Avant d'entamer ce texte d'éclaircissement, j'aimerais évoquer ceci : lorsque l'on constate que 20% de nos concitoyens sont des fascistes, il ne faut pas propulser dans la sphère de l'altérité les propriétés de ces choix, de ces informations, de ces constantes idéologiques, et supposer une même définition par défaut (par ce qui n'est pas moi) que celle qui agite la conception du monde national-socialiste. Ces 20% ne sont pas à entendre comme 20% du groupe, mais bien comme les 20% d'irrationnalité, de haine, de secours infantile dans des catégories de l'entendement déléguées à une extériorité des causes, qui est au travail en chacun de nous. Cette conception du groupe comme un ensemble de constitutions fermées et disjointes nous rend aveugle à ce qui conduit à des choix éthiques, moraux, à la congédiation de ce qui en le mal nous fascine en tant qu'il ne nous est aucunement étranger. Ce qui nous distingue des nationaux-socialistes c'est l'aptitude à refuser de donner à cette part de nous l'empire sur tout le reste, c'est-à dire, principalement, sur la raison, celle qui fait de chaque humain le gardien de son frère. C'est aussi une conception non essentialiste des différences, qui fait que haïr quelqu'un pour ce qu'il fait n'est pas du tout la même chose que haïr quelqu'un pour ce qu'il est.
D'aucuns ne manqueront pas, s'ils le lisent attentivement,
de se remarquer des points d'accord avec le programme du Front National ; c'est
à l'angoisse (ou pire: à l'atermoiement idéologique) qui
découlera de cette découverte, à la déstabilisation
brusque de celui qui dans le raccourci des images et des fantasmes de
vérité qu'elles véhiculent se croira un instant
en voie de nazification, que je m'adresse. Ne souffrez pas de lire dans l'expression
passionnelle des liturgies nationale-socialistes un peu de l'expression des
vôtres; il y a à cet écho un ensemble de raisons que mon
texte veut mettre en lumière.
La première est évidemment que ce n'est pas parce que quelqu'un
emploie le même mot que vous qu'il vous parle de la même chose.
Je suis moi-même en butte aux institutions culturelles, hostilité
également lisible dans le programme culturel du F.N. Mais lorsque le
F.N. méprise l'institution culturelle, c'est parce qu'il se dit détenteur
de sa substance, il la hait pour ce qu'elle est (ce qu'il croit qu'elle est);
je suis moi en butte avec elle pour ce qu'elle fait, et seulement avec certains
axes de son action et avec certains discours qu'elle véhicule. Je ne
vise pas à l'éradiquer, à l'essentialiser pour le faire,
mais à critiquer certaines de ses errances; j'espère lui apporter
un peu de moi-même pour la changer.
La seconde est que le national socialisme se nourrit de toutes les angoisses,
et bien entendu des vôtres aussi, pour proposer les clés d'un colmatage
magique; c'est relatif à l'usage même que le national-socialisme
fait de la langue et des passions humaines.
Le F.N., comme tout national-populisme, rêve du dénominateur commun
absolu, du chiffre de la vérité, il base sa programmatique sur
l'alimentation d'une rumeur, il fonctionne sur un modèle épidémique
qui se rassasie de tous les corps : se nourrissant de toutes les angoisses il
en tire des universaux assez flous pour colmater celles-ci d'où qu'elles
viennent, ignorant leur singularité au profit d'une communion imaginaire,
et, comme une réponse astrologique, permet à chacun d'inventer
le sens qu'elle véhicule.
Le F.N., comme je m'attache à le démontrer, n'est quelque chose
de précis son idéologie n'est quelque chose plutôt
que rien ou qu'un vague ensemble de données haineuses que si on
s'attache à éclairer ses invariants. Et, surtout, à l'articulation
de ces invariants entre eux. L'étrange familiarité que vous pourrez
rencontrer avec un seul de ces invariants ne signifie rien si cette articulation
n'est pas la vôtre. Si on l'imagine l'idéologie nationale-socialiste
comme une entité essentielle, une unité, on perd tout moyen
d'être en face d'elle autrement que pour ou contre un fantasme. Le risque
est de n'avoir rien à dire à un national-socialiste, parce qu'on
ne peut dialoguer avec un fantasme.
