- Katchor Ben
Le juif de New York, Amok Editions. ISBN : 2911842693
Le Juif de New-York est un album monde. Ben Katchor aime
écrire et raconter, son album en reçoit une densité textuelle
assez rare, mais pas bavarde pour un sou. On ne serait pas surpris qu'il suscite
un jour la naissance d'une société d'exégèse,
tant affleurent en riches combinaisons dans le Juif de New-York des
éléments tirés des domaines les plus variés :
histoire, politique, religion, philosophie, économie, commerce, industrie,
culture, sociologie ; innombrables composantes associées dans cette
fresque installée dans les états-unis naissants de la première
moitié du dix-neuvième siècle.
On y croise un personnage historique, Mordecai Manuel Noah, le premiers Juif-américain
a avoir acquis une renommée nationale, juriste, journaliste, diplomate,
politicien, auteur de théâtre, qui imagina créer un état
Juif sur une des îles du Niagara, allant jusqu'à poser la première
pierre de cette colonie qui ne vit finalement jamais le jour, en 1825. Mais
on ne fait guère que le croiser, même si son projet Ararat sert
de moteur à cette histoire. Le Juif de New-York, c'est lui, mais aussi
tous les autres, juifs ou pas juifs, Ben Katchor s'intéressant beaucoup
à créer autour de sa discrète présence une série
de caractères : un boucher Kacher en rupture de société
(Thoreau et Emerson ne sont pas loin), un négociant en pelleterie revenant
à l'état animal, confit de dévotion pour une actrice
de théâtre qu'il n'a jamais vue, perclus de chagrin devant la
disparition des castors qui ont fait sa fortune, un décorateur de théâtre
préoccupé des conséquences sociales de ses créations,
un marchand de produits religieux obsédé par les affaires, un
auteur de théâtre antisémite, un marchand de boutons menacé
par la ruine, un indien capable de réciter la Torah en Hébreu,
un érudit qui cherche les traces du langage originel dans les éructations
de ses contemporains, un entrepreneur qui veut transformer le lac Erié
en une réserve d'eau gazeuse pour la ville de New-York, des ligues
de vertu anti-onanistes, une actrice unijambiste, un voyageur en combinaison
de caoutchouc qui lit des pamphlets bon-marché ... En fait la reconstitution
d'un New-York perdu pour l'histoire, rien qu'un ville provinciale agitée
dans un état en création, mais dans lequel l'auteur injecte
les traits porteurs de l'histoire américaine, depuis le culte des affaires
jusqu'à la confusion religieuse en passant par la quête d'une
nature toujours plus originelle et toujours-déjà perdue. Il
faut lire cet album trois fois au moins : pour s'y perdre, pour en rire, et
pour en apprécier l'intelligence, la finesse, la théâtralité
bien trempée, l'étonnante résonance des formes, de ces
scènes comme déformées par un grand angle optique et
historique, et des textes énigmatiques.
Oolong