Sept rayogrammes sans titre de Philippe de Jonckheere
Tirages par contact de films réversibles et tirages 
d'après film réversible (cibachromes)

 

«Depuis 1839, l'homme vit dans une chambre d'échos visuels»
(Bart Parker, traduit par mes soins)

S'agissant de la photographie, on retient souvent, comme date de naissance, l'invention de Niepce et de Daguerre, celle qui vit s'unir les connaissances en optique et en chimie du début du XIXème siècle. Et on oublie volontiers les étonnants premiers photogrammes d'Henry Talbot, botaniste et piètre dessinateur, jusqu'au nom de photogramme auquel s'est substitué celui de rayogramme — en hommage à Man Ray, comme si Man Ray, dans les années 20 du XXème siècle, avait été le premier à penser à insoler un support photosensible au travers d'un objet, l'ombre de ce dernier se découpant en blanc sur le fond noirci par les actions chimiques conjuguées de la lumière et du phénol.

A vrai dire la photographie a sans doute évolué trop vite entre les premiers photogrammes de Talbot et le daguerreotype, suffisamment vite en tout cas pour que le photogramme ne soit plus le fait que d'illuminés (au sens propre, et à plus d'un titre) qui poursuivirent leur recherche avec un procédé maintenu au plus simple: poser la feuille de film à plat, poser l'objet "photographié" ( si "dessin — graphie — à l'aide la lumière" est l'étymologie du mot photographie, on ne s'approchera pas davantage du sens que dans cette façon sommaire ) sur cette feuille et exposer se passant ainsi des vertus optiques — de celles qui font foi — du daguerreotype.

Si la photographie optique à rendu un immense service à la peinture qui a pu, enfin, se préoccuper des champs de la connaissance et de l’appréhension visuelles plus vastes, encore en jachère, la photographie s'est, elle, de son propre fait, cantonnée dans le champ plus étroit de la reconnaissance, là même où les sillons avaient été creusés maintes fois: épuisante perspective dans laquelle régnèrent en maîtres omniprésents des demi-sots, ceux qui se sont donnés comme optique unique de témoigner des fragments qu'ils pensaient être constitutifs, de cette notion vague et fugace de réalité. Et effectivement il y eut pour leurs travaux, pourtant simples (ce n'est pas le moindre des talents des photographes que d’avoir fait passer leur laconique savoir-faire pour une science dont la maîtrise fût ardue, les photographes tout comme les prestidigitateurs n’ont jamais intérêt à ce que leurs tours de passe-passe se fassent en pleine lumière), pour ces travaux simples, il y eut, donc, un réel engouement jamais démenti pendant tout le XXème siècle, au même titre que l'on recherche et que l'on vante la ressemblance dans un portrait, l’ignorance voulant que l’on trouve cette dernière miraculeuse, tandis qu’elle résulte justement de notre désir de la voir naître, pour cela aussi les magiciens ne connaissent de survie que dans notre aveuglement. La peinture, la vraie de même que le véritable dessin, sont, eux, occupés à tout autre chose, Picasso peint le portrait de Marie-Thérèse enceinte (1932) pendant que Cartier-Bresson, brûle obstinément deux rouleaux entiers en essayant de capturer cette vue d'un homme sautant au-dessus d'une flaque d'eau, et après en avoir laborieusement attrapé l'ombre, en dépit de son peu d’assurance qui lui fit exposer deux rouleaux de ces petits bonshommes sautillants, et de nous gratifier de ce merveilleux non-sens lénifiant d’ «instant décisif». Véridique.

Pendant toutes ces années, ces décennies, perdues, en quelque sorte, ils avaient fort affaire, Moholy-Nagy, Man Ray, Robert Heineken et ceux qui avaient gardé en eux un peu de cette lumière originelle, de celle dont les jeux espiègles «dessinent» de véritables photographies.

A la fin du XXème siècle, cependant, on viendra sauver la photographie en la rendant numérique d'une part, et, au delà de pléthorique d'autre part. En effet les photographies aujourd'hui sont devenues suffisamment manipulables, et nul ne s’en prive (en 1994, les hebdomadaires Newsweek et Times ont publié la même photographie d’identité policière — mugshot — de O.J. Simpson célèbre assassin de sa femme, Times pris en flagrant délit d’avoir beaucoup retouché cette photographie, l’assombrissant pour la rendre sordide, supercherie flagrante au regard de la couverture de Newsweek, la même semaine, nul ne s’est cependant interrogé de savoir quelle était la véracité de cette dernière, pourtant elle aussi retouchée: au royaume des faussaires, les plus adroits se cachent derrière la maladresse des collègues), que nul ne peut ignorer, désormais, en regardant une photographie, qu'elle est l'image la plus fausse possible de ce qu'elle représente, de même que le surnombre de ses objets, de ces images, concourre à rendre chacun d'entre eux de plus en plus insignifiant, ainsi qu'apparaissent les photographies de Nobuyoshi Araki, une immense mosaïque d'images qui sont de moins en moins visibles à mesure qu'elles se multiplient, ce qu'elles font par ailleurs à un rythme alarmant, nous poussant de plus en plus loin d'elles dans ce mouvement de recul forcé. C'est dorénavant à une autre photographie — dont les enjeux ont enfin une chance historique d'évoluer et la photographie de se faire plus aventureuse, adventice — qu'il faut désormais consacrer tous nos efforts.

Revenons, s'il n'est pas trop tard, explorer ce qui a manqué de se perdre à jamais entre la découverte de Talbot et celle de Daguerre, là même où la lumière se tient tapie depuis, comme prise au piège, prête à bondir tel un bon génie et de dessiner pour nous. Puissions-nous avoir le courage d'ouvrir la boîte.

«Faites un polaroid, faites-en une reproduction avec un 24X36, dont vous donnerez le film à développer au supermarché, du tirage format carte postale obtenu, faites faire une quadri très agrandie. Et si cela ne suffit pas à faire fonctionner votre image, recommencez l'opération une nouvelle fois et ainsi de suite jusqu’à ce que cela fonctionne.» ( Robert Heineken, traduit par mes soins )

P. De Jonckheere