelle plus juste qu'une autre, si je ne suis pas en train de me couler.
Voilà en tout cas le dernier état de ma conscience: le chiffonnage
, comme je le disais, c'est le grand socle, la base pour qui veut tenter de
fuir la sottise des sentences, c'est la mise en tension de ce qui est le jour,
la fréquence et la teneur erratique des rencontres, le désarroi,
et le dialogue, chiffon des brassages, remplaçable à l'infini
dans l'existence mais justement conjuguante et irremplaçable fonctionnalité
armée du discourt écrit, Pnine, Oblomov ou Bardamu, Tartufe, Torless,
Dedalus ou Raskolnikov, mais je vois bien où ça a lâché...
Nabokov ne mêle pas la tambouille, ne se consacre pas à la figuration,
il n'y a évidemment pas de Miméto-Nabokov qui encule Pnine (Dieu
Soit Loué!), et je ne m'égare pas, tu comprends; je n'attend pas
des analogons et des slogans partout, des Céline à tous les étages,
c'est exactement le contraire dont je parle; l'observation du mécanisme
de séparation en marche; Pnine: la fissure, aussi infime soit-elle est
inscrite à l'ordre du jeu, pour faire vivre les archivistes, pas les
lecteurs, Proust n'est pas dans l'interférence parce que justement il
écrit son fauteuil de rapports, d'archives, on ne pourra pas se tromper
parce que la modélisation est inamovible, le plan, et ça, c'est
consacrant, ça saute aux yeux, ce lieu où tout s'éteint
dans le commentaire composé.
-Mais il n'y a pas qu'une possibilité!
-Non, mais c'est la mienne que j'étaie
ici, rien ne s'y fait pour le renouveau de Proust ou Nabokov, tu t'en doutes
bien, ce serait une plaisanterie, irresponsable et arrogante; je trace le périmètre
du lieu d'où je parle, voilà tout. Mais la poupée, la conjonction
énervée que j'ai donnée sexuelle -et il me répugne
encore d'avoir à abâtardir ça pour le démaillage-
est la plus précise ET la plus panoramique possible.
-Mais le passage, le passage à
l'écriture engage forcément la distanciation de la simulation,
alors, te voilà coincé: tu ne veux pas entendre parler de la vie
dans le roman
-Certainement pas
-Et tu veux y être visible?
-Non, le mécanisme lui, le
glissement de terrain doit être visible; procuration de la simulation:
éclatante; lieu du scénario. Mais je me rend bien compte que quelque
chose obscurcit mes explications, et il y effectivement, passé sous silence,
depuis le début, les raisons morales de ma position... Une fois encore,
je décadre, on se promène, et on conclut... D'accord?
-Méthode.
-Prudence. Aménageons, sans
quoi nous commencerions à nous emmerder. L'énervement de la prose
ne DOIT pas être proche, les règles de la convivialité veulent
la distanciation, bon. Il y a effectivement un grand moment de balance, et ça,
ça se passe entre le langage et la langue et, simultanément, entre
l'oral et l'écrit, rien de plus terriblement répété
et pourtant insaisissable. Pour la première et sans aucun doute la dernière
fois, je vais faire appel à l'illustration qu'offre l'enchaînement
de certains événements de ma vie pour éclairer quelques
détails; qu'on ne se méprenne pas sur ce qui n'est en aucun cas
un appel fait à l'amélioration temporelle de l'être, à
l'expérience: ce que je fus, je le suis encore, seules les possibilités
s'épuisent pour le jeu des formes vers la mort.
