Il est trop rare en bande dessinée de trouver un texte brillant qui soit ni informatif ni putassier ; aucune mièvrerie non plus dans le Renée de Ludovic Debeurme. J'ouvre le livre, j'entame un récit quotidien. Prise, je poursuis et je pense tout d'abord être devant un recueil de dessins comme on en voit tant. Mais s'il n'y a pas de cases ici c'est que la mise en forme même du récit refuse les limites. Et page 36, je plonge dans le fantastique ; c'est celui de La métamorphose de Kafka et Du Vampyr de Dreyer.
Des êtres à la fois terriblement jeunes et sans âge se défient - marche arrière - ils rampent hors de la peau fendue d'un bras.
Il y a une bien histoire, celle de Renée, de ses proches, de ceux qu'elle croise (nous retrouverons Lucille, figure centrale d'un livre précédent) ; mais plus qu'une histoire je vois ici un voyage intérieur. J' y reconnais ces fêlures ou simples griffures dans la toile qui laissent deviner, justement, l'innommable. Ces éclairs presqu'aperçus, à peine ressentis et incommunicables, dont quelques artistes comme Debeurme arrivent à parler. Nous reconnaissons dans leur travail quelquechose de ce mystère qui nous appartient.
Ici les personnages, en essayant de vivre, ne peuvent qu'habiter un monde qui se dérobe ; la nature y prend une place obsédante, à la fois lieu de réconfort et miroir de notre hostilité. La fente, coupure nette, fine, presqu' invisible de rasoir envahit l'espace, devient l'espace même, projection des failles du discours, des dislocations des relations. Le trait du crayon devient découpe, déforme les chairs et les matières. Le ressac de la mer prend et ramène tour à tour, le secret mais aussi l'impossibilité du discours à exprimer l'ambiguité des sentiments.
Il creuse et érige des falaises qui semblent éloigner à tout jamais les personnages pour mieux les ratrapper, les jeter sur les rocher, les laissant groggy, assommés par trop de proximité.
Voiler un rapport passionnel par trop de quotidien (le ravage de la relation entre mère et fille évoqué par Lacan), attendre l'homme marié, être emprisonné. Et toujours : la nature. Le corps sera sans cesse testé, questionné avec justesse, un corps qui se plie au fantasme et échappe. Cette mise à l'épreuve sociale des corps et leur déformation fantastique sont prises dans un même regard enchanté et plastique par le chirurgien Debeurme. Mais ces métamorphoses ne changent rien des destins, la pâte reprend inexorablement sa forme, et malgré l'ambiguité du sentiment, les personnages suivent une voie tracée. Même lorsque l'anecdote s'élève au conte en nouant les destinées dans un va-et-vient entre la contemplation et les exigences du quotidien.
En rassemblant, confrontant dans un même espace les éléments fantastiques et ordinaires, en les fissurant, les rendant spongieux, Debeurme enseigne le regard.