• Neaud Fabrice
    Journal tome III, Ego comme X. ISBN: 2910946150


    Il y a dans le Journal de Fabrice Neaud à la fois une impossibilité et son défi, mais aussi la très singulière réussite d'une oeuvre qui n'était sans doute pas celle ambitionnée, quelque chose qui reviendrait à faire des plans pour arriver à un but et en atteindre un autre qui n'était pas sur la carte mais qui est tout aussi prometteur que celui recherché, peut-être même davantage, un peu encore comme Christophe Colomb, parti vers l'Ouest à la recherche des Indes et découvrant l'Amérique. Ainsi la promesse de tenir son journal en bandes dessinées, si elle ne tient pas tout à fait, parce que naturellement le rythme de la réalisation d'une planche est trop lent pour coller à celui des jours ; et comme la méthode qui consiste à prendre ses sujets en photographie, en diapositives, pour en faire des personnages de bandes dessinées, ne peut suivre l'écoulement naturel des jours ; mais alors ne retenir de ce quotidien que le grain sans l'ivraie, garder de l'existence pas tellement la pesanteur propre à chaque journée mais ceux des jours à la densité supérieure, sans compter que dans les enseignements de ces jours plus riches ou tout simplement contenant l'essence même de ce que les autres, moins remarquables, tiennent en propre et qui amassés les uns sur les autres, les uns écrasant les autres, donneront à leur auteur, leur chroniqueur, leur narrateur, la matière qui va aussi se nourrir d'elle-même. Parce qu'il y a cela chez celui qui tient son journal, cette double interrogation à propos du poids des jours, de ce qui filtre, mais aussi de l'aptitude de ses outils pour effectivement en garder quelques traces, ou, c'est plus rare, nettement plus enthousiasmant, pour le lecteur, et c'est le cas du <i>Journal</i> de Fabrice Neaud, de dépasser les limites du genre et atteindre des lieux inédits, là même où il est le premier arrivé et possiblement seul à y mettre les pieds avant longtemps. Dans le cas du Journal en bandes dessinées de Fabrice Neaud, il est remarquable qu'il parvienne à tout cela, à la fois avec les seuls moyens de la bande dessinée, non pas que ceux-là soient limités, c'est tout le contraire, pour peu que leur auteur se donne la peine de cette réflexion sur les possibles de cette succession de dessins et de textes mêlés, mais surtout avec une réflexion poussée à l'extrême pointe dans sa direction unique de la représentation de celui qui devient son propre personnage de bandes dessinées, et qui fait cohabiter toutes les strates des représentations auxquelles il s'astreint, ainsi on trouve fréquemment plusieurs esquisses du même dessin quand le récit continue de filer dans une direction introspective qui n'a plus besoin d'être graphiquement soulignée, ce qui donne à voir, en décalage, que pendant que le dessin se cherchait la pensée pouvait être elle-même progresser dans d'autres directions encore. D'autres fois encore le dessin d'une situation avérée se risquera à incorporer des parasites, qui sont autant de représentations des fantasmes de l'auteur, ou plus prosaïquement de ces sentiments, dans ces surprésentations se tiennent des vignettes pleines de symbolisme, le narrateur souffre de ne pas être aimé son coeur apparaît à la place du timbre sur une carte postale, mais c'est un coeur biologique, dont on voit les artères et les ventricules: la douleur abandomnique du narrateur est une souffrance physique. Il y a dans le Journal de Fabrice Neaud un enchevêtrement extrêmement réussi des temps du récit avec les temps de la fabrique, et pareillement une confusion des différents niveaux de représentation, cet écheveau plus complexe qu'il n'y paraît est, en soi, une représentation fidèle, cubiste par endroits, de ce que justement Fabrice Neaud s'était donné pour sujet: tenir son journal en bandes dessinées, projet chimérique, mais qui accouche d'une oeuvre dense et extraordinairement adventice.

    Il y a quatre tomes de ce Journal, le premier qui a pour lui tous les atouts d'un roman intimiste, le second qui tente de reprendre à son compte les recettes de ce qui fonctionnait bien dans le premier mais qui n'en a pas la réussite, puis le troisième, le plus volumineux des quatre, dans lequel le lecteur est invité comme dans aucune autre oeuvre à naviguer dans les nombreux sédiments du quotidien de celui qui s'essaye à sa représentation de ce quotidien, et puis le quatrième tome dont les vingt premières pages sont à couper le souffle de virtuosité, miracle de bandes dessinées muette qui donne à voir le narrateur marchant dans la montagne pour atteindre un sommet où il se repose et embrasse du regard, le paysage, le chemin parcouru, mais aussi son cheminement intérieur rétrospectif ; il y a cette image miraculeuse du narrateur arrivé au sommet, image qui le montre d'un peu plus haut encore, point de vue qui équivaudrait à celui de la méditation du marcheur prenant de la hauteur sur lui-même. Mais la descente est rude puisque ce sont ensuite deux cents pages qui sont ni faites ni à faire et qui se précipitent dans l'écueil habituel du diariste rendant compte du succès de son oeuvre passée, véritable malédiction du genre.


    Philippe De Jonckheere