J'ai cru longtemps (dans la douteuse suprématie de la jeunesse sur l'ordre)
n'avoir que des droits, et aucun devoir; c'était évidemment une
position aussi extrême qu'irrecevable (dangereuse); non seulement j'observe,
mais j'encourage -et c'est une position non moins extrême- le fait de
n'avoir que des devoirs et aucun droit, ce qui signifie: je m'engage parce que
je fuis l'apparente neutralité des droits (que l'on confond avec les
possibilités) pour épouser le danger qui fait vie, celui de se
tromper possiblement de devoir. Et de même, aussi curieuse que puisse
paraître cette comparaison, lorsque j'étais adolescent -et ceci
encore sous sa forme civile- je développais aux épreuves orales
des formes subtiles et enjouées qui m'effrayaient dans les épreuves
écrites, j'ouvrais un ensemble d'éventualités, de ressources
orales qui étaient découragées d'avance dans l'écriture:
longtemps, je pris un soin patient et voluptueux à être l'orateur
le plus indiscutable et -du moins en étais-je persuadé par l'effet
(indésirable, finalement) d'adhésion que j'emportais- le plus
brillant possible, et je considérais l'écriture comme un mal nécessaire
dans lequel j'évoluais avec une lourde difficulté, avec des moyens
dont les artifices étaient plus visibles encore que la bonne intention
détestable et fatiguée à l'avance qui me dirigeait. J'étais
peintre.
Je ne peux toujours pas décider si en aucun cas j'avais tort ou raison
de distribuer tant de patience et de jubilation à cet exercice permanent,
à cette éloquence quotidienne, bien qu'aujourd'hui il me paraisse
si irréfutablement vain, si nécessairement perfectible; de jour
en jour, je me surprend à balbutier sans cesse, de plus en plus souvent,
à regarder l'adversité orale avec une tristesse provoquée
par l'abandon, le désaveu du goût pour l'oralité, je m'observe
m'étranglant de plus en plus fréquemment, préférant
l'échéance, la démission momentanée (bien qu'il
s'agisse le plus souvent d'une défection définitive qu'un dernier
sursaut d'orgueil m'interdit généralement d'affirmer être
telle) et je suis lentement stupéfait d'observer combien je suis devenu
peu à peu le plus médiocre et le moins persuasif des orateurs,
le moins convaincu lui-même -surtout- que l'oralité puisse me procurer
réconfort ou triomphe, enthousiasme ou connivence, en bref, quelque forme
que ce soit issue d'une prouesse possible de l'exactitude.
Contrairement à Ulrich, j'ai probablement commencé à écrire
lorsque j'ai vu gagner aux courses "un cheval de génie"; pas d'illuminismes,
anti-épiphanie, pas de larmes ni de pompe, mais surtout, pas de sarcasme
silencieux pour la simple raison qu'il n'est plus temps. Ceci ne signifiera
jamais la suprématie d'un mode sur l'autre -écrit ou oral- en
matière d'exactitude, mais tout simplement que l'illusion même
d'être exact s'est dissoute dans l'oralité.
Ma langue écrite, sauvée par la situation /la position/ plus claire
de la fiction a été épargnée par l'idée même
d'exactitude et j'ai gagné le loisir et le goût de poursuivre l'écriture
sans rien espérer d'elle. Car j'aurai passé en fait un nombre
qui me semble maintenant incalculable, mais qui est en réalité
si insuffisant, sans doute, d'années à parfaire, ciseler, parachever
ma langue maternelle, à l'approfondir parce qu'elle ne m'est jamais apparue
claire, évidente, pas plus que les rapports despotiques que j'entretenais
avec elle; despotiques de toutes parts, et pour le goulet dans lequel je m'étrangle,
et pour les errements dans lesquels je l'entraînais. J'ai donc épuisé
ma gorge ma mémoire mon entretien à tenter de parler "vraiment"
ma langue, sans bien prendre en considération le fait que ceci allait
m'acculer à ne plus pouvoir la parler nulle part ni à personne.
La somme des investissements singuliers -et souvent, j'imagine, erronés,
foulant des mythes pour en répertorier et me conformer à d'autres-
l'accumulation (la collection) des subtilités baroques et des pièges
désirés, l'ensemble des tissages de plus en plus intimes tendus
dans ma langue allait m'amener à constater que je l'avais rendue désormais
incompréhensible, par excès de zèle, à quiconque.
