#18


Ecrivains et artistes reconnus ne sont pas en reste dans cette oeuvre d'auto-aveuglement. Pour eux aussi internet c'est l'éléphant dans le couloir que tout un chacun feint de ne pas voir. C'est que, ambition humaine bien compréhensible, chacun aimerait marquer son passage par une oeuvre à la plus grande audience possible. Et paradoxalement la facilité à rendre disponible du contenu sur internet n'attire pas autant qu'elle pourrait, justement parce que tout le monde peut le faire, ce qui ne différencie personne, du moins le croit-on. D'où la prééminence des moyens graphiques de diffusion de l'oeuvre pour lesquels on a le sentiment que la chose imprimée a plus de valeur. Même les artistes ou les collectifs qui ont commencé la diffusion de leur travail sur internet aspirent si souvent à passer de l'autre côté du miroir (il n'y pas si longtemps j'ai entendu dire, "passer à la dimension supérieure", s'agissant pour un site internet d'éditer dans des conditions pas très luxueuses d'impression une revue à très faible tirage — comment peut-on oublier les rencontres avec ses visiteurs, l'hypertextualité, l'insertion possible d'images et de sons, l'interactivité de la navigation? — préférant donc le caractère sacré de l'encre sur le papier.) Pourtant la plus large diffusion des oeuvres sur internet a sans doute cette propriété qui se produit à l'insu des auteurs, que les idées se divulguent au point de s'intercroiser, rendant leur progression plus rapide, mais surtout plus lisse. Quels sont les artistes ou les écrivains qui peuvent aujourd'hui nous faire penser aux monstres sacrés du début du siècle dernier, Picasso ou Proust? Des oeuvres comme les Demoiselles d'Avignon ou A la Recherche du temps perdu ont vu le jour dans des conditions de confidentialité inédites aujourd'hui, et parce qu'elles n'avaient pas eu le loisir d'être perverties par d'autres oeuvres contemporaines, tout du moins pas dans les mêmes proportions qui sont celles d'aujourd'hui, ces oeuvres ont éclaté avec force et ont marqué les esprits. Au même titre que l'on remarque plus facilement une révolution qu'une évolution lente, cette dernière sans heurts, tant ce sont les accidents que l'on remarque, pas le parcours. De ce fait les oeuvres sur internet parce qu'elles se touchent, ne serait-ce que par le lien hypertexte qui peut les relier, se confondent dans ce qu'elles reprennent à leur compte. Elles peuvent avoir des étendues très différentes. Un site peut être le site d'une seule oeuvre, d'une seule idée. Ou encore un site peut rassembler de nombreuses oeuvres différentes, et étendrent ses ramifications mutliples à d'autres sites encore et offrir alors un panorama dont les limites ne sont pas directement perceptibles. Par ricochet le visage de la création sur internet change tous les six mois, à peu de choses près, et de fait interroge sur son avenir, sa perception, ses outils et leur utilisation. Riches Perpectives!


Wim Delvoye, Kiss 2, 2000

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