Il est dangereux de considérer son adversaire comme un bloc, une essentialité autre, pour ce qu'il est et non pour ce qu'il fait, sous peine de se trouver tout schizophrène si par malheur on trouve en lui un écho de soi-même.
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e
court texte vise à dépister quelques-uns des invariants du national
socialisme pour éclairer la consubstantialité de celui-ci avec
le lepénisme ; l'appel à cette consubstantialité, le terme
de nazisme appliqué à l'idéologie lepéniste, est
souvent décrié comme une manifestation de l'esprit d'amalgame.
Je veux démontrer qu'une conception préétablie de l'histoire
comme extériorité et l'appartenance de cette conception à
une idée essentialiste et évolutionniste de l'homme au sein de
sa communauté, seules, rendent aveugle à la substance nationale-socialiste
du lepénisme. Si Lavoisier ne vit jamais de météorites
bien qu'il fût un homme aussi observateur que brillant, ce n'est pas parce
que les corps célestes sillonnaient moins son ciel que le nôtre;
c'est parce que les corps célestes n'étaient pas censés
le sillonner, selon la conception du monde que Lavoisier plaçait entre
lui et le ciel.
Comme beaucoup de textes, celui-ci est né de l'objection; dans l'extrême
agitation de la liste de diffusion du Terrier depuis le résultat des
élections, il me fut reproché à la fois de racourcir l'histoire
en employant le terme national-socialiste pour parler du programme de Lepen,
et de souscrire à une vision cyclique de celle-ci.
Je suppose que la naissance de ces objections est issue de l'irritation devant
l'usage ininterrompu des termes "nazi" et "fasciste", à
tort et à travers, depuis l'irresponsable "CRS=SS" de mai 1968.
Elles sont, en ce sens, légitimes. Dans ces conditions de redoutable
expansion de son usage, un mot a en effet toutes les chances de perdre sa spécificité,
de se diluer dans l'injure et le rapport passionnel avec l'expression dont celle-ci
découle, de faire du nazi le rapetou, le méchant, l'autre oppressif
de chacun, quelle que soit sa nature.
Peu de choses sont plus importantes effectivement, que les mots qu'on choisit
pour les dire ; je vais donc tenter de vous faire entendre pourquoi j'ai choisi
l'usage de ceux-là.
L'histoire ne semble se répéter que pour ceux qui l'envisage comme
une extériorité qui embarquerait l'humanité en son cours;
mais dès lors que l'on entend l'histoire comme une des manifestations
parmi d'autres de l'être, une émanation humaine et non un vaisseau
de l'humanité, on peut comprendre que la stabilité des universaux
qui spécifient l'espèce humaine entraîne presque inévitablement
celle de ses manifestations, de ses émanations, elles-mêmes. La
stabilité des composantes historiques n'est qu'un des corrélats
de la stabilité des composantes de l'espèce humaine. Supposer
que l'histoire change, c'est supposer que l'homme, en sa substance, change aussi.
Et là, on touche à un problème bien plus éthique
que rationnel, et notre poste d'observation est la façon dont nous choisissons
de considérer notre espèce et les manifestations de sa singularité.
l
me fut dit que c'était ma méconnaissance de l'histoire qui me
conduisait à parler du nazisme pour le lepénisme; c'est plutôt
ma connaissance des spécificités (ici l'historicité, la
constitution) du nazisme qui m'y a conduit, et qui me dissuade de changer de
mot pour parler de la même chose. Le lepénisme n'est qu'un national-socialisme
- un national-populisme basé sur une programmatique raciale, ce qui le
différencie du fascisme, ou plutôt en fait une branche satellite
- que la proximité d'un désastre historique qui en fut la conséquence
interdisait de se donner sous ce nom à la scène politique ; le
nom, le front national, on le sait, fut dérobé à un réseau
de résistants; on ne pouvait rêvé mieux pour avancer dans
l'honorabilité ; ce renversement est un des choix rhétoriques
systématique de Lepen, comme il fut celui d'Adolf Hitler, qui consiste
à se placer dans la position de sa propre victime. Lepen dit qu'il
est victime de "racisme anti-français", qu'on le met dans un
ghetto, qu'on veut le brûler sur la place publique: ces tournures excessives,
violentes, expriment simplement le programme qu'il veut appliquer à ses
victimes, selon un processus d'extériorisation retournée comme
un gant bien connu des psychanalystes; en leurs temps, les clercs chrétiens
du Moyen-âge inventèrent pour eux-mêmes le terme d'Israélites,
exprimant clairement par là que s'ils étaient les nouveaux fils
d'Abraham, on allait pouvoir se débarrasser des anciens. Adolf Hitler
entama le processus de guerre après avoir répété
inlassablement depuis l'écriture de Mein Kampf que les Juifs avaient
déclaré la guerre au monde. L'essentiel de la campagne de janvier
à février 1932 du NSDAP consista à dire aux allemands qu'on
voulait les faire taire, les baillonner. Une des premières mesures prises
par le tout nouveau chancelier du Reich après son appel au pouvoir par
Hindenburg fut de baillonner, rendre illégaux, tous les autres partis.
