• Bertoyas Juan Miguel (ou Jean-Michel, ou Kobé, ou Patrick Gullon)
    Ducon, TerreNoire éditions (le livre n’ayant pas d’ISBN, le mieux pour l’obtenir est de l’acheter sur la boutique en ligne de l’éditeur  à l’adresse suivante : http://www.editions-terrenoire.com/catalog/ ).
    M Bertoyas, grand spécialiste de la BD pas normale, livre ici son livre le plus construit – il faut préciser que tout son travail apparaît comme une grande entreprise de déconstruction des codes ; ce « ducon » est un de ses premiers livres (il auto-publie la plupart), ce qui explique peut-être son très relatif « classicisme » (!!!). Ici, il arrive à rendre très réelle l'histoire de ce petit gars nerveux dont on ne distingue jamais vraiment les formes du visage, sujet à toutes les tuiles possibles par excès d'enthousiasme ou d'inexpérience : un vrai récit d'apprentissage, en somme…
    On est cependant sans arrêt sur le fil du lisible et de l'abstraction formelle (feuilleter le livre n'en dit pas grand-chose ou rien du tout). Un peu partout des traits de rebords de cases virtuelles ou saoules ; les personnages comme leurs textes ont des coulures ou des pointillés (sortes d'embranchements électriques) sur le visage ; les traits d'avant plan, d'arrière plan, de bulles, de rebords de case, sont enchevêtrés comme dans une dimension inconnue ; les situations s'enchaînent selon des desseins impénétrables (ce n'est pourtant rien en comparaison de « comix » plus récents, qui enchaînent quasiment de case en case les situations et la manière de le faire ahurissantes – Princesse, paru chez les Requins Marteaux, est déjà plus déglingué, mais on peut supposer que ce travail de déconstruction va s'amplifier jusqu'à, peut-être, une magnifique abstraction qu'on supposerait incompréhensible mais pourtant irrésistiblement drôle).
    Du coup, il y a là une fraîcheur totale, une fascination comparable à certaines lectures d'enfance inintelligibles ; pour beaucoup dû à l'absence quasi-totale de référence - les emprunts à la « petite Lulu » ou autres, carrément décalqués, sont quand même largement « transcendés » et il n'en reste vraiment pas grand-chose qui pourrait nous faire savoir sur quel terrain on est.
    L'humour à priori débile est contrecarré par la difficulté qu'il peut y avoir à le lire, la simplicité bonne enfant des personnages est balancée par de pleines pages de citations de Karl Marx, l'amusement n'y sacrifie pas à l'édulcoration (beau et rare rendu des sujets « prolétariat », « alcoolisme » et « enfance pourrie », entre autres) ; trop bizarre, trop « artistique » pour être « populaire », mais sans doute trop rural ou gros sabot pour plaire à un milieu artistique habitué à plus de classe. Loin de se vautrer devant la télé, les personnages de Bertoyas semblent être conscients que leurs quelques libertés peuvent servir à autre chose, et tentent d'en profiter au maximum. Très réjouissant, y compris pour les gros blasés : chapeau.

    Lucas Méthé

    Le livre vert ,TerreNoire éditions (voir supra).
    Voilà une des choses les plus étonnantes que j'aie lues depuis un bon bout de temps : le "Princesse", de Jean-Michel Bertoyas est un pur joyau d'invention graphique et de foutoir narratif dont le trait de plume quitte librement le dessin pour courir sur la planche, saturer l'image, corrompre sa lisibilité ou la reconduire, par soustractions brutales, à la plus grande fluidité. Herriman (Krazy Kat) a un petit-fils très étrange et terriblement mal embouché. Toute l'oeuvre est à l'avenant et déploie de nouvelles zones de destruction systématique des conventions de la bande dessinée.
    Un vrai régal et une expérience de lecteur qui laisse dans un drôle d'état.
    L.L. de Mars