Le moins réconfortant en ceci est que si un être brutal et grossier
pourra toujours -quel qu'ait été son cheminement (grossier et
brutal) à travers sa langue- comprendre un autre être aussi borné
et brutal, il n'en sera jamais de même pour qui s'est vraiment soucié
de sa langue: celui-là s'interdit non seulement d'être entendu
parmi les êtres grossiers et brutaux (sous peine de mort), mais il s'interdit
aussi de parler avec un autre être aussi soucieux que lui et qui aura
touché, au bout du compte, à la même pointe extrême
de la solitude linguistique.
-Hmmm... Tableau 1, le désaveu;
tableau 2, le ratage... Il y a un problème, Laurent: l'ensemble de ces
désastres somme toute confidentiels n'est dû qu'à la nécessité
de les reproduire, de les rendre publics... Ce que je veux dire, c'est qu'en
dehors de la raison publique, rien ne semble te constituer toi, dans la perpétuation
de l'écriture; non seulement je conçois, et peut-être, je
désire cette continuité, Soit. Mais ce n'est pas le problème;
le problème c'est: tu ne peux pas légitimement te foutre dans
le cortège de l'inviable, et affirmer ta position invivable!
-Attends, on ne peut pas renoncer
de cette façon, quel que soit le prix de la défaite... Bien sûr,
que ça me solidifie; il serait aussi inadmissible de s'entendre dire
"Tu es bafoué et écrasé dans ta langue? Soit muet!" Qu'il
est odieux d'entendre quotidiennement le circuit de Cordicopolis (voir Ph. Murray),
celui de l'auto-célébration dans l'enthousiasme, proférer
avec mépris: "Tu te plains de ton habitat? Fous le camp!", ou plus fréquemment
encore "Tu es dans l'horreur d'être vivant? Pourquoi ne te suicides-tu
pas?". Et c'est bien parce que j'ai fermement décidé d'y rester,
aussi fermement que j'ai décidé de rester vivant dans l'horreur,
qu'il m'est nécessaire -et j'ai à ce sujet plus de droit que n'importe
qui- de rire au nez de la faillite; de sombrer avec elle sans jamais avoir cessé
de tenir ma place qui est celle, à chaque fois qu'il m'est possible de
le faire, de la désignation d'une frivolité tenace qui est la
source de toute horreur. Le jour où seront éclairées la
frivolité et la faiblesse d'esprit d'une ahurissante limpidité
-ce que nul n'avoue- comme cause de l'horreur, le jour où sera éclairé
le gouffre d'échelle qui sépare la légèreté
d'esprit de la chaîne gigantesque de ses conséquences, ce jour
où il sera entendu que la faiblesse virevoltante des esprits les plus
lisibles, où qu'ils soient, s'accomplit dans l'absolument non-légère
et absolument non-frivole rampes d'Auschwitz... Je perd... Il n'y aura pas ce
jour. Personne n'admettra jamais avoir élu la simplicité d'esprit
comme dignitaire. Le simple est toujours loué ailleurs, où il
n'est pas, pour opacifier l'infecte permanence de cette simplicité-là.
Brouillage que rien ne fatigue.
Alors, comment est-ce encore possible?
Qui a dormi, tout ce temps? Du voyage? C'est pire que trop, ou bien pire encore
que trop peu; de l'émotion? Mais sommes nous bien du même état?
Du même siècle? De la même espèce? Alors après
tout ce travail, l'interminable laboratoire des possibilités, après
Dante, Shakespeare, Cervantès, Melville, Céline, Voltaire, Sterne,
Diderot, Freud, Bataille, Joyce, Proust, Valery, Kafka, Artaud, Blanchot, Bernhard,
Pascal, Montaigne, Jarry, Roche, Guyotat, La Mettrie, De Maistre, Nietzsche,
Klossowski, Gombrowicz, Burroughs, Sollers, Sade, Duvert, Rabelais, Wittgenstein,
Deleuze, Vachey, Caillois, Grass, Cummings, Lucrece, Beckett, vous voulez être
émus?
Finalité ordinaire
de l'absolument inordinaire, nom de Dieu, encore un: vous êtes avec eux,
alors?