Je trouve très juste l'attachement à des catégories distinctes
pour commencer à penser un objet autrement qu'en des généralités
abusives, mais il est ici - il me semble - inadéquat. Il ne s'agit pas
seulement de programme (il suffirait pourtant de s'en référer
à celui du NSDAP, point par point), mais aussi de grammaire, de conception
du monde, de conception de la culture (cf. Mein Kampf, pp 257-264 - fac similé
N.E.L) et de méthodes; et ceci jusqu'aux moindres citations récurrentes
des discours de Adolf Hitler par J.M. Lepen (elles sont foison, depuis "3
000 000 de chômeurs, 3 000 000 d'immigrés" jusqu'à
ses toutes dernières déclarations : Lepen vient encore hier de
parler "du petit peuple des sans grades et des opprimés"
source: Libération ; c'est strictement en ces termes qu'Hitler
évoquait les compatriotes dont il se disait le plus proche). Ce serait
interminable ( il n'est pas complètement indifférent de savoir
s'il cite ses propres sources historiques ou non, et d'essayer de comprendre
quand et pourquoi il le fait d'autant que ces citations par Lepen de
textes de A. Hitler, de textes hitlériens, d'images hitlériennes
pour sa propagande, sont récurrentes depuis 20 ans selon l'état
de santé passager du parti: plus il se porte bien, plus les citations
sont limpides. Qu'il le fasse ou non est signifiant de modifications dans la
perception de l'idéologie nationale-socialiste par notre corps social,
de son rapport avec l'histoire, et de son éventuelle digestion des idéaux).
Disons-nous seulement que la différence, pour l'instant, est applicative;
du national-socialisme précédent, nous connaissons les effets.
De celui-ci, nous sommes à l'instant "t" qui précède,
peut-être, son arrivée au pouvoir.
Pour la grammaire, je vous renvoie à Viktor Klemperer et son formidable
essai de philologie écrit pendant la guerre 39-45: "L.T.I.",
la langue du troisième Reich" (Agora/Pocket). Pour le reste, je
n'ai hélas que l'embarras du choix.
Par quelle forme, alors, de conception du monde,
est précédée la déclaration de distinction entre
lepénisme et national-socialisme? Hé bien, dire, par exemple,
"il y a une lepénisation des esprit", c'est souscrire à
une doctrine particulière, humaniste, qui postule une identité
générale des aspirations humaines et de leur inscription dans
le temps de l'histoire, et faire précéder ses conclusions par
le choix d'un angle de vue dans lequel la conclusion est administrable par cette
doctrine. C'est, comme le cas fut fréquent dans l'histoire de la science,
forcer les faits à une catégorie préétablie de l'entendement,
les soumettre aux exigences d'une théorie. De même, répéter
encore comme le font les journalistes: "c'est un vote protestataire",
c'est réfuter une permanence factieuse, et préférer lui
imaginer une aventure organique (faite de bourgeonnement, de raréfactions,
de chutes et de croissances) à un simple silence momentané dicté
par un système démocratique et ses règles.
