• L.L. de Mars
    Docilités,  Éditions Bicéphale. ISBN : 978-2-9523349-0-7

    Docilités est une fiction. Dès les premières pages, la forme des planches, dans la figuration d'une feuille de papier pliée en quatre, dont chaque coin est déplié successivement, le manifeste.
    Une fiction certes, mais aussi la fiction de nos fictions, et l'activité d'un sujet qui s'interroge avec une grande acuité sur ce Dieu que nous avons choisi. Ce Dieu, il a plusieurs formes, mais il peut très bien s'analyser à travers les profilés de Mickey Mouse produits dans les fourneaux Mesilor.
    Autour et dans la figure creuse de Mickey se croisent les histoires : histoires fabriquées et histoires vécues, histoires des générations et des pères, histoires de leurs asservissements successifs.
    Histoires des images, aussi, surtout, avec ce terrible constat : plutôt que la dissemblance et la figuration du mystère, nous avons choisi l'assèchement utilitariste de l'image à la communication. Plutôt que de parler, nous bégayons les malheurs de nos pères et les discours de leurs maîtres.
    Plutôt que d'inventer le sens de nos existences, nous figurons et adorons notre idéal profilé Mesilor. Plutôt que d'user de notre faculté de jugement, nous l'abdiquons à un Dieu qui se refusera toujours à clairement distinguer le bien du mal, retrait qui sert parfaitement ses seuls intérêts : maintenir le travail contraint et le système capitaliste.
    Docilités croise plastiquement toutes ces histoires d'abandons, d'asservissements mortifères, d'idolâtrie creuse, dans une série de constats terribles, inquiétants, incisifs. Mais Docilités est avant tout un formidable lieu d'invention du mystère de la vie. Qu'une telle bande dessinée puisse être inventée est déjà un acte de libération.

    Docteur C.

  • Quelques prières d'urgence à réciter en cas de fin des temps
    Les rêveurs, collection C'est tout vu - 2009

    En matière de bande dessinée, on s'est repu de la subversion des codes de genre (le super-héros n'en finit pas de crever depuis les années 80), et du second degré qui l'accompagne. Les flux culturels et les signes du pouvoir demeurent dans leurs mutations. Ces Prières sont un remède de cheval.

    Ici pas de message, ce sont les signes eux-mêmes qui sont désagrégés, ou plutôt emportés dans une spirale plastique (p.53). Les signes typographiques trouent les visages et les corps (p.58 par ex.), les bulles avalent le dessin, les cases sont maculées (p.42 notamment), l'univers entier fuit par la tête de Dieu (p.55). La bande dessinée tremble sur ses bases mêmes : récits, articulations, personnages, psychologies, vision unidimensionnelle du monde.

    Ce n'est pas tant une critique du capitalisme, ou du colonialisme et de leurs fétiches qui est opérée, qu'une critique de la bande dessinée - du récit - d'aventure, plus largement encore de ce que charrie l'industrie culturelle : les signes universaux. Si vous espériez de vrais nègres, détrompez-vous, la fabrique à faux nègres marche déjà à plein. Et si la pénurie de méduses qui vous sert à produire votre carburant ne dure pas, ce sera grâce aux nouvelles méduses de synthèse.

    Ce qu'emporte LL de Mars avec ce travail, c'est la linéarité béate du récit édifiant , dans une « instabilité grotesque » (cf. postface). Malgré le dessin virtuose à la plastique d'une inventivité folle, on peut se perdre facilement et trouver ce travail d'un hermétisme exagéré - ou maniériste. Mais c'est son projet même qui impose cette opacité, et le lecteur curieux peut s'aventurer en deçà ou au-delà des strates habituelles de narration : dans ce livre, chaque dessin bâtit son propre récit, qui s'entrelace en spirale avec ceux qui l'entourent.

    Dr. C.