Alors, foutez-moi le camp, atomisez,
pulvérisez-vous, donnez-moi la paix en ne vous occupant plus de lire,
vous seriez encore capable d'écrire. Dernier échelon de l'autodafé,
à peine visible; communication à tous les étages, en douceur,
union du babil, incurie POUR grammaire, emBOBINisation générale...
Mais qu'ont-ils tous, que s'est-il passé exactement pour qu'ils se mettent
tous à prendre la page, à y aller de leur compendium, Céline
voyait les magistrats et les médecins dans tous les tiroirs d'éditeurs,
mais s'il savait! S'il avait vraiment imaginé où tout ça
pourrait aller...
Ne vous occupez plus de livre, peuple ému, ne vous mêlez pas de
mon métier! Vais-je m'introduire derrière le dos des laborantins,
avec mes petites analyses d'amateur: "regardez, ce sont mes recherches personnelles,
et oui, c'est pas encore tout-à fait ça, mais qu'est-ce que vous
en pensez? Pas mal, non? Je me suis bien équipé, superbes éprouvettes,
et oui, c'est ma propre urine, évidemment, que voulez-vous, on commence
tous un jour comme ça, non? Bien sur le matériel d'analyse est
encore un peu rudimentaire, mais c'est si vrai, j'ai beaucoup travaillé,
j'ai pu vous trouver le taux d'albumine avec exactitude...
Vous allez pas me dire que vous croyez encore dans les trucs de spécialistes?
Et l'égalité? Moi aussi, j'ai le droit à l'urologie! L'hématologie!
La logie! Non? Comment ça, non? Elitiste! Thésauriseur! Pseudo-intellectuel1!
Juif!"
Massacre des équivalences
dans une nation de schizophrènes, je suis calcifié dans ce babillage
que nous devons en partie à la sanctification sartrienne; non, je ne
suis absolument pas un homme que chaque homme vaut, rien ne me vaut parce que
je suis bien incapable de valoir, et, à fortiori, puisqu'aucune économie
ne se fera sur mon dos, d'équivaloir. Larges en mamelles et nulles en
cervelles, les idoles de cette foule ont tout de ce veau d'or qui ne fit que
masquer un éloignement incompris par une substitution imbécile
de Moshè à Dieu, le moins y vaut pour la somme, on n'y rit que
par la procuration d'y avoir ri à la même heure devant le même
programme; pas étonnant que la conscience s'y épuise; j'ai vu
une nation entière se lancer des phrases post-humoristiques avec l'équivalence
de l'humour; j'ai vu des signes incompréhensibles pour qui n'est pas
téléspectateur, devenir l'essence du rire; J'ai observé
avec crainte un pays entier dans la synecdoque se signifier par un mot ou l'évocation
d'un mot, d'une caricature fugace, un coup de sifflet ou un haussement d'épaule
médiatisé. J'ai vu des coutumiers du raccourci pris dans le Grand
Champ Distributif, épanouis parce qu'ils avaient pu se faire savoir qu'ils
regardaient la même chose au même moment, et transformer la dynamique
de la phrase en statufication humoristique, et c'est ici que je redouble: peuple
schizophrène, objet d'entomologie, qui ne rit plus que du spectacle quotidien
de la scène du rire... ils auront dans le "télé", perdu
la distance.
-C'est la même image que celle
du monde d'Éphèse2 et des circuits d'auto-observation?
-Une étape.
-"Quand les morts liront"...
Un renversement aussi exagéré... Le vivant ne lit que des morts?
-La mort même... Comme je le
disais pour Valéry, un va-et-viens. La trappe de l'écriture, une
langue de mort, divers systèmes d'enterrements, et c'est la porte largement
ouverte au babil des oiseaux, pour la vie. Mais il faut bien se rappeler où
nous vivons, bien voir que les vivants, ici, sont sur tous les plans encombrés
par leurs morts, constater le dégoût méprisant qui fait
grimacer devant ces ruptures incongrues, pour comprendre l'état de stupeur
imbécile de nos pauvres modernes devant la question de Dieu, devant Dieu.