L'incapacité à évoquer ce vote comme un vote factieux,
c'est-à dire l'incapacité à admettre la nature fasciste
de ce vote et le choix fasciste des électeurs, est peut-être une
erreur de l'essentialisme, ici sémiotique (le mot "fasciste",
le mot "nazi") qui vous rend tout affolé devant la définition
clôturée: un nazi, un fasciste, c'est quoi comme entité?
l va s'agir
de quitter le point de vue essentialiste pour décomposer ce que l'on
saisissait jusqu'alors comme un objet achevé (un principe, dans l'exemple
que je donne plus loin) : nous associons trop souvent sous l'espèce d'un
élément ce qui est un système qui en articule plusieurs
et trouve, dans cette articulation seulement, sa définition; en gros,
il ne nous faut pas se trouver dans l'impasse d'Anaxagore: celui-ci se demandait
pourquoi, lorsque le lapin ne mange que des carottes, hé bien, au bout
du compte, le principe carotte ne l'emportait pas sur le principe lapin. Il
ne disposait pas, tout simplement, des moyens conceptuels pour parcelliser ses
objets en quantités signifiantes minimales et déterminantes, il
les essentialisait, ou plus exactement : il arrêtait à un point
correspondant à sa conception du monde le mouvement de sa parcellisation,
pour trouver à ses objets une essence commune (il fondera là-dessus
sa théorie des homéoméries). Ne décomposant pas
la carotte jusqu'à la seule chose qui intéresse l'organisme du
lapin (décomposer ses protéines de carottes en acides aminés
et les assimiler pour produire ses propres protéines - des protéines
de lapin), et supposant l'existence d'un principe, d'une essence, commune à
tous les deux, Anaxagore manquait à la fois le lapin et la carotte; précédé
par une conception achevée de ses objets il ne poursuivait pas assez
loin la voie de la causalité.
Alors? Alors, il faut parcelliser, identifier ses composantes spécifiques,
archipéliser son objet, ne pas le saisir comme un continent ou un principe
mais dégager les quelques universaux qui le caractérisent et déterminent
la certitude de toucher à son essence, c'est-à dire à une
définition qui à la fois le singularise absolument et le distingue
des autres. Quels sont donc les universaux qui, s'articulant, spécifient
le national-socialisme et le lepénisme en la même substance? J'en
voie quelques-uns, qui peuvent suffire à ne pas se tromper d'objet, et
je vous invite à corriger, préciser, etc.
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a. Un discours réduit aux
paradigmes de la communication susceptible de serrer la vérité
: dans le cadre virtuel d'une domination du pays par le front national, il s'agit
d'une unicité et d'une univocité des messages en tant que le front
national ne survit que sur le fond de ce fantasme communicationnel, celui d'une
conception du monde livrée clé en mains en un signe de la plus
rigoureuse économie. C'est l'apothéose de la pensée "de
communication", de l'économie maximum du discours, une pensée
ésotérique qui organise le monde en deux trois clés qui
visent l'éternité. Cette "explication du monde", telle
que la pratiquaient de concert Hitler et Goebbels, vise la plus grande des simplifications
au nom d'une complexité jugée mensongère, susceptible de
masquer la vérité (et si elle ment, c'est qu'il y a quelqu'un
pour la mentir).
Cette façon de considérer l'énoncé vise la terreur
de toute responsabilité du sujet vis-à-vis du discours (si on
entend par discours le sens que lui donne Benveniste : langage où s'inscrit
celui qui s'y énonce), et dans ce cas, s'articule clairement au point
b. la détermination dans les causalités extérieures de
la responsabilité, la délégation des causes à l'altérité.
Ici, l'altérité, c'est la langue elle-même, impatronisée,
susceptible si on ne la surveille pas, d'une autonomie miraculeuse (pour des
définitions aussi éclairées que critiques de la langue
et des superstitions qui l'entourent, je vous suggère "de la langue
française - essai sur une clarté obscure", H. Meschonnic,
Pluriel/Hachette)
Ça, c'est ce qu'elle vise, disons, dans l'ombre de sa propre mythologie,
sans que ceci s'énonce nettement (ça lui est impossible: il faudrait
imaginer un méta-langage ou plus rationnellement lui imaginer une linguistique,
impensable dans le cadre d'un langage qui se suppose être celui de la
vérité). Ce qui s'énonce, en revanche, clairement, c'est
le balayage de toute complexité sur un point de vue économique:
l'efficacité du discours, la brièveté de ses énoncés,
répond à un appel à l'économie directement exprimé
par les toxicomanes de la vérité. Il vous faudra 10 minutes pour
convaincre une foule de hurler avec vous, et une vie de discussions ne suffirait
pas à faire d'un nazi un démocrate.
C'est ici que s'insinue la confusion entretenue entre un orateur "brillant",
et un orateur "fonctionnel" qui distribue un discours sur le mode
de l'efficacité, un discours qui se rêve sans ambiguité,
aussi monosémique que le signal phéromonal d'une fourmi à
une autre. On accorde à Lepen de l'esprit, comme on en accorda au tout
aussi pitoyable orateur que fut A. Hitler ; et pourquoi un tel cadeau, le crédit
d'une éminence, quand on est si économe sur sa distribution chez
l'autre en général? Parce que cette perception du discours comme
une communication est généralisé, parce que le culte de
l'efficacité a touché l'expression du sujet la moins efficace
qui soit le langage , et parce qu'une vision humaniste interdit
de supposer qu'une part immense de ce que nous sommes voit dans la bêtise
un miroir satisfaisant pour soi-même. Qui admettrait sans se sentir coupable
dans sa chair, sans avoir l'impression de trahir l'idée qu'il se fait
de son espèce, que des millions d'hommes ont voté en 1933 pour
un imbécile et que d'autres sont prêts à faire de même
en 2002?
b. l'extériorisation des causes par l'invention de l'altérité achevée, clôturée, définissable et surtout : immédiatement perceptible ("l'autre" du raciste, celui pour lequel on rêve des universaux déterminants et localisables, dont on espère tirer une détermination pour soi-même, car l'autre détient le secret de l'origine de soi * ; je vous renvoie pour un travail plus approfondi à "Le racisme ou la haine identitaire", de Daniel Sibony - Bourgois). On rejoint ici l'appel à l'irresponsabilité, le choix de se maintenir dans une situation enfantine régulée par des causalités extérieures des quatre point mis ici en lumière.
c. Une conception mythologique de structure, ontologique, fondée sur un fantasme de naturalité. Cette conception commence par un premier degré de mythologisation qui se campe sur l'idée d'une nature perdue, à retrouver sous la souillure infligée par le système en place (attaques à la bureaucratie, au modernisme, à l'art dégénéré, etc. toutes communes aux nationaux-socialismes), pour épouser la pureté enfantine de l'origine ; le deuxième degré de cette mythologisation est le présupposé d'une structure sociétale fondée sur les mêmes dispositions "naturelles" (mythologiques, donc) dont la fonction n'est pas la recherche des causes (la fondation et le sens de la civilisation, puisque la version nazie est sur ce point contradictoire: elle croit et dit faire appel au modèle grec), mais la défense des comportements brutaux à venir, exprimés comme "loi naturelle". Cette conception légitime le point d. et découle du point b., car c'est encore le report des responsabilités sur une causalité extérieure et monstrueuse (donc invisible), le progressisme. C'est aussi une conception passionnelle des jeux de rapports entre les êtres et les groupes (la passion y étant violemment opposée à la raison dans la sphère de la vérité et considérée comme lui étant naturellement consubstantielle), ce qui nous ramène au point a.
d. Une perception - assujettie à cette structure mythologique - d'un groupe morcelé en autant de communautés d'intérêt dont la viabilité découle de leur aptitude à s'imposer par l'expression de leur puissance. On saisit mieux que si la culture leur fait sortir leurs revolvers, ce n'est pas du tout comme préfèrent se l'imaginer ceux qui ne localisent le nazisme que dans la bêtise parce qu'elle leur échappe en ses espèces : c'est parce qu'elle est la force imaginaire qui s'oppose à la force imaginaire derrière laquelle ils se rangent, la nature.
Nous ne sommes pas dans l'analogie des effets, comme on me supposa ailleurs en abuser (disant: nous avons affaire à une citation, pas une assimilation du F.N. au N.S.), mais dans une analogie des causes ; je n'insiste pas pour appuyer les analogies conséquentielles - le goût lepeniste pour son modèle -, mais bien pour souligner une fois de plus l'adéquation principielle de l'un à l'autre, une identité de substance. Le front national n'a rien de néo dans son nazisme, il n'est pas une filiation mais le même organisme dont la fin d'une guerre n'a pas entraîné la mort. Ce sont les alliés et les Juifs qui ont perdu la guerre, qui s'y sont perdus ; la résistance est, par sa nature-même, éphémère et sans cesse à recommencer.