-Les cimetières seront eux-mêmes ensevelis, et pendant que tous
les morts dépouillés brûleront loin de la terre, les vivants
trafiqueront l'échange des reins, des historiettes, des identités,
des yeux récupérés soigneusement...
-Pour alimenter la Reine Perpétuelle... Là, il faudrait peut-être
relire "Femmes", il n'y manque pratiquement rien, morts procréatifs,
transvasements continus, peut-être relire "Le 19ème..." de Murray,
aussi. Mais lisons-moi, restons un instant sur le cimetière, rien de
plus éclairant:
longeons sans crainte le muret chapeauté
de pointes de cyprès, franchissons-le en direction des toits hétéroclites
de ces recueilloirs incongrus: là, au moins, nous savons où sont
nos morts, au coeur de la cité des vivants: leur imperturbable cité,
ils ne sont pas en train de galoper dans l'au-delà, de frétiller
dans les couloirs des transmissions ou s'ouvrent des bouches télescopiques
de protoplasme pour la rencontre bivalve, entre vie et mort, ou Dieu sait dans
quel débarras moutonneux où les repoussent les épigones
de la Grande Purification Générale (flammes pures!); comment ignorer
leur fin? Leur dessein? Comment ne pas voir se dessiner un projet à la
hauteur de leur mal? Après nous être vu offrir pour bouillon de
devenir-hors-de-Dieu cette horreur sans nom...
Cette figurine blanchâtre,
cette horreur détumescente de l'âge d'or, toujours la paranoïa
de l'origine trahie, manquante, l'androgyne (et malheur à celui, ici,
qui ne lui reconnaît pas tous les charmes et tous les mythes!), je veux
dire après nous être entendu glorifier cet hybride-là du
sexe paritaire/unifié, voir se profiler un nouvel androgyne (c'est-à
dire encore une fois une parité congédiant l'unité de chacun
des pôles, qui nie le pôle en l'absorbant sans jamais baisser le
drapeau de l'union, présence fantôme, en s'absorbant, se diminuant,
se dissolvant dans l'autre pôle)... Un androgyne atroce, définitif;
transfert, psychopompe: l'androgyne MORT/VIE.
Curieuse société malade
qui n'en finit pas de s'appareiller pour ne plus se voir, se voir mourir...
L'obsession micro renvoie la surface sensible du monde, c'est la plongée
tourbillonnante entre les plaques de verres qui coincent un ensemble de traces
rassurantes, lisibles, ordonnées et redondantes (dit-on)... Dans le coeur
du moteur, brisures d'atomes, plus un seul véritable souffle, par exemple,
qui ne révèle l'immense absence de tragédie de l'évolutionisme...
Et, bien entendu, pour que tout ça soit rendu possible: coup de pompe
dans le cul de l'autre densité, pas moins tourbillonnante, enchaînement
des orbites d'électrons affolés, dénoyautés, (valse
de l'espèce), inaptes au centre et au rangement, d'où naissent
alors les multiples ligues, qui se relâchent, se détruisent, mais
ceci sans cycle: affolées, chapelets des corps qui s'écrasent
aveuglément sur ses murs de protection; je note que les enterrements
sont suivis aux États-Unis par des enfilades d'automobiles, lourdes chenilles
silencieuses glissant sans plus voir les cercueils...
Mais il ne m'étonnerait pas
que l'on voit surgir un jour le nouveau style, ("Old style, Winnie?"),
une téléparade, ensevelissement des coffres de bois clair sur
cassette vidéos, et enterrement en famille, après le repas; dans
le même, le seul cadre désiré, le seul champ possible pour
limer le monde dans toutes ses circonstances, dans lequel un peloton attentif
et distancié observe le défilement fantomatique et lointain du
corbillard sur l'écran, qui diffusera quelques minutes plus tard la résorption
de l'ensemble du monde dans son simulacre sans mort; une fois le problème
réglé, parce qu'il fallait d'abord réduire le champ de
façon définitive pour réduire le monde sans que personne
ne s'aperçoive du trucage, ou plus exactement, de manière à
ce que chacun se soit vu délivré sans honte un passeport pour
le trucage, alors seulement le but pouvait être atteint: interchangeabilité
absolue des corps et des certitudes, filet roucoulant des langues mortes et
des paysages... Poche cousue.