On tient le raciste, à juste titre, pour
un haineux ; mais on se trompe d'objet pour sa haine si on la croit loin de
lui, comme il le dit lui-même, si on pense avoir tout saisi de cette haine
lorsqu'on découvre la catégorie qu'il dit haïr, si l'on regarde
dans la même direction que lui, celle que pointe si visiblement sa haine;
car son objet est étrangement interchangeable quand sa haine se manifeste
toujours sous la même espèce; sa haine désigne en creux
ce sur quoi le raciste fait toujours silence: lui-même. Voilà le
véritable objet, la lettre volée.
Un raciste ne parle qu'en généralités ; le groupe, les
autres, nous, eux, les gens. Il hait chaleureusement, communautairement, comme
d'autres s'unissent dans la chorale ou la syndication. Le sujet semble n'avoir
aucune place dans sa langue pour une raison très simple: il a en effet
disparu pour lui-même. Le raciste est un symptôme, il est un "être
sans sujet". Ce sujet lui a été volé. Par quoi? Par
une société qui a inventé un sujet conditionnel, un sujet
qui n'en est pas tout-à-fait un s'il ne peut le démontrer par
sa puissance financière. Le raciste est "un homme perdu", plus
perdu encore qu'un autre parce que la seule solution qu'il puisse trouver à
son indéfinition est de se définir par la désignation d'un
autre imaginaire. Cette disposition de l'être dans les limbes, qu'il soit
gelé dans l'attente d'exercer son pouvoir financier pour se penser enfin
homme, ou qu'il soit dans l'exercice de ce pouvoir qui le nie tout autant parce
qu'il conditionne avec autant d'autorité l'être à l'argent
dont il dispose, devient notre topologie cannibale parce que nous acceptons
peu à peu sans nous défendre l'idée que certaines conditions
définissent un homme comme tel, l'idée que c'est l'être
lui-même qui perd de sa réalité quand un homme perd l'exercice
de son pouvoir financier.
Que se passe-t-il pour celui à qui est dérobée la possibilité
de se définir au sein de sa communauté, qui est privé de
l'appartenance à son espèce-même? Hé bien il se hait.
Il souffre de se croire indigne absolument. La haine de soi, l'auto-exécration
de celui qui accepte cette horreur mensongère, celle qui n'élève
un homme au mérite de son nom d'homme que dans sa capacité à
produire, déplacer, échanger, de l'argent (au lieu de produire,
déplacer, échanger de l'être, c'est-à dire "advenir",
s'inventer au monde, se donner à lui-même et aux autres), cette
haine de soi est insoutenable. Pour la soutenir, pour mériter leur nom
d'homme, il n'est pas rare que ces hommes privés du sujet qu'ils sont,
ces "êtres sans sujet", choisissent de voir plus loin un autre,
qu'ils traquent au fond de cette rage dont l'objet est eux-mêmes, un autre
absolu qu'il rendront moins humain encore qu'eux-mêmes dans cette dégradation
effrayante. Les premières théories raciales sont contemporaines
de la prolétarisation, l'invention de ces catégories distinctes
et rationnalisées jusqu'au meurtre accompagnent l'indistinction progressive
qui noie l'humain dans la valeur cellulaire qu'on lui assigne au groupe.
Pour nous sauver de cette chute vertigineuse, il faut sauver le sujet, il faut
trouver les moyens de redonner à ces "êtres sans sujet"
un peu d'amour pour-eux même, réélever pour eux l'être
au-dessus de la particule de productivité qu'il représente pour
le groupe.
Mais qu'arriverait-il, à votre avis, à un homme politique annonçant
clairement ceci: "Il faut que nous batissions une sixième république
campée non pas sur une structure économique ou politique, mais
sur une structure philosophique, dans une perspective de redéfinition
anthropologique radicale qui mette le sujet au-dessus de toute valeur d'échange,
en affirmant que ce que l'humain produit de plus précieux c'est de l'être",
quel sort croyez-vous qu'on réserve à cette seule parole qui nous
arrache à la chute et à cette auto-exécration entropique?
Je pense qu'on le tiendra pour fou. Je pense qu'on trouvera plus raisonnable
toute parole se glissant elle-aussi dans la chute parce que deux siècles
ont tout investit en elle.