Mais là encore, je me trompe
dans le système, parce que filmer les morts (je suis en train de dire:
les environnements des morts), ce serait encore trop voir; non. Impossible.
On n'atteindra pas le but comme ça. Ceci aussi sera, petit à petit
à congédier du paysage, c'est de l'autre côté que
ça filme... Puisqu'il ne faut qu'une seule embouchure, originelle, et
surtout pas de fin. Exemple? Yousouf me dit qu'en Turquie (et probablement ailleurs,
mais je m'en tiens à mes maigres informations), les femmes n'y sont pas...
Le bas côté des femmes c'est hors de l'enceinte, en tout cas hors
de la cérémonie (les cérémonies contemporaines ne
sont huées que lorsqu'elles ont l'affront de porter du sens) aucune intrusion
durant l'ensevelissement des morts de leur sexe dans la coupure, car cette couture:
la réparation des engendrements, n'a rien à faire ici... Et les
choses sont bien à leur place.
On ne peut tout de même pas
gagner sur tous les champs de bataille, avoir conjointement la ridiculisation
du guerrier vivant et la consécration du guerrier mort! Elles n'ont rien
à faire avec les morts parce qu'elles sont responsables, tu comprends:
il n'y a que chez les anciens combattants qu'on voit un jour un bourreau avoir
le droit à la célébration de ses propres victimes, comme
on dit avoir son droit à la différence; mais là, c'est
trop grave: interdiction de parader devant les morts après leur infliction
d'avoir du se soumettre à la source (la règle) des vivants à
chaque occasion de leur vie, aucun moment où la paix leur ait été
laissée, elles ne peuvent pas, non plus, être l'avocat, le procureur,
le juge et la victime. Les dépositrices exclusives de la filiation (nommer
la filiation) ne peuvent pas être debout devant la fin du nom. Mais ici,
maintenant, on filme les accouchements en série, le culte vidéo
s'ouvre devant l'ouverture, et ce sont désormais les nouvelles archives:
plan serré sur des milliers de vagins surplombés par la béance
du sourire vainqueur des parturientes qui ne permettront plus jamais qu'on leur
dispute la gloire de n'avoir laissé à leurs petits phallus que
le pouvoir de tuer et de venir mendier leur rachat à genoux, caravane
des grottes vidéos miraculées, le miracle sans miracle toujours
recommencé toujours miraculeusement sans miracle, miracle des miracles:
le miracle ET le recommencement du miracle devant le carnaval humilié
des estropiés du front réclamant le retour, la renaissance, manchots
phalliques touchés par la grâce de la mère, Soubirous vidéo
pour les seules archives; plus de querelles, rassasiement général
de l'appétit originel, un soulagement dans la cohue...
Et il me semble évident que
cette vidéothèque-là ne laissera pas même une chance
à l'autre, celle de la suite, du nombre des morts que j'esquissais sans
y croire, de faire appel à la conscience commune. Parce que l'incinération
générale est un appel définitif fait à la disparition
de l'encombrement des morts, pour qu'un peuple ne puisse que se regarder naissant.
QUE naissant.
Des morts, il n'y aura plus aucune
trace et nul ne s'étonnera plus de mourir (d'être mortel) puisqu'il
n'y aura plus de morts. Il suffit d'observer le maquillage de leur substance,
de l'Avoir été, où nul ne veut se reconnaître: j'entend
dire que les morts sont trop nombreux pour être des morts; j'entend dire
qu'on peut ensevelir quelque chose qui est un homme, mais pas mille choses qui
sont mille hommes; j'entend dire qu'un légiste peut oublier ce qu'il
coupe; j'entend dire que la mémoire ne supporte pas l'un; mais aucun
homme ne peut disputer au mort autre chose que sa propre vie contre la perte
de la vie de l'autre, et voici au moins des gains à égalité.
Cet orgueil ou cette désinvolture qui lui fera narguer le mort ne lui
donne pas la possibilité de lui disputer son CORPS contre l'autre, lui
disputer sa substance (ce qui fit être), et quand bien même il le
pourrait, quand bien même son orgueil (dérisoire et militaire)
et sa désinvolture (oublieuse et imbécile) lui accorderaient ce
pouvoir, il aurait le devoir de refuser. Il n'en aurait aucun droit. Et s'il
s'en donnait le droit, le mort n'en perdrait rien, car seul celui qui ôte
du corps du mort sa substance d'homme en sort diminué.
Le mort est intactement un homme
mort, c'est l'orgueilleux, ici, qui meurt comme homme. Mais je vois bien que
j'interdis qu'on me suive, que je vous entraîne dans la maille trop serrée
d'un monde qu'aucune forme de récit ne peut entamer. Il va falloir clore
sans attente, pour rendre possible, plus tard, l'extrêmement fragile fermeture
du récit...
Notez-bien que je regrette de ne
pouvoir resister que dans l'esquisse, le relevé du désordre, condamné
avec ça à la plus grande des confusions. Je n'abandonne pas. J'abandonne.
1 "Pseudo-intellectuel",
et ici, déjà, plus tout-à fait l'intellectuel qui ne touche
qu'à peine au vénérable; Tiens donc! Et pourquoi pseudo?
Evidemment... Intellectuel, tout court, il y aurait probablement un des derniers
sursauts de la honte, lèvres mordues pour ne pas tout-à fait avouer
(plutôt dire bas) l'objet de sa haine, parce qu'il est venu le temps de
l'euphémisme, la haine-litote; intellectuel tout court, pour injure,
est imprononçable, ça sonne un peu trop sale juif, n'est-ce pas,
ça contient sa part d'incongruité -révélation brutale
de l'objet-pas-là- et ça ne doit surtout pas s'éclairer,
parce qu'entre-temps, après tout, la honte (l'après-guerre en
quelques sortes) est vouée aussi à l'effacement, alors, en attendant...
Mais quand même, "pseudo"?, vous le RECONNAISSEZ, alors? Étonnant,
cette façon de distribution/reprise instantanée, vous m'avez reconnu
(c'est votre haine, après tout!), mais non...
C'est faux, bien sûr, tellement énorme; interminable et banale
pompe de l'énormité qui gonfle à mort le veau d'or pour
ne plus le faire rentrer dans le champ, afin qu'aucune faute jamais, ne soit
VISIBLEMENT réparée, mais alors... Si ce n'est pas moi, moi "faux",
"pseudo", qui est-ce alors? Où est-il? Evidemment... La position globalisante
de l'intellectuel contemporain est le produit de ce 19ème siècle
qui, faisant, au nom du libéralisme, éclater les structures cloisonnantes
de l'observation limitée des classes par elles-mêmes, leur propose
de se frotter désormais à la multiplicité des classes;
la mesure se perd dans l'effroi de n'être plus conjugué à
la somme des semblables, parmi lesquels l'ordre, au moins, ne semblait pas devoir
être menacé, et il n'y a effectivement rien de plus inquiétant
pour un être parvenu au sommet de sa classe que de constater avec amertume
qu'une autre classe existe, globalement supérieure à la sienne...
Devant déléguer avec honte le pouvoir qu'il avait gagné
à cette nouvelle classe, il cherchera ailleurs que dans sa volonté
le responsable de sa disgrâce. Et celui qui surfe sur l'ensemble des classes
est toujours soupçonné d'appartenir à la plus puissante
d'entre elles; de même, celui qui n'entre dans aucune d'entre elles, surtout
s'il a l'arrogance de les trouver toutes misérables.
2. Voir Bank-writing
& Cut-stories, in La
Parole Vaine N°4